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Grand Air (36)

Entre le mythe et l’histoire qui entourent les tombes des saints de Patouki, il y a bien de quoi émerveiller l’esprit. Dans ce village tricentenaire perdu au fin fond du département de Ranérou, reposent des érudits méconnus des Sénégalais. Parmi ces érudits Thierno Samba Djigo qui a pris part à la croisade islamique d’El Hadji Omar, du moins jusqu’à Horndoldé (Kanel), avant de recevoir l’ordre du Cheikh de retourner propager l’Islam au Ferlo. Sa descendance, victime de persécution sous le règne du chef de canton du Ferlo de l’époque, s’installa à Lambagou, situé à 6 km, au nord des Travaux Dendoudy.

Longtemps plongé dans une torpeur sans nom, le village de Patouki est, aujourd’hui, connu pour sa grande ziarra qui draine, chaque année, des milliers de pèlerins. De tout le Ferlo et du Fouta, les fidèles viennent rendre grâce à Dieu et recueillir des bénédictions dans cette localité où reposent des saints, dont Thierno Samba Djigo, qui garde encore une place particulière dans la vie des populations de cette partie nord du pays.

Situé à 45 km de Ranérou, sur l’axe menant à Ourossogui, et à 5 km de la route nationale n°3, Patouki, comme Houdallaye, n’est guère accessible. Malgré la courte distance qui le sépare de la route nationale, ce village, dans son ancien emplacement, n’est pas facile à repérer sur la carte. Impossible de s’y rendre sans se perdre ou s’embourber. Le chauffeur doit aussi savoir bien manœuvrer pour espérer s’en sortir. Pendant l’hivernage, c’est encore pire. La piste argileuse qui y mène est envahie par des eaux de pluies et devient boueuse. Un vrai chemin de croix pour atteindre ce village dont l’emplacement originel a la particularité d’avoir été déserté par ses occupants qui ont préféré migrer vers d’autres cieux beaucoup plus cléments. Le maire de Houdallaye, Demba Mody Bâ, natif de ce village, a, depuis quelques années, quitté l’ancien Patouki pour aller fonder, avec quelques habitants, un nouveau village aux bords de la route nationale.

Selon certains témoignages, d’El Hadji Omar lui aurait indiqué son itinéraire et son lieu de résidence, donc sa destination finale. Les descendants de Thierno Samba Djigo affirment que leur ancêtre incarnait les valeurs cardinales de l’Islam, si bien qu’El Hadji Omar Foutiyou Tall a très tôt détecté en lui des qualités exceptionnelles. A Horndoldé, village du « Daandé Maayo » (Kanel), alors qu’il accompagnait El Hadji Omar Foutiyou dans sa Jihad, il reçut de ce dernier l’ordre de retourner au Ferlo propager l’Islam. Ce que fit Thierno Samba Djigo, accompagné de son frère Thierno Yéro Djigo, son fils Thierno Silèye Djigo et son neveu Thierno Baïdy Djigo. Il s’installa alors à Patouki où il poursuivit sa mission d’islamisation jusqu’à sa disparition.

Aujourd’hui, il ne reste, sur les lieux, que des cases désertées par leurs propriétaires ainsi qu’un vieux cimetière pour rappeler l’existence du Patouki originel ; un cimetière qui continue, pourtant, d’être visité par des gens en quête de bénédictions. Peu de gens d’ailleurs, même ceux du coin, connaissent l’emplacement de ce lieu de repos éternel noyé sous une végétation luxuriante, et matérialisé par une clôture de bois. « Il faut bien connaître cet endroit pour y venir. Parfois, on peut même passer à côté ou dépasse cet endroit sans s’en rendre compte », indique Demba Mody Bâ.

Un calme plat que rien ne vient perturber règne dans ce cimetière. Un peu à l’écart, deux tombes recouvertes de cailloux, dont celle de Thierno Samba Djigo, sont bien visibles.

De Patouki à … Lambagou
Patouki 2Difficile de dire à quelle date remonte la première manifestation mystique du saint de Patouki, mais les récits des habitants de Lambagou, ceux de sa descendance notamment, évoquent le Jihad d’El Hadji Omar. Thierno Samba Djigo, nous dit-on, était un grand érudit, un savant avec une force mystique extraordinaire. Ses miracles, de son vivant tout comme après sa disparition, ont fait le tour de la contrée. Ses petits-fils rechignent à en parler pour, disent-ils, éviter toute forme d’ostentation. Mais Mamadou Diallo, actuel directeur du Cdeps de Ranérou, n’est pas tenu par cette réserve. Un jour, raconte-t-il, un malentendu était survenu entre deux hommes. L’un accusait l’autre d’avoir dérobé ses deux vaches. Le mis en cause qui avait reconnu les faits, avait toutefois réduit à la baisse le nombre de bêtes volées, soutenant n’avoir pris qu’une seule vache. Sur ce, ils acceptèrent d’aller sur la tombe du saint homme, mais avant même d’y arriver, ils aperçurent deux doigts sortir de la tombe. Le saint homme venait ainsi de les départager. Le saint de Patouki était également connu, selon M. Diallo, pour ses prières, surtout quand les pluies tardaient à tomber. Les populations n’hésitaient pas à aller recueillir sa bénédiction pour que le Ciel ouvre ses vannes. Leurs prières étaient très souvent suivies de pluies abondantes.

« Aujourd’hui, ce n’est pas pour rien que beaucoup de voyageurs viennent à Patouki se recueillir sur la tombe de Thierno Samba Djigo pour qu’il intercède en leur faveur afin qu’Allah réponde à leurs prières. Il a marqué son époque à travers beaucoup de miracles », nous dit-il.

Grand centre religieux à l’époque, Patouki a commencé à décliner avec la disparition de Thierno Samba Djigo. Vers la fin des années 30, en pleine période coloniale, les descendants du défunt guide religieux, suite à un malentendu avec le chef de canton de l’époque, préférèrent retourner dans la province du Guénar, notamment à Lambagou (département de Matam). Le canton de Namaré, dans la province du Ferlo, était alors dirigé par El Féki Samba Défa, réputé très sévère à l’égard de ses sujets. Les « Ferlankés » rejoignirent ainsi le Guénar, dirigé par le chef de canton Oumar Hamady. El Féki Samba Défa ne l’entendit pas de cette oreille-là. Selon Thierno Samba Djigo, un des notables de Lambagou et homonyme du saint-homme, El Féki Samba Défa alla à leur poursuite dans le but de les faire revenir de force dans son canton. Il les retrouva à Lambagou et exigea leur retour. Face à l’audace du chef de canton du Namaré, Mama Thierno Ciré Djigo, un des descendants de Thierno Samba Djigo, lui opposa un niet catégorique. Ce refus leur valut une amende forfaitaire d’une pièce d’un franc dont ils s’acquittèrent volontiers. Téméraire, El Féki Samba Défa se rendit alors à l’évidence et les laissa s’installer tranquillement à Lambagou. « C’est ce qui explique le déplacement de nos ancêtres de Patouki à Lambagou, en laissant derrière eux leurs morts », précise Thierno Samba Djigo.

Patouki 3Depuis, la descendance du saint homme de Patouki vit à Lambagou, réunie autour du khalife Thierno Samba Djigo.

Lambagou est victime de son enclavement. A l’image de Patouki, il faut emprunter une piste latéritique parfois sablonneuse pour y accéder. Un véritable casse-tête pour les habitants qui peinent à se déplacer, surtout en saison des pluies. « Ce village est coupé presque du reste du monde pendant la saison des pluies à cause de la mare ». Outre l’enclavement, ce foyer religieux qui compte plus de 500 âmes, perdu entre le Ferlo et le Fouta, souffre d’un manque criant d’infrastructures sociales de base notamment un poste de santé, l’électrification, l’approvisionnement en eau, etc. Les populations sont obligées de se rendre à Travaux Dendoudy, situé à une dizaine de kilomètres, ou à Ourossogui pour se faire soigner.

Lieu de recueillement et de prières
La collectivité, selon le maire de Houdallaye, a pris conscience de l’intérêt patrimonial de ce site. A en croire Demba Mody Bâ, la municipalité cherche des moyens pour réhabiliter ce site qui reçoit, aujourd’hui, beaucoup de monde. En effet, indique-t-il, les gens sont de plus en plus nombreux à venir demander son intercession. La baraka de ce saint existe bel et bien. Et ce n’est pas sa descendance qui dira le contraire. « Beaucoup de gens qui nourrissent mille et un espoirs viennent ici implorer la baraka du marabout et la grande majorité voit ses prières exaucées », nous dit Amadou Djigo.

Depuis plus de trente ans, la descendance du saint homme s’organise pour redonner à Patouki son âme. Chaque année, indique Amadou Djigo, une ziarra annuelle dédiée aux illustres disparus y est célébrée. Cet événement religieux, placé sous la direction de l’actuel khalife, Thierno Samba Djigo, draine du monde et gagne en ferveur d’année en année. Il est devenu un rendez-vous incontournable dans l’emploi du temps des fidèles et talibés qui viennent de partout dans le Ferlo et dans le Fouta pour y prendre part.

La famille maraboutique déplore, cependant, le fait que cette manifestation se déroule sans appui des pouvoirs publics. « Nous souhaitons bénéficier plus d’appuis des autorités publics dans l’organisation de notre ziarra annuelle qui prend de l’ampleur d’année en année et également du Programme de modernisation des cités religieuses du pays », indique le khalife. Pour le comité d’organisation de la ziarra, l’une des doléances est aussi liée à l’approvisionnement en eau durant l’évènement. Le nouveau village de Patouki disposant aujourd’hui d’un forage et d’un château d’eau, son souhait est de bénéficier d’un raccordement pour doter l’ancien Patouki d’un point d’eau, sur le site même de la ziarra. De même, la famille souhaiterait aussi la construction de mausolées et la clôture du cimetière devenu un lieu de mémoire.

Par Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Mbacké BA (photos)

Last modified on jeudi, 31 mai 2018 08:16

Sanar évoque beaucoup de souvenirs chez tout étudiant qui est passé par l’Université Gaston Berger (Ugb). Ce petit village, assez éloigné de Saint-Louis pour ne pas en subir l’agitation, est, aujourd’hui, sorti de l’anonymat et de sa torpeur. Beaucoup de choses ont changé à Sanar Peul, reconnu administrativement sous le nom de Diougob, avec l’avènement de l’institution universitaire. Les mentalités ont beaucoup évolué et les autochtones aspirent plus que jamais au développement de leur localité.

Sanar ! Un calme plat règne au bord de la route nationale n°2 menant à Richard Toll, à hauteur de ce village situé à une dizaine de kilomètres de Saint-Louis. De loin, on aperçoit la tour caractéristique de la bibliothèque centrale de l’Université Gaston Berger ceinturée par deux villages : Sanar Peulh et Sanar Wolof. Ils sont respectivement habités par des Peuls et des Wolofs. Le climat est un peu clément. Par groupe, les fidèles chrétiens sortent, ce dimanche, de la paroisse du village, le cœur rempli de grâces et de bénédictions. La plupart d’entre eux sont des « Wa Sanar », une appellation attribuée aux étudiants et aux anciens de l’Ugb. Un nom qui se confond aussi et surtout avec celui du village qui a donné naissance à l’université.

Si Sanar, qui abrite l’Ugb, est administrativement victime d’un découpage qui l’a rattaché à la commune de Gandon dont il est distant de 18 km, il est géographiquement et sociologiquement plus proche de Saint-Louis. Mais, cela ne semble guère gêner ses habitants qui se considèrent Saint-Louisiens.

Jadis, le site abritant l’Ugb était occupé par des Peuls et portait le nom de Sanar Peul. En face d’eux, il y avait la communauté wolof qui vivait sur un autre site appelé Sanar Wolof. Vers les années 70-80, les habitants de Sanar Peul étaient contraints de déguerpir pour céder le site à la future université. Pour se reloger, ils n’ont pas cherché bien loin. Il leur a juste suffi d’enjamber la route nationale n°2 pour se retrouver au village de Diougob qui fait face à l’Ugb. Administrativement, c’est Diougob, mais c’est Sanar Peul qui est plus connu et familier aux Saint-Louisiens et aux étudiants de l’Ugb qui y ont laissé leurs empreintes au cours de leur séjour.

Pendant longtemps, ce village, plongé dans l’anonymat, a gardé sa quiétude à distance respectable de l’agitation de Ndar. Aujourd’hui, les temps ont changé. La création de l’université, vers les années 90, a changé la donne. Sanar est sorti de sa torpeur et les populations affichent leur ambition de développement. Pour cela, elles comptent beaucoup sur l’institution universitaire pour l’emploi des jeunes et la réalisation d’infrastructures d’envergure. Conscients des missions de l’université, les différents recteurs de l’Ugb ont, tour à tour, joué leur partition, au grand bénéfice des populations riveraines. Talibou Diallo, habitant de Diougob, magnifie les actions amorcées par les recteurs Mary Teuw Niane, actuel ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’innovation, et Baydallaye Kâne. Ils ont beaucoup œuvré pour le recrutement des jeunes du village. « Des efforts ont été certes consentis, mais il y a beaucoup à faire. Nous devons être prioritaires dans les emplois de l’Ugb et du Crous », poursuit-il.

Ibrahima Sow partage le même avis. Il magnifie l’excellence du partenariat entre l’Ugb et les populations des villages environnants, même s’il estime qu’il y a encore des efforts à faire du côté du Centre régional des œuvres universitaires de Saint-Louis (Crous). « A l’époque, les habitants de Diougob qui travaillaient à l’université n’étaient pas nombreux. Avec l’arrivée du Pr Mary Teuw Niane, beaucoup de jeunes issus des villages environnants en ont bénéficié. Ses successeurs ont suivi la dynamique. Toutefois, il faut dire que le Pr Niane a le plus marqué l’attention des populations de Diougob et environs lors de son passage », se félicite-t-il, regrettant que la dynamique ne suit pas du côté du Crous. « Nous ne sommes pas bien servis par le centre universitaire. Nous sommes laissés en rade alors que nous, riverains, devrions être privilégiés dans les emplois », dénonce M. Sow.

« L’université a trouvé ici des troupeaux de vaches, des moutons, des chèvres, etc. L’élevage a cédé petit à petit la place à l’institution. La politique sociale de l’Ugb doit réserver une part importante aux villages environnants en termes d’emplois », affirme Babacar Bâ, chef du village de Diougob. Ce dernier pense aussi que le Crous devrait privilégier, pour les emplois temporaires ainsi que dans les recrutements, les populations des villages environnants, dans le cadre de sa politique sociale.  

Ruée vers Sanar…
Sanar Peul 2Talibou Diallo admet que l’implantation de l’Ugb a beaucoup contribué au développement du village. « On retrouve de nombreuses boutiques sur le long de la route nationale n°2, en face de l’Ugb. Egalement, des gens cherchent à acquérir des terrains à Diougob pour y habiter ; ce qui n’était pas le cas avant l’avènement de l’université », indique-t-il. Le foncier est devenu cher au fil du temps. Beaucoup d’autochtones et même des « étrangers » sont en train de valoriser leurs terrains. Dans les années 70, ajoute Talibou Diallo, les terrains étaient gratuitement cédés à ceux qui en formulaient la demande. Aujourd’hui, il faut beaucoup débourser pour espérer avoir un terrain à Diougob ou Sanar Peul et même Sanar Wolof. Cette flambée des prix des terrains occasionne un boom immobilier très important. Des étudiants qui n’ont pas pu bénéficié d’un logement universitaire se rabattent à Diougob ou dans les villages environnants pour ne pas s’éloigner du campus pédagogique.

Le chef du village de Diougob abonde dans le même sens. Babacar Bâ soutient que l’Ugb a favorisé le développement de la localité et ses environs. Aujourd’hui, beaucoup de pères envoient leurs enfants à l’école ; tel n’était pas le cas avant l’avènement de l’université. Il en est de même pour le foncier. Selon lui, le premier directeur du Crous, Saliou Rama Kâ, et le Pr Mary Teuw Niane ont beaucoup marqué les populations de Diougob et environs. Ils ont beaucoup travaillé les consciences sur la nécessité d’envoyer leurs enfants à l’école. Les résultats sont maintenant palpables. Plus d’une vingtaine d’étudiants originaires du village sont orientés à l’Ugb et constituent une fierté. D’autant plus que, dans le passé, peu d’enfants étaient scolarisés, signale Ibrahima Sow. Pour lui, l’implantation de l’Ugb a créé une réelle émulation chez les jeunes du village et environs. Seulement, en matière d’orientation des bacheliers, ces villages ne disposent pas de quotas, même avant l’avènement des réformes de 2013 avec la mise en place d’un système national d’orientation, à savoir Campusen. Aujourd’hui, l’option de l’Etat, rappelle le recteur de l’Ugb, c’est d’orienter tous les bacheliers sur la base de critères dont les universités à la base n’ont pas cette marge de manœuvre. Ce modèle d’orientation vise à éviter la « ghettoïsation académique » et à favoriser la « mobilité des jeunes » qui contribue à l’intégration nationale.

Pour le président de l’Asc de Diougob, l’implantation de l’université a radicalement changé le visage de leur localité et la mentalité des populations. Sur le plan économique, les choses bougent avec l’arrivée massive des banques et d’autres sociétés. « Tout le monde rêve d’habiter à Diougob parce que l’avenir, c’est ici », lance-t-il. « S’il n’y avait pas l’université, il n’y aurait pas une ruée vers Diougob ou Sanar wolof », ajoute-t-il.

Légitimes préoccupations
Cette ruée vers Sanar Peul cache mal quelques préoccupations légitimes des populations. Celles-ci, de l’avis de Talibou Diallo, sont principalement liées à l’extension hydraulique et électrique et au bitumage des principaux axes routiers pour faciliter leur déplacement. Cela, d’autant que le village s’agrandit d’année en année.  Le constat est fait par le chef du village. L’Ugb doit, selon Babacar Bâ, être au service de la communauté à travers ses recherches et son savoir-faire. Il déplore aussi la recrudescence des cas de vol dans la zone.

Diougob est l’un des rares villages au monde à abriter une université. Mais, le seul bémol est que ce village de la commune rurale de Gandon ne dispose pas de poste de santé, ni d’un marché digne de son nom, encore moins d’un collège, voire d’un lycée. Les patients sont certes admis, pour les besoins de consultations, au centre médical du Crous, mais ils sont le plus souvent orientés vers d’autres structures sanitaires.

Née en 1994, l’Asc de Diougob, dirigée par Ibrahima Sow, s’active dans tous les domaines pour le développement du village. Pour réussir ses missions, elle n’hésite pas à recourir aux services de l’Ugb ou du Crous. Certes, leurs sollicitations auprès de l’université ont toujours connu une suite favorable, mais Ibrahima pense qu’elle peut faire mieux pour remplir pleinement sa mission dans le cadre de la Responsabilité sociétale d’entreprise (Rse). « Chaque année, nous organisons des Journées d’excellence ; nous aimerions que l’Ugb et même l’association « Wa Sanar » nous soutiennent davantage pour donner à cet événement une dimension exceptionnelle et surtout lors de ses « 72 » culturelles », fait-il remarquer. M. Sow appelle l’association « Wa Sanar », regroupant les étudiants qui ont fait leurs humanités à l’Ugb, à soutenir les écoles primaires ou collèges de Diougob et des villages environnants. Selon certains témoignages, le premier recteur de l’Ugb a contribué à la construction de la première mosquée du village. L’institution a aussi fait un don d’un climatiseur pour la morgue du village. Sur les relations entre les étudiants et les populations, le chef de village souligne qu’elles sont au beau fixe. Très souvent, lors des grèves des étudiants, ce sont les notables du village qui prennent le bâton de pèlerin pour arrondir les angles entre autorités universités et étudiants.

Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Assane SOW (photos)

L’UNIVERSITÉ AU SERVICE DE LA COMMUNAUTÉ
Crous UgbL’Université Gaston Berger (Ugb) est un bon voisin. Depuis sa création, elle a consenti beaucoup d’efforts pour prendre en charge les préoccupations des riverains, notamment en matière d’emplois des jeunes.

Pour le Pr Baydallaye Kâne, les universités ont, entre autres missions, les services à la communauté. C’est pour cette raison, signale le recteur, qu’une attention particulière est accordée à la société et à l’environnement de façon particulière.

L’Ugb étant dans un domaine semi-urbain et semi-rural, il y a beaucoup d’initiatives prises en direction de ces villages, dit-il. « Dans le domaine de la santé, depuis l’ouverture de l’Ugb, la Direction de la médecine du travail a intégré le principe de prendre en consultation les villageois gratuitement », fait savoir M. Kâne, sans occulter la question de l’emploi des jeunes.

Initialement, l’Ugb avait une superficie de 243 ha, mais dans le cadre de ses relations de bon voisinage et suite à une requête de Sanar Wolof, l’université a accepté de se délester d’une partie de sa superficie pour se retrouver avec 220 ha où elle dispose des espaces verts. L’Ugb, précise le recteur, a besoin de la main d’œuvre pour l’aménagement de ces dits espaces. Et à l’en croire, la décision prise par les autorités universitaires, c’est de donner un quota à tous les villages environnants qui, de manière rotative, envoient, tous les quatre mois, des jeunes pour venir travailler à l’université. « Nous n’interférons pas dans le choix. C’est une valeur ajoutée pour ces villages. Certains d’entre eux ont la chance d’avoir des Cdd et d’autres des Cdi », explique-t-il.

Dans le domaine de l’agriculture, l’Ugb fait beaucoup d’innovations à travers sa ferme où une unité de production a été mise sur pied en partenariat avec Bruxelles. Selon Baydallaye Kâne, des chercheurs font de la poudre d’oignons utilisée dans la confection des bouillons, du yaourt, de l’huile, etc. « C’est un travail de pointe. Aujourd’hui, nous avons parmi les meilleurs spécialistes dans notre pays dans ce domaine », fait-il remarquer. Un travail réalisé en parfaite collaboration avec les Gie de femmes des villages environnants qui servent de main d’œuvre dans cette unité de production. Notre objectif, dit-il, c’est « de leur permettre d’acquérir des connaissances et de s’en servir pour améliorer leurs conditions d’existence ».

Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Assane SOW (photos)

LE CROUS AU CHEVET DES RIVERAINS
Les populations de Sanar ne sont pas satisfaites de la politique sociale du Centre régional des œuvres universitaires de Saint-Louis (Crous), notamment en matière de recrutement des jeunes. Elles accusent les autorités de cette institution de « faire du parti pris et du favoritisme ». Une accusation rejetée en bloc par le Crous à travers sa cellule de communication. Fara Sylla, chargé des relations avec la presse, soutient que, depuis son existence, le Crous a toujours pris en charge les préoccupations des populations des villages environnants (Sanar Peul, Sanar Wolof, Boudiouck), en recrutant notamment des journaliers dans la restauration. D’ailleurs, indique-t-il, beaucoup de femmes qui interviennent dans la restauration des étudiants sont originaires de ces villages.

A cela s’ajoute la gratuité des prestations médicales pour ces communautés ainsi que les subventions allouées à des associations religieuses, culturelles, sportives, etc. Même si beaucoup de jeunes sont des prestataires du Crous, ils attendent leur régularisation depuis plusieurs années. Fara Sylla estime que cette situation est liée au budget. Cette année, le Conseil d’administration du Crous n’a autorisé que dix recrutements sur une cinquantaine de demandes. Le directeur du Crous est, selon lui, assez sensibilisé sur cette question.

« Sous peu de temps, si le centre obtient une rallonge de son budget, il va procéder à la régularisation de ces prestataires qui ont passé beaucoup d’années au service de l’université », déclare son chargé des relations avec la presse pour qui « le Crous ne fait nullement dans le parti pris encore moins dans le favoritisme ».

« Comme l’atteste d’ailleurs la première vague de travailleurs du centre qui est issue de ces villages. Vous les trouverez dans tous les services », avance M. Sylla.

 

Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes)
et Assane SOW (photos)

Last modified on jeudi, 17 mai 2018 11:49

La transhumance est l’une des activités les plus anciennes de l’humanité. Elle trouve tout son sens dans le Ferlo, zone d’élevage par excellence. Difficile de parler de cette continuelle migration des troupeaux vers des prairies de qualité sans évoquer le berger. Ce personnage incontournable de l’élevage, porteur d’une histoire et d’une mémoire qui ont traversé les siècles, perpétue une tradition multiséculaire. L’avenir de ce gardien de troupeaux itinérant est aujourd’hui menacé par la précarité dans laquelle il vit et la modernité qui détourne de plus en plus les jeunes de cette activité.

L’opulence et le prestige se mesurent, chez les Peuls, à l’importance du troupeau. Chaque famille possède des têtes de bétail en grand ou en petit nombre. « Un Peul sans vaches, c’est comme un roi sans couronne », est une rengaine bien connue. Chez cette communauté, la vache est considérée comme sacrée, si bien qu’il est très rare de les voir en tuer pour consommer sa viande. Il est aussi de notoriété que le Peul n’aime pas que l’on épilogue sur le nombre de têtes qu’il a. Ça porte malheur, nous dit-on.

Depuis toujours, les Peuls ont toujours accordé une grande priorité à l’élevage, au pastoralisme. Dans le Ferlo, cette partie septentrionale du Sénégal où ce groupe ethnique est majoritaire, leurs mouvements migratoires remontent à plusieurs siècles. Et à la longue, ils ont fini par se sédentariser à plusieurs endroits de cette vaste zone, devenue une zone d’élevage par excellence du fait de ses belles prairies et points d’eau assaillis au gré des saisons par des milliers de bovins, d’ovins, de caprins, d’équins et camelins en provenance de tous les coins du pays et même de la Mauritanie, du Mali et de la Gambie.
Quand on parcourt le Ferlo, notamment le département de Ranérou, on est frappé par les merveilleux tableaux qu’offrent ces imposants troupeaux de vache, de moutons, de chèvres conduits dans un bel élan par de vigoureux bergers. Il est fréquent de croiser, à intervalles réguliers, ces Peuls nomades se déplaçant sur de longues distances à la recherche de pâturages et de points d’eau. Parfois, au pas, au trot ou au galop, ils marchent au rythme des bêtes qui constituent leur gagne-pain.

Un métier très complexe

Qu’ils soient âgés (c’est devenu de plus en plus rare), jeunes ou moins jeunes, ils sont reconnaissables à leur habillement typique, bigarré le plus souvent. Le quotidien de ces gardiens de troupeaux itinérants, enturbannés ou coiffés d’un chapeau conique en laine, est rythmé par la quête d’herbe, d’eau. L’image du berger peul renvoie surtout à cet individu appuyé sur ce fameux bâton qui ne le quitte jamais. « Le bâton est le symbole du berger. C’est pour cette raison qu’il ne s’en sépare jamais. C’est son outil de travail principal qui peut aussi se muer en arme pour se défendre contre le danger », explique le vieux Ousmane Kâ en soutenant que ce bâton n’est pas un objet ordinaire. « Ce n’est pas pour rien que le Peul porte toujours ce bâton avec lui. Il renferme des choses qu’on ne peut pas dire », lance-t-il.

Jadis, le berger n’était pas une personne ordinaire, nous dit Hamady Bâ, qui a aujourd’hui passé le relais à son fils. « C’est un métier qui se transmettait de père à fils », indique-t-il. « L’activité de berger était accompagnée de mysticisme parce qu’on ne pouvait pas se lever un beau matin et aller dans la brousse pendant des mois sans se préparer au préalable », explique-t-il. Surtout qu’à l’époque, précise-t-il, la brousse était infestée de mauvais esprits, sans compter les brigands. Les anciens, soutient Mamadou Bâ, transmettaient très tôt à leurs enfants le savoir ésotérique et autres connaissances en médecine vétérinaire et en zoologie qu’ils détenaient à ceux qui étaient chargés d’assurer plus tard la relève. « A l’époque, la vie pastorale était associée à certaines pratiques que tout berger digne de ce nom devait connaître pour pouvoir mieux s’acquitter de sa mission parce que ce métier était très complexe. Il fallait être bien préparé mystiquement pour pouvoir protéger le patrimoine qui vous était confié », fait savoir le sexagénaire. Ainsi, renseigne-t-il, un berger, dans la pure tradition, procède à des rites avant de s’engager dans la brousse avec son troupeau pour le protéger des mauvais esprits et autres forces du mal. Un berger, fait-il remarquer, doit avoir des connaissances mystiques, si infimes fussent-elles. « Etre berger n’est pas donné à n’importe qui. Il y a beaucoup de paramètres qui font que c’est une activité difficile », estime-t-il. Le sens de l’orientation, de l’observation, la maîtrise du calendrier pastoral sont indispensables. « Le berger doit chaque jour se lever tôt, se coucher tard, être habitué à la solitude. Il doit endurer la pluie, le froid, la chaleur, le vent, les longues journées de marche, les maladies, faire face aux dangers. En plus de tout cela, il doit être mystique pour pouvoir conjurer le mauvais sort en cas de besoin », relève-t-il.

Pour Yéro Diallo, le berger doit aussi entretenir de bonnes relations avec les bêtes. « C’est très important. Nos ancêtres avaient des relations spécifiques avec les bêtes. Ils savaient pénétrer leur esprit, leur parler, les soigner quand ça allait mal, les aider à mettre bas », note-t-il tout en insistant sur l’importance de cet aspect. Aujourd’hui, nous dit Yéro Diallo, le métier a changé si bien qu’il est rare, très rare même de voir des personnes âgées exercer cette activité. « Tous les anciens ont déserté ce métier du fait de sa complexité, laissant ainsi la place au plus jeunes », indique-t-il. Aujourd’hui, poursuit-il, ce sont des pâtres à peine sortis de l’adolescence qui conduisent des troupeaux composés de centaines de têtes et parfois même plus. La conjoncture est passée par là. « La relève doit être assurée, mais il faut qu’elle soit bien assurée aussi. Un vrai berger, c’est celui qui maîtrise bien la fonction, qui connaît bien le terroir, qui sait dénicher les ressources cachées, qui sait flairer le danger et aussi protéger son troupeau », soutient-il, non sans préciser qu’exercer ce métier à un certain âge présente des risques.

Une profession menacée par la précarité

Si le berger est un personnage incontournable de l’élevage, son métier n’est pas un long fleuve tranquille. Tous les jeunes que nous avons rencontrés sont unanimes sur ce point. Venant de localités comme Ouro Bathiel, Toubel, Ngassel, Ndendoudy et autres contrées du département de Ranérou, ils exercent cette activité pour assurer la relève de leurs parents, leurs grands-parents, mais surtout par nécessité. « La vie de pâtre n’est pas de tout repos. Celui qui vous dit que c’est un métier facile raconte des histoires », confie Ablaye Bâ. Depuis qu’il était tout petit, ce jeune homme originaire d’Ouro Bathiel vit au milieu des bêtes. « Je voulais étudier, mais ma famille n’avait pas les moyens. Quand mon père est devenu vieux, j’ai pris le relais pour ne pas rester au village à ne rien faire », raconte-t-il. Depuis, il pratique cette activité qui, jure-t-il, ne lui rapporte pas grand-chose. « A lui tout seul, le berger s’occupe d’un troupeau parfois constitué de centaines de moutons, de chèvres, de bœufs, qui appartiennent à plusieurs personnes. On doit bien les entretenir et les ramener en pleine forme à leurs propriétaires. C’est un métier très risqué car on ne sait jamais ce qui va nous arriver pendant tout ce temps qu’on passe dans la brousse », estime-t-il. D’après lui, cette activité ne nourrit pas son homme. « Ce que je gagne ne peut même pas faire vivre ma famille », affirme-t-il.

Ce métier, selon Ablaye Bâ, ne mène pas à la prospérité. « Vous pouvez parcourir tout le Ferlo, vous ne rencontrerez jamais un berger riche », déclare-t-il. Ceux qui voudront construire une maison ou même une case grâce aux revenus de cette activité devront donc encore et encore patienter. C’est l’avis aussi de Samba Goral Diallo. « Les salaires varient entre 20 000 et 50 000 FCfa. C’est un salaire de misère. Mais on est obligé de faire avec, parce que c’est devenu difficile de trouver du travail dans cette zone et on a des familles à nourrir. Pour atteindre le plafond, il faut tomber sur des propriétaires très généreux, ce qui n’est pas toujours évident. » Le paradoxe, soutiennent ces pâtres, c’est le fait de surveiller un troupeau d’une valeur de plusieurs millions de FCfa pour ne percevoir en retour que 25 000 FCfa à chaque fin de mois. « C’est vraiment un traitement injuste. Les propriétaires savent que c’est une activité difficile, mais ils ne font rien pour améliorer nos conditions », déplore Samba Goral Diallo. « Ce que nous faisons là, n’a pas de prix. Si les propriétaires devaient s’occuper eux-mêmes de l’alimentation de leur bétail, ils paieraient très cher », ajoute Issa Sow. L’autre hic est que si des têtes manquent à l’appel, c’est le berger qui rembourse. Eh oui. « Des fois, on a des troupeaux énormes. Et il arrive souvent qu’un mouton ou une chèvre se perde. Si le propriétaire est compréhensif, il peut pardonner. Dans le cas contraire, on est obligé de rembourser, sinon c’est la gendarmerie », informe-t-il. « En plus de tous les sacrifices, des salaires dérisoires, on risque aussi la prison », note-t-il. Toutes ces choses font aujourd’hui que bon nombre de gens qui devaient perpétuer ce savoir-faire ancestral qui leur a été légué, ont déserté cette activité qui n’augure pas de lendemains enchanteurs pour tous les bergers qui n’ont aucun espoir de voir leur situation changer un jour. « Aujourd’hui, beaucoup de jeunes préfèrent rester à ne rien faire plutôt que de courir derrière un troupeau qui ne leur rapporte absolument rien », laisse entendre Ifra Sow. En plus du manque de moyens, ce travail ne connaît pas de repos.

Pour le vieux Mamadou Bâ, la modernité a changé les comportements des jeunes si bien qu’il est devenu très difficile de trouver quelques-uns qui sont prêts à risquer leur vie dans la brousse, à passer leurs journées à parcourir des dizaines de kilomètres à la recherche de l’eau, à manger du couscous sec et des biscuits, à se coucher à même le sol. Et aussi à être en permanence en état de veille pour surveiller et protéger le troupeau contre d’éventuels dangers. « Beaucoup de jeunes préfèrent aujourd’hui aller à l’école ou apprendre d’autres métiers que de courir derrière un troupeau. Rares sont aujourd’hui ceux qui aspirent à devenir berger pour gagner des miettes alors qu’il peut avoir mieux et plus en tentant sa chance ailleurs », estime-t-il.

L’activité de berger qui relève d’un savoir-faire ancestral court aujourd’hui vers un déclin inexorable. La transmission de ce métier est menacée par l’extrême précarité et la modernité qui poussent nombre de jeunes à lui tourner le dos. Aujourd’hui, il est difficile de trouver des candidats prêts à suivre toute leur vie les troupeaux pour les faire paître. Ce manque d’engagement risque de porter un sacré coup à cette tradition multiséculaire chez cette communauté.

Samba Oumar FALL, Souleymane Diam SY (textes) et Mbacké BA (photos)

C’est le film du franco-algérien Rachid Bouchareb, « Little Senegal » sorti en 2001, qui a fait connaître le quartier sénégalais de New York, situé dans Harlem Ouest. Dans la fiction, le gardien de la Maison des esclaves de Gorée part à New York pour retrouver des descendants de sa famille déportés aux Etats-Unis. Dans la réalité, le quartier sénégalais d’Harlem doit son existence aux premiers immigrants sénégalais poussés à l’exil par la crise économique des années 80.

Chefs de famille peu instruits mais très religieux, ils ont pris les premiers boulots venus, des jobs transitoires et précaires comme chauffeurs de taxi de couleur noire (à la différence des taxis jaunes dont la licence s’acquiert à plus d’1 million de dollars) ou ouvriers de chantier. Mais les temps changent et la nouvelle génération des immigrés de Little Sénégal monte en gamme et étudie dans les plus grandes universités américaines. Elle a la chance de profiter davantage des meilleurs opportunités et emplois qui s’offrent aux gens les plus éduqués. De locataires et employés, certain sont passés propriétaires et employeurs à leur tour.

Niché dans l'une des villes les plus diverses du monde, le dynamique quartier d’Harlem est historiquement devenu, au fil des ans, le centre névralgique de la communauté afro-américaine de New York. Au début du 20ème siècle, des Afro-Américains ont migré en masse du sud des Etats-Unis à la grande ville, attirés par les emplois et les opportunités de la vie urbaine. Mais au cours des 30 dernières années (début années 80), des immigrants de pays francophones d'Afrique de l'Ouest sont arrivés par vagues à Harlem pour commencer une nouvelle vie. Au centre de cette immigration ouest-africaine, l’énergie de la communauté sénégalaise a été prépondérante. Son dynamisme lui a permis de recréer une nouvelle patrie loin de la mère-patrie, ajoutant sa culture, sa mode et ses goûts au métissage d’Harlem.

Entre la 116e rue et la 5e avenue, le quartier «Petit Sénégal» est symbolique de Manhattan tout comme le sont «Little Italy» et Chinatown.

L’énergie prépondérante de la communauté sénégalaise
116th StPreuve de la parfaite intégration de la communauté sénégalaise à New York, depuis les années 80, le quartier qui revendique fièrement ses origines pourrait, cependant, bientôt disparaître en raison des coûts très élevés de la location. Sur la 116ème rue, un deux-pièces se loue, aujourd’hui, à 3000 dollars (1.350.000 francs CFA environ) par mois.

Depuis son ouverture en 2004, le Consulat général du Sénégal s’est installé dans le quartier de Harlem Ouest. Ce n’est qu’en janvier 2015 que ses locaux sont déménagés sur la célèbre 116 ème rue au cœur d’Harlem. Célèbre parce qu’elle abrite Little Senegal ou quartier du Petit Sénégal. Little Senegal partage, avec Little Italy et Chinatown, la particularité de faire partie des quartiers les plus dépaysants de Manhattan. Little Italy est le quartier italien de Manhattan. Il touche Chinatown. Chinatown est desservi par huit lignes de métro qui s’arrêtent toutes à la station Canal Street, le royaume de la contrefaçon de luxe (sacs, montres, accessoires). Objets revendus sur la touristique 5 ème Avenue par les marchands ambulants sénégalais.

Little Senegal compte trois blocs sur la 116ème rue répartis entre les 5ème et 8ème Avenues. Un quartier sénégalais avec ses boutiques, sa cuisine africaine traditionnelle, ses épiceries, ses salons de coiffure et ses barbiers, ses tailleurs comme au Sénégal et son association d’immigrés (l’Asa), la plus dynamique des associations africaines des Etats-Unis. Ici, les femmes et les hommes portent le boubou quand vient le beau temps, les plus religieux ont le bonnet Fez ou Cabral vissé à la tête. En ce mois de décembre, c’est plutôt le manteau, l’écharpe, les gants et les bottes fourrées, indispensables pour parer au grand froid.

Au cœur de West Harlem, l'Afrique de l'Ouest est en pleine effervescence. Sur la devanture des magasins de Little Senegal, des affiches annoncent « ici on parle français ». Il n’y a pas que des Sénégalais dans le quartier du Petit Sénégal, mais des ressortissants de toute l’Afrique de l’ouest : Guinéens, Maliens, Burkinabé, Nigériens, Béninois ou Ivoiriens. Comme en Afrique, on y vend, à ciel ouvert, des boubous, des voiles islamiques, du karité, de l’encens, des grigris… et on y interpelle les chalands sous les arcades du marché touristique Malcom Shabazz.

Le goût du Sénégal est omniprésent
Sur la 116 ème rue, les commerces ont leur petite boite où le client peut glisser quelques dollars de zakât (denier du culte) pour le Centre culturel islamique d’Harlem. Le goût du Sénégal est omniprésent: des senteurs alléchantes de thiebou dieune (le plat national), de soupou kandji et de riz à la viande émanent des restaurants traditionnels du quartier. Les clients nostalgiques trouvent le confort dans ces saveurs qui évoquent le souvenir du foyer et leur rappellent le pays, la famille et la maison. Cependant, la fin de l’insécurité et l’essor du tourisme poussent les additions vers les sommets. Dans les cuisines des restaurants, les prix ne sont plus ce qu’ils étaient avant sur l’addition. Alors il faut partir ou monter en gamme. C’est-à-dire pratiquer des tarifs new-yorkais, très chers. Ou aller plus loin, dans le Bronx ou à Brooklyn.

La Murid islamic community in America (MICA) a pignon sur rue dans une grosse bâtisse de briques. « Les marabouts donnent des conseils, prêchent les bonnes valeurs, l’importance de la famille, de la communauté et d’aller à la mosquée, le fait d’éviter l’alcool et la prison », explique un de ses membres. De fait, les mosquées d’Harlem ne désemplissent pas et sont fréquentées aussi bien par les Sénégalais que par les Afro-Américains. Car Harlem est aussi le cœur vivant de la communauté afro-américaine et la patrie des leaders des droits civiques des années 60. Martin Luther King y a sa rue et Malcom X, la légende du quartier, son avenue et sa mosquée qu’il a fondée en 1956. La présence de Malcolm X est partout dans le quartier.

La relation des Africains avec les Afro-Américains n’a pas toujours été simple. Mais cela s’est amélioré à la faveur de la curiosité qu’ils éprouvaient vers leur continent d’origine et des voyages touristiques qu’ils y font maintenant. Face au racisme dont ils sont les égales victimes, les deux communautés ont fait de leur union leur force.

Par Dié Maty FALL

SECONDE GÉNÉRATION COMPLÈTEMENT INTÉGRÉE
Little Senegal 3La seconde génération issue de l’immigration sénégalaise s’est également qualitativement transformée et améliorée. Parlant l’américain, le wolof et les autres langues nationales, en plus du français, elle s’épanouit encore mieux sous l’ombre tutélaire de l’Oncle Sam. Totalement intégrée, à la différence de leurs parents, ils ont fini de s’implanter dans toutes les sphères de la société américaine. Si le Tycoon de l’industrie du rap Us Alioune Thiam aka Akon est le plus connu d’entre eux, des Sénégalo-Américains comme l’un des frères Babou sont de brillants étudiants au Mit (Massachusetts Institute of Technology), Khadidiatou Diabakhaté alias Akou, a été élue dauphine de Miss Africa USA et brille dans la fashion (mode).

Dans le monde du business, un Sénégalais très discret est le premier africain à avoir acheté une licence de medalion taxis - qui se négocie à plus d’un million de dollars – et qui lui permet de posséder une compagnie de taxi jaunes, les bien connus yellow cab new-yorkais, les seuls véhicules autorisés à prendre des passagers dans la rue à Manhattan. Une somme conséquente mais qui en vaut la peine compte tenu du commerce lucratif des New-Yorkais qui font la navette entre les cinq arrondissements de la ville. Venu comme étudiant aux Etats-Unis, Assane Mbodj (ndlr : nom d’emprunt) a travaillé, en même temps, pour financer ses études et il a fini par faire de florissantes affaires. Parmi autres affaires lucratives et sérieuses, ce prospère businessman sénégalais possède également, sur la commerçante Lenox Avenue, les restaurants les plus branchés et les plus fréquentés d’Harlem, notamment par la nouvelle classe moyenne afro-américaine. Parmi lesquels, l’incontournable « Chez Lucienne », un restau qui sert des plats typiques de la cuisine française et sénégalaise. Il y est assis comme un simple client. Juste la porte à côté, il y a le « Red Rooster » et son célèbre chef Samuelsson, symboles du Harlem qui change, ouvert en 2010. Les équipes de l’ancien président Obama y avaient installé leur QG en 2011. Et le président Obama lui-même y a dîné lors d’un repas de levée de fonds pour le parti démocrate. Prix du repas : environ 14 millions de francs CFA.

Depuis 2012, il existe d’autres taxis de couleur vert pomme. Ce sont les Boro cabs, qui opèrent dans New York mais ne peuvent prendre des clients que dans quatre arrondissements de la ville sur les cinq: Bronx, Brooklyn, Queens et Staten Island, à l’exception de Manhattan. Au prix énorme auquel la licence est cédée, le système de medalion taxis retreint le nombre de taxis. Il y a aussi les anciennes Ford Crown Victoria de couleur noire conduites généralement par des chauffeurs de taxi sénégalais de la première génération, qui travaillent la nuit et dorment la journée. Mais la nouvelle génération des jeunes taxi drivers sénégalais leur préfèrent les modèles plus récents de taxis-limousines SUV 4X4 Gmc que les Sénégalais appellent improprement 8X8.

Par Dié Maty FALL

FATOU FATOU ET MODOU MODOU : QUAND L’AMÉRIQUE REMODÈLE LA VIE DE COUPLE
Modou Modou NyAux Etats-Unis comme ailleurs au sein de la diaspora sénégalaise, il est fréquent que les deux membres du couple sénégalais travaillent tous deux à l’extérieur. Cela rend alors les relations entre les époux un peu plus complexes que si cela arrivait au Sénégal, où il y a toujours un soutien domestique. Car à ce moment-là, l’épouse de l’immigré sénégalais adopte un comportement de travailleuse indépendante et non pas de femme au foyer comme traditionnellement au Sénégal. No pain no gain : travailler pour vivre. Ainsi quand Monsieur rentre du boulot, pas de diner amoureusement préparé par une épouse aimante. Il devra se mettre aux fourneaux s’il veut manger chaud ou alors commander un repas dehors, en attendant qu’elle rentre de son travail elle aussi. Madame Modou Modou (émigré sénégalais) acquiert des revenus financiers par son activité professionnelle et elle gagne non seulement de l’argent qui lui est propre mais aussi son indépendance. Elle devient Fatou Fatou (travailleuse immigrée). Cette nouvelle situation peut créer des problèmes psychologiques qui sont difficilement compréhensibles de l’extérieur du couple.

Dans la majorité des cas, Madame est venue aux Etats-Unis avec les moyens de Monsieur, homme providentiel à ce moment-là, qui attend d’elle, par conséquent, qu’elle soit à son unique service. Elle est alors otage de la Green Card de son Modou. Lorsqu’elle trouve un travail hors du foyer qui lui permet de sortir de son isolement, de sa « servitude » et de sa dépendance surtout, les problèmes conjugaux commencent. Car Monsieur n’est pas content de ne plus être servi comme un roi en son royaume et parfois même de devoir affronter l’angoissante situation dans laquelle son épouse gagne plus que lui et n’a plus besoin de lui. Finie l’époque où il était le seul maître en son foyer. En effet, en raison des archétypes de boulot qu’elles exercent aux Etats-Unis, les épouses de Modou Modou sont plus souvent en contact avec un public large et diversifié d’Américain(e)s de toutes catégories socioprofessionnelles. Par leurs contacts professionnels et leurs relations sociales, les femmes s’intègrent vite et mieux dans la société américaine que leur époux. Quand vous êtes tresseuse professionnelle par exemple, vous parlez de tout avec vos clientes : de l’école, de l’immigration, de la santé, de l’éducation, des lois, du meilleur gynéco, des droits des femmes et des mères, de tous les trucs et astuces de la société dans laquelle vous vivez et qui vous facilitent la vie. De ce fait, l’ancienne jeune débutante venue aux Etats-Unis du simple fait de la volonté de son époux, connait mieux la société dans laquelle elle vit du fait de sa plus grande ouverture sociale que son mari qui, lui, a moins de contacts avec les Américains de souche.

Il arrive que la relation matrimoniale, du fait de ce déséquilibre dans l’intégration, se termine par un divorce. En cas de divorce, la femme se remarie et là, la nouvelle union devient plus équitable et plus conforme aux réalités matrimoniales du pays d’accueil. Au départ de la Fatou Fatou, souvent était le Modou Modou…

Par Dié Maty FALL

Entre Georges et Angélique, c’est une histoire d’amour et de prédestination qui se conte sur le fil de l’eau. Quand le premier achetait le Bou El Mogdad à Saint-Louis, l’autre naissait en France. Une histoire qui entremêle la renaissance de ce monument de la marine sénégalaise et un amour tout aussi improbable qu’inattendu qui a coûté à Georges son premier mariage. Mais, l’amour d’Angélique vaut tous les renoncements.

En amour, Georges Console est un fidèle résolu. Sa femme, Angélique, est son trésor. Il ne se prive jamais de le rappeler. Le Bou El Mogdad est aussi une partie de lui. Il a érigé un hôtel sur la berge du port de Foundiougne-Ndakhonga qui est une étonnante réplique du célèbre bateau qui habite toujours ses souvenirs. Dans ce grand bâtiment blanc en réfection, Georges promène, d’un pas lent, sa longue silhouette qui se courbe sous le poids de l’âge. Si le pas est lent, son sourire et sa joie de vivre se transmettent à la vitesse de la lumière. Au milieu des ouvriers qui s’activent pour redonner des couleurs à son réceptif hôtelier, il ne rechigne pas à plonger ses mains dans la peinture ou dans le ciment. « C’est un hyperactif », rigole sa femme. Ses 85 piges ont, en effet, du mal à le clouer sur place.

Bou El 1Il n’y a pourtant pas que l’hôtel qui se refait une santé. Georges Console aussi revient de loin. Son récent cancer lui a fait peur. Il a vu la mort de très près puisque ses médecins ne lui donnaient pas plus de trois mois à vivre. « La mort ne me fait pas peur, mais la perspective de perdre Angélique », souffle-t-il. Pour sa femme, il décide d’affronter le dur traitement prescrit par ses médecins. Elle lui a donné la force de tenir. Et de guérir.

Angélique ? C’est d’abord un sourire conquérant et fier. Une bonté désarmante. « Elle n’a pas une once de méchanceté dans son cœur. Je n’ai jamais connu une personne aussi bonne », se réjouit son mari. Ils se sont connus grâce au Bou El Mogdad. Angélique avait répondu à une annonce parue dans la presse française pour le recrutement du personnel de bord. Elle avait le profil, mais n’avait pas particulièrement impressionné Georges Console, préposé à l’entretien d’embauche. Elle est retenue pourtant, pour être de l’aventure. Il y avait comme une sorte de prédestination. Georges a acheté le bateau le jour où Angélique est née, le trois novembre 1972. Elle avait 23 ans quand elle a commencé à travailler sur le Bou El Mogdad comme hôtesse.

Georges était déjà marié à Dominique, une Française qu’il avait connue à Dakar, mais qui posait des conditions strictes à ses hôtesses : diète sexuelle totale à bord, pas de béguin avec les clients, encore moins avec les marins. La réputation de son bateau était à ce prix. Angélique avait accepté parce qu’elle voulait découvrir l’Afrique.

« Notre hôtesse de rêve »
Pendant cinq ans, Angélique était simplement « Notre hôtesse de rêve ». C’est ainsi que Georges la présentait aux clients du bateau. « Il ne connaissait pas mon nom », se moque-t-elle.

Pendant toutes ces années, leurs relations étaient strictes. Juste des salutations. Au terme de ces cinq années, elle décide d’arrêter. Elle avait assouvi son désir de découverte de l’Afrique et voulait passer à autre chose. De retour en France, au moment de se dire au revoir, Georges a un flash. Il regarde s’éloigner Angélique et sent une partie de lui se détacher. En vérité, sa froideur durant leurs années de compagnonnage n’était qu’un masque. La passion mitonnait au fond de lui, mais sa conception rigoriste de sa relation avec ses employés dressait un mur de pusillanimité entre eux. « Je suis allé au Maroc pour mes vacances, mais je ne cessais de penser à elle durant tout le mois que j’y ai passé », confie Georges.

Roi des croisières
Un jour, Console change de cap. Il décide de transformer le Bou El Mogdad en bateau-hôpital en partenariat avec « Pharmaciens sans frontières ». Il appelle Angélique qui accepte de l’accompagner dans cette nouvelle aventure. Le projet sera bloqué par les autorités de l’époque. Ces nouvelles retrouvailles seront cependant un accélérateur de sentiments entre eux. L’amour prend le dessus. Au début, Dominique, la première femme de Georges, n’y voit aucun inconvénient. Un accord entre les deux époux leur permettait, si l’un d’eux trouvait mieux, d’aller voir ailleurs. Georges vivait alors, comme un vrai polygame, avec son épouse et sa copine à bord du Bou El Mogdad. Mais, un jour, ne pouvant plus supporter la situation, Dominique projette de tuer Angélique. Elle le surprend avec son mari, dans leur sommeil, et ouvre le feu sur eux. Personne n’est touché. Heureusement ! Le ménage à trois a failli se terminer dans un bain de sang.

Georges Console a connu le Sénégal grâce à Bara Diouf, ancien Pdg du quotidien national « Le Soleil ». Il tenait une boite de nuit à Paris à côté de la cathédrale « Notre-Dame ». Il y recevait des célébrités sénégalaises dont Emile Badiane et Bara Diouf. Amoureux de la pêche à l’espadon, il est invité par Bara Diouf à venir s’adonner à sa passion au Sénégal. Il y débarque en 1968. « J’étais venu pour passer ici trois à quatre mois, mais je ne suis jamais reparti », se rappelle Georges. Après 30 années passées au Maroc où il vendait de grosses berlines d’occasion et 10 ans à gérer sa boite de nuit en France, il débarque au Sénégal la tête pleine de rêves. Il s’y installe, séduit par le bon commerce des Sénégalais. Il y est surtout resté grâce à l’amour qu’il vouait à sa première femme. Dominique était la fille d’une personnalité française qui vivait à Dakar. Elle avait moins de 21 ans quand il l’a connue et devait supporter les tracas de la gendarmerie actionnée par son futur beau-père qui ne l’aimait guère. A la majorité de Dominique, ils se marient et s’installent à Saint-Louis. C’est là qu’il tombe sur le Bou El Mogdad. C’était le quatrième navire enregistré dans le registre de la marine marchande. Georges entreprend alors de sauver ce monument qui était à quai depuis l’indépendance. « Je l’ai acheté pour faire des croisières, mais il fallait auparavant ouvrir le Pont Faidherbe. Le gouverneur ne voulait rien entendre parce qu’il était fermé depuis 10 ans et complètement rouillé », se souvient-il.

Le projet sera bloqué pendant six années malgré un investissement de cent vingt millions pour l’achat et la réparation du bateau. « Pour les réparations, je n’avais plus assez d’argent pour aller au bout. J’ai alors demandé à des amis de m’aider. Des gens riches à qui je demandais des sommes modiques entre 5 et 10 millions de FCfa. Ils étaient contents de se débarrasser de moi avec des sommes raisonnables », se remémore Console.

Pépins à gogo
Bou El 2Après avoir ouvert le pont, réparé machines et habitacle, de nouveaux obstacles se dressent devant Georges. Les clients sont dubitatifs face à ce vieux bateau tout rouillé. L’organisateur de la toute première croisière songe à se désister. Console parvient toutefois à les convaincre à embarquer. Au moment de se lancer, le bateau ne bouge pas. Vérification faite, les hélices sont coincées parce que depuis le temps qu’il n’a pas bougé, elles ont pris beaucoup de filets et de cordes. Qu’à cela ne tienne, Georges décide de plonger pour couper tout ce qui entrave leur bonne marche. Il lui faudra y retourner plusieurs fois. Le bateau peut finalement se lancer sur les eaux du fleuve Sénégal pour sa nouvelle vie. De 1974 à 2005, Georges Console est le roi des fleuves Sénégal et Saloum. Il lui arrive même de pousser l’aventure jusqu’en Sierra Léone.

Le déclin du tourisme viendra finalement au bout de cette fabuleuse aventure. Senghor et Diouf avaient signé des accords avec la compagnie Air France pour interdire les vols charters. Les touristes français qui préféraient venir au Sénégal trouvaient alors la destination très chère et ne venaient plus. La crise étant impossible à supporter, Georges Console décide de vendre le bateau en mai 2005. L’heureux repreneur se nomme Jean-Jacques Bancal, un Saint-Louisien de souche, qui réalise ainsi son rêve d’enfant d’assurer un avenir saint-louisien au Bou. Il est le directeur du réceptif Sahel Découverte et propriétaire, avec son épouse, de l'Hôtel La Résidence à Saint-Louis. Georges a tenu à introduire dans le contrat de vente une clause stipulant que le Bou El Mogdad ne devait pas quitter le Sénégal. Le pavillon devait coûte que coûte rester sénégalais.

Foundiougne, terre de repli
Son bateau vendu, l’histoire d’amour ne s’est pas arrêtée pour autant. Il achète un petit bateau qu’il nomme « Le petit Bou » et construit une maison attenante à son hôtel avec une architecture qui s’inspire largement du Bou. Après l’épisode des croisières qui aura duré trente cinq années, Georges et Angélique investissent dans le tourisme. « Angélique et moi sommes restés ensemble depuis 2008. On ne s’est jamais quitté depuis. Elle a été à mes côtés durant toute l’année dernière pendant laquelle je suis resté malade en France », confie Georges, reconnaissant.

Il sait pourtant qu’à son âge, la biologie contredit les prévisions. « Je n’ai jamais pensé à la mort avant mon cancer. A mon âge, les choses matérielles n’ont aucune valeur dans la vie d’un homme. La seule chose qui me fait peur, c’est que je vais partir et je ne vais plus voir Angélique », murmure-t-il, les larmes aux yeux. Il ne se lasse pas de contempler sa femme, de conter leur amour, de raconter leurs aventures et de narrer leurs mésaventures. Sa fierté brille dans ses yeux et dans le sourire de son épouse. « J’ai connu beaucoup de femmes, mais j’ai mis 65 ans à la trouver ».

Par Sidy DIOP, Cheikh Aliou AMATH (texte) et Ndèye Seyni SAMB (Photos)

Par sa position géographique et les péripéties de son histoire, Saint-Louis recèle un trésor culturel et architectural inestimable. L’évocation de celle-ci fait resurgir une foultitude de souvenirs. La vieille cité, particulièrement le quartier Sindoné (sud de l’île), porte encore l’empreinte des signares, ces mulâtresses réputées pour leur beauté envoûtante et leur habileté au commerce. Un tel patrimoine, à défaut de politique de valorisation, est en train de tomber dans l’oubli. Aujourd’hui, des acteurs s’organisent pour préserver ce pan de l’histoire qui n’est pas très connu des jeunes générations.

Symbole de l’élégance et du raffinement, Saint-Louis la charmante est restée une terre de convivialité, une terre d’hospitalité. Son glorieux passé ressurgit à chaque fois que l’on se pavane dans les rues de l’île. Difficile de parler de cette ville mythique sans penser aux sublimes signares qui, au cours de leurs promenades crépusculaires, dans l’avenue Mermoz, les rues Blaise Dumont, Repentigny, Blaise Diagne, Anne Marie Javouhey, Blanchot ou encore Pierre Loti, faisaient chavirer les cœurs. Réputées pour leur beauté envoûtante et toujours parées de tous leurs atours, parfumées et maquillées, corsetées et vêtues de magnifiques robes brodées, ces affriolantes créatures, qui s’étaient mariées « à la mode du pays » avec les cadres bourgeois et aristocrates européens vivant à Saint-Louis, avaient contribué à l’émergence d’une bourgeoisie métisse. Les souvenirs de ces belles femmes, ayant régné sur le commerce de la vieille cité, habitent toujours les rues de celle-ci.

Aujourd’hui, il est difficile dans le quartier Sindoné (sud de l’île) et même dans tout Saint-Louis, de trouver une famille de descendants de ces signares, même si leurs maisons se confondent encore au patrimoine architectural saint-louisien riche d’une grande diversité de formes, héritage du passé colonial. Dans ce vieux quartier, les anciens nous parlent avec un brin de nostalgie de ces mulâtresses qui ont écrit une des pages de l’histoire de Ndar. Pour les plus jeunes, cette histoire est lointaine, si lointaine qu’il leur est impossible d’en témoigner. « Nous ne connaissons les signares qu’à travers les festivités comme le fanal et autres activités organisées à travers la ville », indique Anta Fall. La raison, dit-elle, ce pan de l’histoire n’est pas connu comme il devrait l’être.

Pour Aliou Guèye, président du conseil de quartier de Sindoné, les signares font partie intégrante de l’histoire de Saint-Louis. Mais, note-t-il, en dehors des fêtes de fin d’année, on ne sent guère la mise en valeur de ce trait culturel. Cette situation est due, selon lui, au fait que la population a complètement rajeuni et ne maitrise pas bien ce sujet. Présentement, déplore-t-il, il n’existe pas de gens qui pourraient témoigner sur le passé de ces dames qui ont très fortement marqué de leur empreinte la société coloniale sénégalaise. Cependant, il arrive de voir de temps à autre certaines actions revisiter cette richesse historique de la vieille ville, notamment à l’occasion des fêtes de fin d’année, le fanal, les «mardis gras». «Au cours de ces événements, les filles s’habillent en signares. Mais, en dehors de ces initiatives, il n’y a aucune autre action visant à valoriser les signares», fait-il savoir. Alors que le rôle de la commission culturelle du conseil de quartier est de valoriser un tel patrimoine à travers son plan d’actions.

Clichés négatifs !
Le quartier sud porte toujours l’empreinte des signares - dont l’âge d’or remonte au 18e siècle - qui n’étaient pas seulement à Saint-Louis (Gorée et Rufisque en avaient aussi). La particularité de ces dames - reconnaissables à leur haute coiffe pointue, à ce grand pagne dont elles s’entouraient jusqu'aux pieds et leurs babouches en maroquin - est, selon Aliou Guèye, qu’elles étaient des collaboratrices et des épouses des colons. Et par la suite, leurs descendants ont hérité de beaucoup de privilèges. Mais, signale-t-il, les gens ont véhiculé des clichés négatifs à leur égard. «Au fil du temps, on a tellement fait des commentaires négatifs à leur sujet et colporté tellement de ragots que beaucoup de leurs descendants n’osent plus revendiquer cette parenté avec les signares», soutient-il.

A en croire M. Guèye, ces préjugés et jugements portés sans réellement connaître les signares, relèvent de la «pure jalousie». Pour Fatima Fall, directrice du Centre de recherches et de documentation du Sénégal (Crds) et par ailleurs présidente de l’association Ndart, les gens ont une appréciation négative de ces femmes ; ce qui n’a pas aidé à la promotion de ce patrimoine. Aujourd’hui, renseigne Mme Fall, la «signarité» - un nouveau concept - vise à partager toutes les informations portant sur la  vie des signares.
 

« Les agents de l’administration coloniale, pendant leur séjour, étaient obligés de se marier, à la « mode du pays », avec des femmes de la colonie, parce qu’ils ont mis deux siècles avant de pouvoir faire venir leurs épouses ; ce qui fait que les femmes avec qui ils se mariaient s’occupaient d’eux, pour les protéger par rapport aux maladies, à l’alimentation, parce que elles savaient allier les deux, c'est-à-dire la médecine traditionnelle, l’art culinaire traditionnel et pouvaient aussi leur offrir un cadre de vie acceptable durant tout leur séjour », explique-t-elle. La plupart du temps, ces agents de l’administration coloniale repartaient, laissant leurs enfants ici.

«Cette proximité avec l’Occident faisait que les signares étaient particulières.» A en croire Fatima Fall, celles-ci étaient aussi de vraies femmes d’affaires parce qu’elles faisaient le commerce de la gomme, des esclaves, de l’or, du sel. Avec leur goût raffiné, elles résidaient dans des maisons à étages qui sont encore perceptibles à Sindoné. « Elles habitaient à l’étage avec des balcons et persiennes qui leur permettaient de visualiser tout ce qui se trouvait à l’intérieur de la cour. Et tout au long des galeries, elles y installaient des artisans. C’est cela qui leur permettait d’échanger, mais aussi de pouvoir vendre à d’autres signares du même niveau de vie les produits.»
D’après Mme Fall, il est impossible de parler tout le temps du patrimoine matériel et laisser en rade le patrimoine immatériel. «Quand on inscrivait Saint-Louis sur la liste du patrimoine mondial, le patrimoine immatériel est venu renforcer le dossier », se réjouit-elle.

Un espace dédié aux signares
Bon nombre d’auteurs comme Guillaume Vial, Tita Mandeleau, Jean-Luc Angrand, Aïssata Kane Lo, entre autres, ont fait la part belle aux signares dans des ouvrages dédiés. Mais, ce patrimoine n’est pas assez valorisé. Aujourd’hui, le souvenir des signares ne se perpétue que lors du « takussan ndar », ce défilé costumé qui est une spécificité purement saint-louisienne, du Festival jazz de Saint-Louis, du Fanal, qui était l’occasion pour les signares d’exhiber leurs tenues vestimentaires et de faire étalage de toute leur beauté, leur élégance.

Et également lors de la célébration du «mardi gras». Le président du conseil de quartier Sindoné est convaincu que «le patrimoine des signares est sous-exploité». Selon lui, seule l’association «Jalooré» de Marie Madeleine Diallo exploite un tel trésor à travers le «fanal» pendant les fêtes de fin d’année. «En dehors de cet événement, il n’y a pas un autre programme visant à mettre en valeur les signares», fait remarquer Aliou Guèye qui pense que cette situation est due à l’absence de politique et de vision dans ce sens au niveau de la municipalité. Pour lui, le patrimoine saint-louisien est riche par sa configuration, les atouts naturels et culturels qui, bien valorisés, pourraient apporter beaucoup de retombées à la ville.

Actuellement, Fatima Fall et les amoureux du patrimoine culturel saint-louisien essaient, à travers la «signarité», et par le biais de l’histoire, de redonner à ce patrimoine un second souffle. «C’est notre histoire, on ne peut donc pas la rejeter.  C’est notre devoir de faire revivre cette façon de vivre en la partageant avec le maximum d’informations crédibles qu’on mettrait à disposition des visiteurs», propose Fatima Fall, non sans préciser que le Crds qu’elle dirige représente beaucoup de choses par rapport à la conservation, la valorisation et la promotion de la culture sénégalaise en général et saint-louisienne en particulier. «On avait réfléchi avec l’équipe du musée à la mise en place d’un espace dédié aux signares.

Depuis l’année dernière, avec l’Ong Initiative pour le développement durable basée en France et qui a une antenne à Saint-Louis, et l’Association Ndart, on a pensé monter un espace où l’on va expliquer aux visiteurs ce qu’est la «signarité». On en parle et il y a beaucoup de choses que les gens disent sur les signares et pour nous, il s’agit d’expliquer réellement ce que les signares ont fait, comment elles fonctionnaient, comment elles vivaient pour permettre à tout un chacun de comprendre », détaille-t-elle.

A son avis, cet espace va s’intégrer dans les nouvelles expositions du musée du Crds. «On voudrait que l’exposition soit facilement démontable, que ça puisse être montée ailleurs.»
Le défi, c’est de faire découvrir aux populations, aux enfants, aux jeunes et à tout le monde ce qu’était la vie des signares, ce qu’elles ont apporté au Sénégal en général, à Saint-Louis en particulier, pour que ce pan de l’histoire ne tombe pas définitivement dans l’oubli.

 

 

Ancien patron d'Orange Sierra-Leone, ce Sénégalais de 45 ans a pris, le 17 avril dernier, les rênes du leader sénégalais des télécoms, tant dans la téléphonie mobile que pour l'Internet.

Le 17 avril dernier, Sékou Dramé a remplacé Alioune Ndiaye à la tête de l’ancienne entreprise publique sénégalaise des télécoms, la Sonatel, aujourd’hui contrôlée à 42% par Orange – l’État ayant encore 27% du capital, des investisseurs institutionnels détenant 15%, et le reste étant entre les mains d’actionnaires privés.
Ce Sénégalais de 45 ans, spécialiste des réseaux de télécommunications et téléinformatique, a été formé en France, à l’École nationale supérieure des télécommunications (Télécom Paristech). Ex-employé de Cegetel et LDcom, il est entré chez Orange en 2003 et y a gravi un à un les échelons jusqu’aux postes de direction.
Premier passage à la Sonatel en 2008
Réputé dans le milieu des experts des télécoms comme « brillant » et « compétent », le quadragénaire a travaillé une première fois pour la Sonatel entre 2008 et 2012, avant d’être envoyé au Mali, où il a été directeur adjoint d’Orange de 2012 à 2014. Lorsque qu’Orange et l’opérateur historique du Sénégal rachètent la filiale d’Airtel en Sierra-Leone, en juillet 2016, il est envoyé à Freetown pour diriger la nouvelle filiale.
Le départ d’Alioune Ndiaye, promu directeur exécutif d’Orange Afrique et Moyen-Orient à la place de Bruno Mettling, est donc pour lui l’occasion d’un retour au pays. Il devra gérer une société qui constitue la plus grande filiale africaine de l’opérateur français. Ancienne société publique, la Sonatel a su conserver une place dominante sur le marché après sa privatisation, en 1997, et malgré un environnement concurrentiel de plus en plus rude.
Selon les chiffres de l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes (ARTP), au 4e trimestre 2017, l’entreprise détenait 52,95% des parts de marché de la téléphonie mobile, contre 24,65% pour Tigo et 22,40% pour Expresso. Même domination sur le marché de l’Internet, avec 68,11% des parts, devant Tigo (24,60%) et Expresso (7,28%).
Source JA

Partenaire de Youssou Ndour depuis plus d’un quart de siècle, membre d’une fratrie qui a marqué la musique sénégalaise, le bassiste Habib Faye a été emporté, hier, par une infection pulmonaire. Retour sur le génie de cette super étoile de la basse.

Bassiste et claviste de Youssou Ndour et du Super Étoile de Dakar, Habib Faye a commencé très tôt sa carrière musicale. Dès l’âge de neuf ans, il suit le chemin de ses grands frères (Adama Faye, Vieux Mac Faye, Lamine Faye) en apprenant la guitare avec Vieux Mac Faye. Il s’initie à l’improvisation et au jazz, tout en connaissant par cœur le répertoire des grands groupes de l’époque (Super Diamono, Super Étoile). C’est en tant que guitariste qu’il forme le groupe Watosita avec Michael Soumah, célèbre animateur très connu à Dakar. Parallèlement, il joue de la basse dans un groupe de variétés, le Thiaf, en compagnie de son frère Moustaf et d’Ibou Cissé (qui seront plus tard ses compagnons au Super Etoile). Il se fait remarquer par les grands musiciens de l’époque, notamment lors du mémorable concert des Touré Kunda au stade Demba Diop de Dakar où il était venu en spectateur, quand il entendit : « Habib Faye est demandé sur scène », le bassiste du Super Diamono étant absent. Lamine Faye (guitariste du Super Diamono de l’époque) et Ismael Lô proposent à Habib de le remplacer.

Débuts difficiles
Après avoir trafiqué une guitare électrique et espacé les cordes, le jeune Habib, âgé d’une douzaine d’années, emprunte une basse. "On me l’a prêtée pour deux jours, je l’ai gardée quatre mois !" Passé le temps d’apprivoiser l’instrument – "les cases étaient tellement énormes, mes mains tellement petites..." – vient celui du premier concert, au lycée.

Interdiction lui a été faite de s’y rendre. Il passe outre. "Quitte à ce qu’on me tue après." Il a gardé ces instants en mémoire : la scène, le décompte, "1, 2, 3, 4" et le grand frère auquel il a désobéi, juste derrière, qui tout à coup saute de joie en entendant les cordes vibrer. "C’est à partir de ce jour-là que j’ai eu mon indépendance", déclare Habib.

Demandé, évoluant de groupe en groupe, il ne se voit pourtant pas faire de la musique son métier. Jusqu’à ce que Youssou Ndour, qui emploie déjà son frère Adama dans son orchestre, vienne convaincre Monsieur Faye père. Au milieu des années 80, le jeune élève part pour sa première tournée internationale et abandonne les études à 11 jours du bac. Il se retrouve aux claviers ! Les fausses notes le découragent mais le chanteur lui renouvelle sa confiance. Alors, il fait de son mieux chaque soir. "Regardez, Habib est en train de jouer sans regarder les touches", finit par remarquer le percussionniste du Super Etoile lors d’une répétition.

C’est en 1984 qu’Habib intègre le Super Étoile de Dakar au sein duquel il participe, aux côtés de son frère Adama Faye, claviste et guitariste, à l’arrangement des morceaux phares de Youssou Ndour. Adama Faye quitte le groupe, c’est alors que Youssou Ndour lui donne carte blanche pour la conception et l’arrangement des albums du Super Étoile. Cet homme au doigté vrombissant de mélodies uniques va révolutionner la musique sénégalaise avant de se lancer dans le jazz. Impossible d’écouter un album du groupe sans se rendre compte du cachet harmonieux et fluide de ses arrangements.

Architecte de la musique
Depuis quelques temps, Habib Faye, également claviériste et producteur, parcourait le Sénégal en classifiant les rythmiques propres à chacune des ethnies du pays. Le tout pour les mêler au jazz, genre musical qui lui tenait à cœur. C’était un architecte de la musique. Musicien versatile, Habib Faye aura joué aux côtés de plusieurs stars internationales parmi lesquelles Sting ou Tracy Chapman et a notamment enregistré avec Peter Gabriel. Habitué du festival Saint-Louis Jazz, il compte aussi parmi ses musiciens africains qui ont apporté leur pierre au jazz. Manu Katché, Lionel Loueke, David Sanborn, Ablaye Cissoko, Angélique Kidjo, Branford Marsalis, pour ne citer qu’eux, font partie de ses compagnons de route. Il laisse derrière lui son épouse, ses frères musiciens ainsi que ses enfants – dont un fils qui marchait sur ses pas.

Habib avait fini de créer son propre groupe de jazz, Habib Faye Quartet, avec des musiciens européens (Lionel Fortin au piano, Carlos Bagidi aux drums) et sénégalais (Laye Lô à la batterie, Kevin Ass Malick et Ibou Cissé au clavier). Le groupe changeait de membres selon les disponibilités des uns et des autres. Une formation indéfinissable, à l’image des Weather Reports et du bassiste Jaco Pastorious, dont Habib est fan et disciple.

Les exploitations familiales n’ont pas de beaux jours devant elles. Des villas poussent comme des champignons dans les champs. Les dernières réserves foncières du département de Mbour sont au centre de toutes les spéculations. La commune éponyme s’est agrandie sur l’espace de l’ancienne communauté rurale de Malicounda. L’urbanisation de cette zone va aussi empiéter sur une bonne partie des terres agricoles.

Bien avant le croisement Saly en venant de Dakar, sur le côté gauche, des maisons poussent comme des champignons au milieu des arbustes à dominante de combretun glutinosum (nguer).

Des chantiers sont édifiés sur des champs. Au bord de la route de Mbour, avant le rond-point Saly, il est inscrit sur une plaque : « Bienvenue à Malicounda ». Cette partie de Mbour a accueilli des milliers de personnes. Comme l’annonce de la découverte d’une mine d’or, les réserves foncières de Malicounda aiguisent tous les appétits. « Il n’y a plus de terre dans le département de Mbour. Nous avons les dernières réserves foncières. Les gens viennent de partout, y compris de Dakar, de Kaolack, de la Casamance pour acheter des parcelles à usage d’habitation », témoigne Thiéoulé Cissokho, ancien Président du conseil rural. La construction de l’Aéroport international Blaise Diagne a déclenché la ruée vers Malicounda. « Auparavant, c’étaient les inondations. Aujourd’hui, c’est la construction de l’Aéroport international Blaise Diagne qui fait de Malicounda une zone plus que stratégique », fait savoir M. Cissokho.

A l’entrée de Malicounda Bambara, au centre, comme à la sortie, des ouvriers s’affairent autour des maisons en construction qui sortent de terre à côté de celles déjà habitées. Tout près de la mosquée, une dizaine de maçons posent des structures de coulage. « Les étrangers sont plus nombreux que les autochtones. Les inondations à Dakar, à Kaloack, l’épuisement des réserves foncières ont entraîné une course vers l’acquisition de terrains », indique Thiaoulé Cissokho.

L’agriculture familiale en sursis
MalicoundaMalicounda, fondée en 1902 par Baba Houma, Samba Ba et Barka Traoré, avait une vocation agricole. Cette activité est en sursis. L’agriculture familiale n’a pas de beaux jours dans cette localité. Le jardin d’Alioune Sankaré, avec ses pieds de manioc, des citronniers, des bananiers éparpillés tout autour des puits et des bassins, est l’une des rares parcelles réservées où se pratique encore l’agriculture. Son jardin est quadrillé par des grilles. Cette exploitation apparaît comme un rempart contre le bradage des terres. « J’ai résisté à toutes les propositions de morcellement de mes terres. Je vis de l’agriculture depuis des années. Cette zone est connue pour ses productions agricoles. L’agriculture familiale est en train de mourir », regrette A. Sankaré.

Ces zones d’exploitations agricoles seront de nouveaux quartiers. Assis à même le sol, Mbaye Camara résiste aux enveloppes financières proposées par des acquéreurs et des intermédiaires.

L’agriculture est, pour lui, l’activité génératrice de revenus. « A ce rythme, nos descendants risqueront de ne pas avoir de terres chez eux. Je ne peux pas vous dire combien de personnes sont venues me proposer de morceler mes champs en contrepartie de millions de FCfa. J’ai refusé. Mais, je ne sais pas jusqu’à quand je vais résister », s’interroge M. Camara.

Spéculation
Le morcellement des champs résulte de la baisse de la production agricole. L’agriculture ne nourrit pas son homme, d’après un jeune croisé dans le jardin d’Alioune Sankaré. « Ici, nous vendons nos terres parce que nous ne parvenons pas à avoir une bonne production. Ce n’est pas de gaieté de cœur que nous vendons nos terres », explique-t-il.

Cet avis est loin d’être partagé par A. Sankaré. Ce dernier fait porter le chapeau aux autorités qui n’ont pas soutenu l’agriculture depuis l’accession de notre pays à la souveraineté internationale. « Il n’y a pas une vraie politique pour soutenir les paysans. Des indépendances à nos jours, il n’y a jamais eu une volonté affirmée d’aider les paysans. Or, nous ne pouvons pas nous développer sans l’agriculture », souligne-t-il. Les terres cultivables s’amenuisent comme une peau de chagrin.

L’horizon de l’épuisement des réserves foncières n’est pas loin. Le jour de notre passage, en plus des citoyens à la recherche de pièces d’état-civil, d’autres sont venus tirer au clair les dossiers d’attribution des parcelles.

Le premier adjoint au maire, Bakary Faye, a constaté une prise de conscience de la marche irréversible vers la réduction des parcelles à usage d’habitation. « Je suis l’un des premiers à avoir construit un bâtiment moderne et cela a fait tache d’huile.

D’autres fils de Malicounda ont construit ou sont en train de construire », affirme le premier secrétaire administratif de la mairie. Ce sera la fin de la culture de ces terres par les autochtones au grand dam des conservateurs comme le premier président du conseil rural, mais non comme Bakary Faye pour qui, s’opposer au progrès, c’est vouloir arrêter la mer avec ses bras. « De nos jours, on ne danse plus le kotéba durant l’hivernage. Nous savons danser le kotéba mais pas nos enfants. Ce qui nous reste, ce sont les rites des mariages qui sont respectés », se désole Thiéoulé Cissokho.

Contrairement aux années passées, la pratique de l’excision n’est plus de saison à Malicounda Bambara après des années de sensibilisation et de persuasion.

Par Oumar Ba et Idrissa SANE (Textes)
et Assane SOW ( Photos)

Peu connu du grand public, ce Sénégalais n’en demeure pas moins méritant. Il est à l’origine de la première télévision école créée au Sénégal. Ici, on combine éducation et transmission du savoir.

Assane Mboup vient de franchir la quarantaine. Malgré cet âge dit de la maturité,  il est encore à se poser des questions existentielles. Il avoue toujours se demander qui il est réellement. Il est décidemment difficile de cerner l’homme. Lui-même peine encore à venir à bout de cet exercice. Retenons donc ce qu’il veut bien partager avec nous.  Assane se définit comme « un citoyen et ami du monde ». « On m'appelle Mister Blue», dit-il. C’est non seulement plus simple mais surtout plus juste car le monde est fait de valeurs d’amitié et d’amour, s’empresse-t-il de préciser. Son parcours qu’il dépeint comme rempli de « folies » est en réalité le vecteur de son cursus.

«Élève, je me proposais de réaliser les cartes géographiques de tous les pays du monde. J’y croyais fermement. Je démarrais avec l’Afrique, j’en ai fait quelques unes, je devais préparer mon Brevet de Fin d’Etudes Moyennes, il me fallait suspendre. En classe de terminale,  je publiais mon premier livre en anglais,  pour me rendre compte plus tard que j’étais dans un pays francophone. Je devais repasser en mode traduction, des folies qui ne se justifiaient pas », souligne-t-il. Parallèlement,  il est très imprégné des sciences spirituelles. Son intérêt pour la spiritualité lui permet d’approfondir ses recherches sur les relations humaines. Une fois le baccalauréat en poche, il est orienté à la Faculté d’Anglais mais la philosophie demeure un domaine phare pour lui.  Il fait ses études universitaires partagées entre l'anglais, la comptabilité et  l'informatique multimédia. Ensuite, le troisième cycle est consacré à la communication et le management. Il était déjà directeur administratif et financier d’une industrie de peinture au Sénégal. Un an après, il est directeur général adjoint. Et trois ans durant, il a couplé services, études et recherches approfondies en communication, spiritualité et management. Sa passion pour  l’écriture l’amène à la production d’une dizaine de livres dont huit déjà publiés. Le dernier en date « Valeurs de paix » est paru aux Editions L’Harmattan à Paris. Mister Blue a initié, sur recommandation de son guide spirituel, l'édition de six volumes illustrés pour enfant retraçant la vie et l'œuvre de Cheikh Ahmadou Bamba en tant que creuset de valeurs pour la stabilité sociale. Cette collection intitulée Collection Maam Bamba est en six volumes traduits en trois langues.

Un entrepreneur né
C’est en 2003 qu’Assane Mboup crée sa propre société. Un cabinet d’expertise en communication et en management du nom de « Show Me ». En même temps, l’histoire des jeunes savants l’intéresse. Les jeunes surdoués, les hauts potentiels, comme il aime à les appeler. « J’essayais de les comprendre, de comprendre leurs problèmes, les désynchros qui existaient entre eux et les autres et ce que leur réservait la vie comme ignorance, comme incompréhension », souligne-t-il.  Il organise alors un forum national dans l’objectif de dénicher ces incompris, de leur offrir une plateforme d’épanouissement,  pour les accompagner à la réalisation de leur rêve. Le forum des jeunes cracks et créateurs du Sénégal est né. Ce Forum révèle des talents impressionnants. De jeunes génies informaticiens hors pair, des artistes innés jusqu’à ce que l’on tombe sur un jeune créateur de fusées. « Les gens ont peur. Je suis traqué, contrôlé, suivi même alors que mon ambition était de faire comprendre aux Sénégalais que ma patrie était riche de valeurs et de savoir-faire qu’il fallait accompagner. Heureusement que c’est maintenant compris, ou du moins je l’espère », indique-t-il. En 2006, il est  sélectionné par le Département d’Etat américain pour représenter l’Afrique de l’Ouest avec 24 autres jeunes chercheurs et experts pour travailler sur la thématique du Business Développement avec les plus grandes universités des Etats-Unis dont Harvard University. Le travail fut le fruit de profondes réflexions sur les relations entre l’humain et le business avec l’apport des medias. C’est le déclic d’un nouveau rêve. Encore une folie avancée : créer une télévision 100 % éducative au service de l'école, de l'université, de la citoyenneté du partage et de l’échange pour la promotion des valeurs de la République. Une télévision au service de la santé, du civisme, de l’innovation pour le développement durable, de la démocratie, du genre, de l’éthique, du rapprochement des peuples dans la paix et la tolérance. Une télévision « positive », une télévision hors business... Est-ce possible ?  Une première en Afrique. Il s’appuie sur les revenus de ses consultances professionnelles, du fruit des marchés de son cabinet, de l’engagement volontaire de ses amis. Ces efforts combinés permettent de réaliser le projet. « J’installais petit à petit la télé tout en ayant à l’esprit qu’il ne fallait pas que je pense qu’il faut des milliards pour faire une télé, mais qu’il fallait juste rester intelligent et innover tout en s’ouvrant aux autres », souligne-t-il. Des studios en mode récupération, des cabines de montage recyclé ; il fit appel aux jeunes créateurs qui avaient participé aux forums des inventeurs. Ensemble, ils mettent sur pied une plateforme technologique révolutionnaire haute définition menant à la création d’une IPTV désormais disponible à travers le monde en mode mobile et en mode box international.    

Et la télé-école vit le jour…
2012, Télé-école est lancée. Avec les moyens du bord mais assurant une qualité top de diffusion et un programme 100 % éducatif, avec l’engagement de personnes ressources bénévoles et expertes. L’Etat du Sénégal s’intéresse à travers son ministère de l’Education, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le ministère de la Formation professionnelle.  Et en 2014, des acteurs de la télévision éducative se réunissent à Lyon (France) pour créer l’Union internationale des télévisions éducatives francophones. Il est  alors élu président avec comme mission d’élargir les champs des Tv éducatives à travers le monde par la prise en charge des préoccupations éducatives dans leur globalité et leur diversité.  L’objectif  du support est de participer au renforcement des actions d’aide à l’éducation, l’échange inter-écoles, mais aussi et surtout l’appui aux élèves, étudiants et professionnels de l’entreprise de tous niveaux, à travers la création d’une plateforme media gratuite de révisions, d’études, de formation et d’entraide pour le développement. La particularité de Télé-Ecole est que les présentations sont faites par les élèves et étudiants, en collaboration avec les citoyens, encadrés par des professionnels. Par sa grille des programmes, Télé-Ecole invite les élèves et les étudiants à investir les médias, mais dans une approche différente de celle de la distraction. L’intérêt est plutôt orienté vers des émissions de langue, de science, de culture générale, de débats entre élèves et étudiants sur des questions liées à leur cursus scolaire. Des personnes ressources compétentes veillent à l’encadrement. « Par sa grille des programmes, Télé-Ecole participe au développement de l’entreprise, de l’éducation environnementale, de la citoyenneté et du civisme... à travers des contenus élaborés et présentés par les élèves avec l’encadrement des spécialistes », fait remarquer Assane Mboup. C’est aussi une autre façon de faire de la télé en donnant la primeur non pas aux artifices des pratiques mais à la valeur des contenus, tout en impliquant toutes les couches socio- professionnelles. A quand la prochaine folie d’Assane Mboup ?

 


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