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Au fil des âges (2)

Maty Wade était une fascinante figure de la diryanke (lire diryanké et entendue, ici, comme courtisane)) du début des années 1950. Les récits sur sa vie rendent compte d’une existence mouvementée et d’une tragédie particulièrement médiatisée en 1955.

Maty Wade est la figure archétypique de la diryanke des années 1950. Elle est encore fort présente dans la mémoire collective d’habitants de la Gueule Tapée. Sa vie et sa fin tragique renseignent sur beaucoup d’aspects de la vie sociale dans et hors de la banlieue dakaroise. Son portrait a été esquissé par la compagne de Joseph Houmano. Ce migrant dahoméen gérait le restaurant-bar « Parisiana », situé dans le quartier Colobane, non loin du Groupe Mobile de Gendarmerie. D’après cette migrante dahoméenne, Maty Wade était une « si belle femme avec de jolies dents ». Sa beauté légendaire a également été rapportée par beaucoup d’enquêtés, sollicités pour se prononcer sur les sexualités urbaines. Elle était « si gentille », riait « avec tout le monde. Forte du capital symbolique, constitué par sa beauté physique et sa générosité, elle était à l’abri de l’infortune. Dans ses sorties en ville, elle n’hésitait pas à porter comme bijoux « une gourmette en or, un bracelet-montre, une alliance, une chevalière, un collier en or avec son médaillon », etc. Pour effectuer ses déplacements, elle prenait un taxi, « toujours le même ». En bref, à l’instar de la glorieuse Vénitienne du XVIIIe siècle, Maty Wade a régné sur les cœurs, fait parler et rêver d’elle en milieu masculin, su s’habiller avec élégance, se maquiller avec art et utiliser ses charmes.

La reconstitution partielle des derniers jours de Maty Wade fournit des indications fiables sur quelques-unes des genres de fréquentations sociales, des parcours suivis, des lieux de noce visités et des façons de faire ritualisées des diryanke dakaroises. Le jeune Dahoméen, préposé à la vente des cigarettes et des limonades au « Shangaï-Bar-Lumière », affirme ainsi l’avoir accueillie les 9 et 10 janvier 1955, alors qu’elle était en compagnie d’un auxiliaire de gendarmerie.     Le prestige de l’uniforme constitue, en plus de l’avoir, des critères de sélection des fréquentations masculines de cette consommatrice de l’amour vénal et des plaisirs de la nuit. Il lui arrivait d’être aussi en compagnie de plusieurs personnes. D’après l’épouse du gérant du « Parisiana », ce scénario s’est produit le 10 janvier 1955. Le bar-dancing, qui est également un bar-restaurant, est le lieu de divertissement et de détente privilégie…
Au bar-restaurant du couple Houmano, la « beauté légendaire » de la Gueule Tapée avait ses habitudes. Quand elle visitait ce lieu de noce, elle s’asseyait toujours au même coin. Maty Wade quittait tardivement ou de façon précipitée le « triangle de la noce » de Colobane pour goûter aux charmes du Plateau by night…

Jetée dans un coin de plage

La fin de Maty Wade fut tragique. Elle fut victime d’un meurtre dans la nuit du 9 au 10 janvier 1955. Son chauffeur de taxi attitré est soupçonné d’avoir commis le crime de sang. Interrogé puis réinterrogé par les policiers du commissariat du sixième arrondissement, il a été déféré au parquet. La reconstitution et la description de l’homicide déclinent trois façons de faire prêtées au coupable présumé : dépouiller la victime de ses biens (bijoux essentiellement), la dévêtir et la noyer, comme un chien selon la dame Houmano. Le lieu choisi, pour laisser libre cours à la force destructrice qui a provoqué l’abrégement de la vie de Maty Wade, est « un coin de plage peu fréquenté en raison de la proximité du champ de tir (de Fann) et de son accès difficile ». Le parcours en boucle de sa vie de noce vole en éclats avec le choix d’un pareil site pour écrire les dernières notes de l’épilogue d’une vie sur terre. Le meurtrier de Maty Wade est présenté comme un « petit de taille, vêtu d’une chemise à carreaux rouges et noirs », âgé de 24 ans, récemment libéré du service militaire, employé dans un garage de taxis de la place. Il y est dépeint de façon contrastée par ses partenaires de travail. Il se signale par son calme, sa politesse, sa propension à la fumisterie, son côté « type à histoires » et son inclination à jouer au séducteur de femmes. Le meurtre de Maty Wade fut bien médiatisé (en première page de trois éditions de « Paris-Dakar »).
Pour la femme mariée, influencée par le mode de vie des Diryankes qui avaient en Maty Wade une ambassadrice crédible, se faire désirer par le célibataire du voisinage (ou par l’époux d’une voisine) et entretenir avec lui une liaison adultère occasionnelle ou durable, discrète, générant ou non railleries et reproches voilés au conjoint cocu, étaient des manœuvres efficaces pour obtenir de l’argent.

Alassane Aliou MBAYE  (Source : Pr. Ousseynou FAYE)

 

Le « car rapide » ou « 1000 kg », dans une autre époque, est définitivement entré dans l’imaginaire du peuple sénégalais. Ce véhicule de transport en commun compose le décor de la ville. Le Pr Ousseynou Faye du Département d’Histoire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar l’évoque dans son ouvrage « Dakar et ses cultures », paru aux éditions L’harmattan. Extraits.

«L’année 1947 correspond à la mise en circulation du premier «car rapide». Celle-ci est intervenue dans un contexte de crise grave qui règne…dans les transports en commun à Dakar. D’autres éléments du contexte d’apparition de ce véhicule de transport méritent d’être soulignés. C’est le cas de la hausse de la demande de transport… (liée) au développement de cette ville… (Il y a aussi) l’insuffisance du parc automobile de la Compagnie Sénégalaise des Transports en Commun (Cstc) et le coût prohibitif du ticket de transport qu’elle proposait au consommateur. Le ticket de transport est passé de 0,5 F à 7 F. Cette inflation a été présentée comme un remède de cheval contre la baisse drastique du montant de la subvention de l’Etat.

Devant l’impossibilité de proroger l’exclusion des autres (néo)citadins du transport automobile, il fallait trouver une réponse adéquate à la nouvelle demande de transport. Outre le système du transport par taxi, l’empire du transport par régie allait cohabiter avec un régime de transport contrôlé par le colonisé. Il le fit en inventant le « car rapide ». Le « car rapide » est une adaptation de la fourgonnette de marque Renault. Utilisé dans le transport et le service de livraison à domicile du lait de vache, ce véhicule a été recyclé au profit des usagers du transport urbain. Au nombre des aménagements opérés, pour rendre possible l’exercice de la nouvelle fonction, (il faut souligner) l’alignement de banquettes sur lesquelles pouvaient s’asseoir 18 personnes. Le nom de « 1000 kg », qui lui est accolé, entre en concurrence avec celui de « car rapide ».

Le nouveau véhicule est exclu, à la suite de la calèche, du centre urbain par l’institution municipale qui lui aménage des points de stationnement dans un périmètre formé par la rue Sandiniéry et les allées Paul Béchard. Ce périmètre est situé dans la zone quasi escarpée du plateau. Aussi sommes-nous en présence d’une mécanique vouée à rouler uniquement dans la « ville indigène » et à transporter « l’indigène » exclu des autres régimes de transport. Ce régime de transport a été institué en 1951 avec la création de la Régie des Transports du Gouvernement général (Rtgg) de l’Afrique Occidentale Française…

Aussi l’année 1954 consacre-t-elle la position de «domination sans hégémonie» de «l’autobus de l’indigène» dans le trafic de passagers. Il affiche des chiffres impressionnants : 20 millions de voyageurs transportés… En outre, quand, en 1957, la Rtgg transportait par jour une moyenne de 8.400 passagers, l’ensemble des 800 «cars rapides» mobilisés pour effectuer un seul voyage quotidien pouvaient satisfaire la demande de transport de 14.400 habitants…

En 1948, la somme de 5 F correspond au prix du ticket de transport à payer par les usagers des lignes d’autocars Dakar-Colobane, Dakar-Gueule Tapée et Sandaga-Médina ».

Alassane Aliou MBAYE (source : Ousseynou Faye)


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