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Transhumance au Ferlo : Le métier de berger menacé par la précarité et la modernité

14 Mai 2018
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La transhumance est l’une des activités les plus anciennes de l’humanité. Elle trouve tout son sens dans le Ferlo, zone d’élevage par excellence. Difficile de parler de cette continuelle migration des troupeaux vers des prairies de qualité sans évoquer le berger. Ce personnage incontournable de l’élevage, porteur d’une histoire et d’une mémoire qui ont traversé les siècles, perpétue une tradition multiséculaire. L’avenir de ce gardien de troupeaux itinérant est aujourd’hui menacé par la précarité dans laquelle il vit et la modernité qui détourne de plus en plus les jeunes de cette activité.

L’opulence et le prestige se mesurent, chez les Peuls, à l’importance du troupeau. Chaque famille possède des têtes de bétail en grand ou en petit nombre. « Un Peul sans vaches, c’est comme un roi sans couronne », est une rengaine bien connue. Chez cette communauté, la vache est considérée comme sacrée, si bien qu’il est très rare de les voir en tuer pour consommer sa viande. Il est aussi de notoriété que le Peul n’aime pas que l’on épilogue sur le nombre de têtes qu’il a. Ça porte malheur, nous dit-on.

Depuis toujours, les Peuls ont toujours accordé une grande priorité à l’élevage, au pastoralisme. Dans le Ferlo, cette partie septentrionale du Sénégal où ce groupe ethnique est majoritaire, leurs mouvements migratoires remontent à plusieurs siècles. Et à la longue, ils ont fini par se sédentariser à plusieurs endroits de cette vaste zone, devenue une zone d’élevage par excellence du fait de ses belles prairies et points d’eau assaillis au gré des saisons par des milliers de bovins, d’ovins, de caprins, d’équins et camelins en provenance de tous les coins du pays et même de la Mauritanie, du Mali et de la Gambie.
Quand on parcourt le Ferlo, notamment le département de Ranérou, on est frappé par les merveilleux tableaux qu’offrent ces imposants troupeaux de vache, de moutons, de chèvres conduits dans un bel élan par de vigoureux bergers. Il est fréquent de croiser, à intervalles réguliers, ces Peuls nomades se déplaçant sur de longues distances à la recherche de pâturages et de points d’eau. Parfois, au pas, au trot ou au galop, ils marchent au rythme des bêtes qui constituent leur gagne-pain.

Un métier très complexe

Qu’ils soient âgés (c’est devenu de plus en plus rare), jeunes ou moins jeunes, ils sont reconnaissables à leur habillement typique, bigarré le plus souvent. Le quotidien de ces gardiens de troupeaux itinérants, enturbannés ou coiffés d’un chapeau conique en laine, est rythmé par la quête d’herbe, d’eau. L’image du berger peul renvoie surtout à cet individu appuyé sur ce fameux bâton qui ne le quitte jamais. « Le bâton est le symbole du berger. C’est pour cette raison qu’il ne s’en sépare jamais. C’est son outil de travail principal qui peut aussi se muer en arme pour se défendre contre le danger », explique le vieux Ousmane Kâ en soutenant que ce bâton n’est pas un objet ordinaire. « Ce n’est pas pour rien que le Peul porte toujours ce bâton avec lui. Il renferme des choses qu’on ne peut pas dire », lance-t-il.

Jadis, le berger n’était pas une personne ordinaire, nous dit Hamady Bâ, qui a aujourd’hui passé le relais à son fils. « C’est un métier qui se transmettait de père à fils », indique-t-il. « L’activité de berger était accompagnée de mysticisme parce qu’on ne pouvait pas se lever un beau matin et aller dans la brousse pendant des mois sans se préparer au préalable », explique-t-il. Surtout qu’à l’époque, précise-t-il, la brousse était infestée de mauvais esprits, sans compter les brigands. Les anciens, soutient Mamadou Bâ, transmettaient très tôt à leurs enfants le savoir ésotérique et autres connaissances en médecine vétérinaire et en zoologie qu’ils détenaient à ceux qui étaient chargés d’assurer plus tard la relève. « A l’époque, la vie pastorale était associée à certaines pratiques que tout berger digne de ce nom devait connaître pour pouvoir mieux s’acquitter de sa mission parce que ce métier était très complexe. Il fallait être bien préparé mystiquement pour pouvoir protéger le patrimoine qui vous était confié », fait savoir le sexagénaire. Ainsi, renseigne-t-il, un berger, dans la pure tradition, procède à des rites avant de s’engager dans la brousse avec son troupeau pour le protéger des mauvais esprits et autres forces du mal. Un berger, fait-il remarquer, doit avoir des connaissances mystiques, si infimes fussent-elles. « Etre berger n’est pas donné à n’importe qui. Il y a beaucoup de paramètres qui font que c’est une activité difficile », estime-t-il. Le sens de l’orientation, de l’observation, la maîtrise du calendrier pastoral sont indispensables. « Le berger doit chaque jour se lever tôt, se coucher tard, être habitué à la solitude. Il doit endurer la pluie, le froid, la chaleur, le vent, les longues journées de marche, les maladies, faire face aux dangers. En plus de tout cela, il doit être mystique pour pouvoir conjurer le mauvais sort en cas de besoin », relève-t-il.

Pour Yéro Diallo, le berger doit aussi entretenir de bonnes relations avec les bêtes. « C’est très important. Nos ancêtres avaient des relations spécifiques avec les bêtes. Ils savaient pénétrer leur esprit, leur parler, les soigner quand ça allait mal, les aider à mettre bas », note-t-il tout en insistant sur l’importance de cet aspect. Aujourd’hui, nous dit Yéro Diallo, le métier a changé si bien qu’il est rare, très rare même de voir des personnes âgées exercer cette activité. « Tous les anciens ont déserté ce métier du fait de sa complexité, laissant ainsi la place au plus jeunes », indique-t-il. Aujourd’hui, poursuit-il, ce sont des pâtres à peine sortis de l’adolescence qui conduisent des troupeaux composés de centaines de têtes et parfois même plus. La conjoncture est passée par là. « La relève doit être assurée, mais il faut qu’elle soit bien assurée aussi. Un vrai berger, c’est celui qui maîtrise bien la fonction, qui connaît bien le terroir, qui sait dénicher les ressources cachées, qui sait flairer le danger et aussi protéger son troupeau », soutient-il, non sans préciser qu’exercer ce métier à un certain âge présente des risques.

Une profession menacée par la précarité

Si le berger est un personnage incontournable de l’élevage, son métier n’est pas un long fleuve tranquille. Tous les jeunes que nous avons rencontrés sont unanimes sur ce point. Venant de localités comme Ouro Bathiel, Toubel, Ngassel, Ndendoudy et autres contrées du département de Ranérou, ils exercent cette activité pour assurer la relève de leurs parents, leurs grands-parents, mais surtout par nécessité. « La vie de pâtre n’est pas de tout repos. Celui qui vous dit que c’est un métier facile raconte des histoires », confie Ablaye Bâ. Depuis qu’il était tout petit, ce jeune homme originaire d’Ouro Bathiel vit au milieu des bêtes. « Je voulais étudier, mais ma famille n’avait pas les moyens. Quand mon père est devenu vieux, j’ai pris le relais pour ne pas rester au village à ne rien faire », raconte-t-il. Depuis, il pratique cette activité qui, jure-t-il, ne lui rapporte pas grand-chose. « A lui tout seul, le berger s’occupe d’un troupeau parfois constitué de centaines de moutons, de chèvres, de bœufs, qui appartiennent à plusieurs personnes. On doit bien les entretenir et les ramener en pleine forme à leurs propriétaires. C’est un métier très risqué car on ne sait jamais ce qui va nous arriver pendant tout ce temps qu’on passe dans la brousse », estime-t-il. D’après lui, cette activité ne nourrit pas son homme. « Ce que je gagne ne peut même pas faire vivre ma famille », affirme-t-il.

Ce métier, selon Ablaye Bâ, ne mène pas à la prospérité. « Vous pouvez parcourir tout le Ferlo, vous ne rencontrerez jamais un berger riche », déclare-t-il. Ceux qui voudront construire une maison ou même une case grâce aux revenus de cette activité devront donc encore et encore patienter. C’est l’avis aussi de Samba Goral Diallo. « Les salaires varient entre 20 000 et 50 000 FCfa. C’est un salaire de misère. Mais on est obligé de faire avec, parce que c’est devenu difficile de trouver du travail dans cette zone et on a des familles à nourrir. Pour atteindre le plafond, il faut tomber sur des propriétaires très généreux, ce qui n’est pas toujours évident. » Le paradoxe, soutiennent ces pâtres, c’est le fait de surveiller un troupeau d’une valeur de plusieurs millions de FCfa pour ne percevoir en retour que 25 000 FCfa à chaque fin de mois. « C’est vraiment un traitement injuste. Les propriétaires savent que c’est une activité difficile, mais ils ne font rien pour améliorer nos conditions », déplore Samba Goral Diallo. « Ce que nous faisons là, n’a pas de prix. Si les propriétaires devaient s’occuper eux-mêmes de l’alimentation de leur bétail, ils paieraient très cher », ajoute Issa Sow. L’autre hic est que si des têtes manquent à l’appel, c’est le berger qui rembourse. Eh oui. « Des fois, on a des troupeaux énormes. Et il arrive souvent qu’un mouton ou une chèvre se perde. Si le propriétaire est compréhensif, il peut pardonner. Dans le cas contraire, on est obligé de rembourser, sinon c’est la gendarmerie », informe-t-il. « En plus de tous les sacrifices, des salaires dérisoires, on risque aussi la prison », note-t-il. Toutes ces choses font aujourd’hui que bon nombre de gens qui devaient perpétuer ce savoir-faire ancestral qui leur a été légué, ont déserté cette activité qui n’augure pas de lendemains enchanteurs pour tous les bergers qui n’ont aucun espoir de voir leur situation changer un jour. « Aujourd’hui, beaucoup de jeunes préfèrent rester à ne rien faire plutôt que de courir derrière un troupeau qui ne leur rapporte absolument rien », laisse entendre Ifra Sow. En plus du manque de moyens, ce travail ne connaît pas de repos.

Pour le vieux Mamadou Bâ, la modernité a changé les comportements des jeunes si bien qu’il est devenu très difficile de trouver quelques-uns qui sont prêts à risquer leur vie dans la brousse, à passer leurs journées à parcourir des dizaines de kilomètres à la recherche de l’eau, à manger du couscous sec et des biscuits, à se coucher à même le sol. Et aussi à être en permanence en état de veille pour surveiller et protéger le troupeau contre d’éventuels dangers. « Beaucoup de jeunes préfèrent aujourd’hui aller à l’école ou apprendre d’autres métiers que de courir derrière un troupeau. Rares sont aujourd’hui ceux qui aspirent à devenir berger pour gagner des miettes alors qu’il peut avoir mieux et plus en tentant sa chance ailleurs », estime-t-il.

L’activité de berger qui relève d’un savoir-faire ancestral court aujourd’hui vers un déclin inexorable. La transmission de ce métier est menacée par l’extrême précarité et la modernité qui poussent nombre de jeunes à lui tourner le dos. Aujourd’hui, il est difficile de trouver des candidats prêts à suivre toute leur vie les troupeaux pour les faire paître. Ce manque d’engagement risque de porter un sacré coup à cette tradition multiséculaire chez cette communauté.

Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes) et Mbacké BA (photos)

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