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Patouki et Lambagou : Deux foyers religieux, une histoire

31 Mai 2018
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Entre le mythe et l’histoire qui entourent les tombes des saints de Patouki, il y a bien de quoi émerveiller l’esprit. Dans ce village tricentenaire perdu au fin fond du département de Ranérou, reposent des érudits méconnus des Sénégalais. Parmi ces érudits Thierno Samba Djigo qui a pris part à la croisade islamique d’El Hadji Omar, du moins jusqu’à Horndoldé (Kanel), avant de recevoir l’ordre du Cheikh de retourner propager l’Islam au Ferlo. Sa descendance, victime de persécution sous le règne du chef de canton du Ferlo de l’époque, s’installa à Lambagou, situé à 6 km, au nord des Travaux Dendoudy.

Longtemps plongé dans une torpeur sans nom, le village de Patouki est, aujourd’hui, connu pour sa grande ziarra qui draine, chaque année, des milliers de pèlerins. De tout le Ferlo et du Fouta, les fidèles viennent rendre grâce à Dieu et recueillir des bénédictions dans cette localité où reposent des saints, dont Thierno Samba Djigo, qui garde encore une place particulière dans la vie des populations de cette partie nord du pays.

Situé à 45 km de Ranérou, sur l’axe menant à Ourossogui, et à 5 km de la route nationale n°3, Patouki, comme Houdallaye, n’est guère accessible. Malgré la courte distance qui le sépare de la route nationale, ce village, dans son ancien emplacement, n’est pas facile à repérer sur la carte. Impossible de s’y rendre sans se perdre ou s’embourber. Le chauffeur doit aussi savoir bien manœuvrer pour espérer s’en sortir. Pendant l’hivernage, c’est encore pire. La piste argileuse qui y mène est envahie par des eaux de pluies et devient boueuse. Un vrai chemin de croix pour atteindre ce village dont l’emplacement originel a la particularité d’avoir été déserté par ses occupants qui ont préféré migrer vers d’autres cieux beaucoup plus cléments. Le maire de Houdallaye, Demba Mody Bâ, natif de ce village, a, depuis quelques années, quitté l’ancien Patouki pour aller fonder, avec quelques habitants, un nouveau village aux bords de la route nationale.

Selon certains témoignages, d’El Hadji Omar lui aurait indiqué son itinéraire et son lieu de résidence, donc sa destination finale. Les descendants de Thierno Samba Djigo affirment que leur ancêtre incarnait les valeurs cardinales de l’Islam, si bien qu’El Hadji Omar Foutiyou Tall a très tôt détecté en lui des qualités exceptionnelles. A Horndoldé, village du « Daandé Maayo » (Kanel), alors qu’il accompagnait El Hadji Omar Foutiyou dans sa Jihad, il reçut de ce dernier l’ordre de retourner au Ferlo propager l’Islam. Ce que fit Thierno Samba Djigo, accompagné de son frère Thierno Yéro Djigo, son fils Thierno Silèye Djigo et son neveu Thierno Baïdy Djigo. Il s’installa alors à Patouki où il poursuivit sa mission d’islamisation jusqu’à sa disparition.

Aujourd’hui, il ne reste, sur les lieux, que des cases désertées par leurs propriétaires ainsi qu’un vieux cimetière pour rappeler l’existence du Patouki originel ; un cimetière qui continue, pourtant, d’être visité par des gens en quête de bénédictions. Peu de gens d’ailleurs, même ceux du coin, connaissent l’emplacement de ce lieu de repos éternel noyé sous une végétation luxuriante, et matérialisé par une clôture de bois. « Il faut bien connaître cet endroit pour y venir. Parfois, on peut même passer à côté ou dépasse cet endroit sans s’en rendre compte », indique Demba Mody Bâ.

Un calme plat que rien ne vient perturber règne dans ce cimetière. Un peu à l’écart, deux tombes recouvertes de cailloux, dont celle de Thierno Samba Djigo, sont bien visibles.

De Patouki à … Lambagou
Patouki 2Difficile de dire à quelle date remonte la première manifestation mystique du saint de Patouki, mais les récits des habitants de Lambagou, ceux de sa descendance notamment, évoquent le Jihad d’El Hadji Omar. Thierno Samba Djigo, nous dit-on, était un grand érudit, un savant avec une force mystique extraordinaire. Ses miracles, de son vivant tout comme après sa disparition, ont fait le tour de la contrée. Ses petits-fils rechignent à en parler pour, disent-ils, éviter toute forme d’ostentation. Mais Mamadou Diallo, actuel directeur du Cdeps de Ranérou, n’est pas tenu par cette réserve. Un jour, raconte-t-il, un malentendu était survenu entre deux hommes. L’un accusait l’autre d’avoir dérobé ses deux vaches. Le mis en cause qui avait reconnu les faits, avait toutefois réduit à la baisse le nombre de bêtes volées, soutenant n’avoir pris qu’une seule vache. Sur ce, ils acceptèrent d’aller sur la tombe du saint homme, mais avant même d’y arriver, ils aperçurent deux doigts sortir de la tombe. Le saint homme venait ainsi de les départager. Le saint de Patouki était également connu, selon M. Diallo, pour ses prières, surtout quand les pluies tardaient à tomber. Les populations n’hésitaient pas à aller recueillir sa bénédiction pour que le Ciel ouvre ses vannes. Leurs prières étaient très souvent suivies de pluies abondantes.

« Aujourd’hui, ce n’est pas pour rien que beaucoup de voyageurs viennent à Patouki se recueillir sur la tombe de Thierno Samba Djigo pour qu’il intercède en leur faveur afin qu’Allah réponde à leurs prières. Il a marqué son époque à travers beaucoup de miracles », nous dit-il.

Grand centre religieux à l’époque, Patouki a commencé à décliner avec la disparition de Thierno Samba Djigo. Vers la fin des années 30, en pleine période coloniale, les descendants du défunt guide religieux, suite à un malentendu avec le chef de canton de l’époque, préférèrent retourner dans la province du Guénar, notamment à Lambagou (département de Matam). Le canton de Namaré, dans la province du Ferlo, était alors dirigé par El Féki Samba Défa, réputé très sévère à l’égard de ses sujets. Les « Ferlankés » rejoignirent ainsi le Guénar, dirigé par le chef de canton Oumar Hamady. El Féki Samba Défa ne l’entendit pas de cette oreille-là. Selon Thierno Samba Djigo, un des notables de Lambagou et homonyme du saint-homme, El Féki Samba Défa alla à leur poursuite dans le but de les faire revenir de force dans son canton. Il les retrouva à Lambagou et exigea leur retour. Face à l’audace du chef de canton du Namaré, Mama Thierno Ciré Djigo, un des descendants de Thierno Samba Djigo, lui opposa un niet catégorique. Ce refus leur valut une amende forfaitaire d’une pièce d’un franc dont ils s’acquittèrent volontiers. Téméraire, El Féki Samba Défa se rendit alors à l’évidence et les laissa s’installer tranquillement à Lambagou. « C’est ce qui explique le déplacement de nos ancêtres de Patouki à Lambagou, en laissant derrière eux leurs morts », précise Thierno Samba Djigo.

Patouki 3Depuis, la descendance du saint homme de Patouki vit à Lambagou, réunie autour du khalife Thierno Samba Djigo.

Lambagou est victime de son enclavement. A l’image de Patouki, il faut emprunter une piste latéritique parfois sablonneuse pour y accéder. Un véritable casse-tête pour les habitants qui peinent à se déplacer, surtout en saison des pluies. « Ce village est coupé presque du reste du monde pendant la saison des pluies à cause de la mare ». Outre l’enclavement, ce foyer religieux qui compte plus de 500 âmes, perdu entre le Ferlo et le Fouta, souffre d’un manque criant d’infrastructures sociales de base notamment un poste de santé, l’électrification, l’approvisionnement en eau, etc. Les populations sont obligées de se rendre à Travaux Dendoudy, situé à une dizaine de kilomètres, ou à Ourossogui pour se faire soigner.

Lieu de recueillement et de prières
La collectivité, selon le maire de Houdallaye, a pris conscience de l’intérêt patrimonial de ce site. A en croire Demba Mody Bâ, la municipalité cherche des moyens pour réhabiliter ce site qui reçoit, aujourd’hui, beaucoup de monde. En effet, indique-t-il, les gens sont de plus en plus nombreux à venir demander son intercession. La baraka de ce saint existe bel et bien. Et ce n’est pas sa descendance qui dira le contraire. « Beaucoup de gens qui nourrissent mille et un espoirs viennent ici implorer la baraka du marabout et la grande majorité voit ses prières exaucées », nous dit Amadou Djigo.

Depuis plus de trente ans, la descendance du saint homme s’organise pour redonner à Patouki son âme. Chaque année, indique Amadou Djigo, une ziarra annuelle dédiée aux illustres disparus y est célébrée. Cet événement religieux, placé sous la direction de l’actuel khalife, Thierno Samba Djigo, draine du monde et gagne en ferveur d’année en année. Il est devenu un rendez-vous incontournable dans l’emploi du temps des fidèles et talibés qui viennent de partout dans le Ferlo et dans le Fouta pour y prendre part.

La famille maraboutique déplore, cependant, le fait que cette manifestation se déroule sans appui des pouvoirs publics. « Nous souhaitons bénéficier plus d’appuis des autorités publics dans l’organisation de notre ziarra annuelle qui prend de l’ampleur d’année en année et également du Programme de modernisation des cités religieuses du pays », indique le khalife. Pour le comité d’organisation de la ziarra, l’une des doléances est aussi liée à l’approvisionnement en eau durant l’évènement. Le nouveau village de Patouki disposant aujourd’hui d’un forage et d’un château d’eau, son souhait est de bénéficier d’un raccordement pour doter l’ancien Patouki d’un point d’eau, sur le site même de la ziarra. De même, la famille souhaiterait aussi la construction de mausolées et la clôture du cimetière devenu un lieu de mémoire.

Par Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Mbacké BA (photos)

Last modified on jeudi, 31 mai 2018 08:16
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