Le président du Conseil national du patronat (Cnp) et premier vice-président du Conseil économique et social, Baïdy Agne, fait partie de ceux qui analysent la question du développement comme une affaire de mentalité d’abord. A son avis, le développement économique doit être considéré comme une guerre. Sans langue de bois, il invite l’Etat à œuvrer dans le renforcement du secteur privé national, de l’impliquer davantage, surtout dans les télécommunications. M. Agne ne manque pas d’idées sur la crise énergétique au Sénégal, il préconise de faire du dossier une question de souveraineté nationale. Accueilli par le Directeur général Cheikh Thiam, il a été l’invité de « Soleil Business » et s’est prêté aux questions des journalistes de la Rédaction. Il évoque dans l’entretien qui suit divers dossiers relatifs au problème de l’énergie, au lancement de Sénégal Airlines, à la fiscalité des entreprises, etc.
Le développement économique, il faut le voir presque comme une guerre. Et quand on rentre dans une démarche de cette sorte, il est nécessaire de rassembler toutes les troupes.
Je considère que nos Etats respectifs n’ont jamais eu à positionner le privé national. C’est pour cela que nous en parlons toujours. C’est un débat tout à fait actuel. Nous parlons toujours de patriotisme économique. En dehors même du discours, il est important de le mettre en œuvre. Mon sentiment et celui des privés sénégalais, c’est que nous ne sommes pas associés à des concessions et des privatisations dans des secteurs structurants.
On ne peut pas simplement dire que ce sont les hommes d’affaires sénégalais qui ne sont pas à la hauteur. Ça, ce n’est pas vrai. Parce que nous sommes en relation avec les hommes d’affaires de la sous-région et nous savons qu’ils ne sont pas plus bosseurs, plus forts que les Sénégalais. Il y a des secteurs où les Sénégalais se sont positionnés (notamment dans les services) par leurs propres efforts, au niveau de la sous-région et ils réussissent. Mais force est de constater que si on fait un tour rapide sur ce qui se passe avant et maintenant, on peut voir qu’il n’y a pas de Sénégalais dans le secteur bancaire, ni dans la téléphonie, qui est un secteur fort ; dans l’énergie, il n’y a que quelques poches où on les trouve.
Globalement, les hommes d’affaires sénégalais sont absents dans ces secteurs. Presque dans tous les secteurs, toutes les concessions et les privatisations que l’Etat engage, il y a une mauvaise tendance qui est de regarder systématiquement vers un opérateur étranger. Entendons-nous bien : nous ne sommes pas opposés qu’il y ait un investissement direct étranger, il le faut et c’est une nécessité. Mais il est clair que s’il y a une volonté clairement exprimée par l’Etat, pas seulement une volonté dans l’expression, de promouvoir un secteur privé fort, il faut y mettre un contenu réel.
Moi, j’ai le sentiment que nos administrations n’aiment pas suffisamment le secteur privé, parce que force est de constater que si tout ceci se fait en dehors du secteur privé national, ce n’est pas simplement parce que ce dernier n’est pas à la hauteur. Nous pouvons, peut-être, avoir des insuffisances de moyens et de mécanismes qui font que nous ne nous retrouvons pas dans des concessions et des privatisations majeures. Il est clair que si on fait un appel d’offre international et qu’on mette le privé sénégalais dans une compétition avec un privé international bicentenaire, qui a déjà des chiffres d’affaires supérieures à nos Pnb, nous n’avons aucune chance. Et ce n’est pas juste de mettre le privé national dans de pareilles conditions de compétition.
Cependant, il y a des mécanismes qui peuvent, si l’Etat est volontaire, faire de sorte que le privé sénégalais s’implique. Il est bon que ce privé soit mis dans des conditions de s’impliquer. Même les pays développés évoquent cette notion de patriotisme économique, de promotion de leurs investisseurs locaux. Il est complètement illogique pour notre pays de vouloir faire autrement.
Faiblesse du privé national
Ce sont les faiblesses de notre pays. Le secteur privé national est faible parce qu’on est un pays faible, sous-développé. Le président de la République du Sénégal ne dispose pas des mêmes moyens financiers qu’Obama, par exemple. L’agriculteur sénégalais n’est pas aussi ordonné que l’agriculteur américain. Même le journaliste sénégalais n’est pas aussi équipé, ne travaille pas dans les mêmes conditions que celui du « Monde » (Ndlr : un quotidien français), etc.
Donc, nous, en tant que privé, nous reflétons l’état de notre pays. Ceci ne veut pas dire que nous n’avons pas de capacités, que nous ne pouvons pas nous développer, ni que nous n’avons pas les ressources nécessaires pour nous positionner dans des secteurs stratégiques. Si ce sont les compétences, les Sénégalais en ont. Même des ressources, le pays en a. Il n’empêche, je pense – et je n’ai pas de complexe dans ce sens – que le privé sénégalais est faible, surtout quand on le positionne par rapport à une économie mondiale ou par rapport à des investisseurs étrangers. Total, ce n’est pas Elton. Mais, sous certaines conditions, Elton a la capacité de pouvoir se développer au sein de son pays.
Soutenir Sénégal Airlines
Nous avons été interpellés pour participer au projet de création d’une compagnie aérienne nationale, Sénégal Airlines. Mais il faut dire que c’est un secteur très difficile. Ce n’est pas venir dire aux privés sénégalais : « venez partager des dividendes ». On sait que le secteur du transport aérien est très difficile. Et pourtant, quand il y avait une nécessité de reprendre une compagnie aérienne nationale, nous avons répondu présent. Le privé sénégalais avait toujours déploré la relation avec la Royal Air Maroc (Ram) dans le sens où, une analyse rapide pouvait indiquer – et nous l’avions dit avant – que le Sénégal est très proche du Maroc, Casablanca est très proche de Dakar.
Donc, si un partenariat se développe, il serait difficile d’en faire un hub aéroportuaire. Mais dans tous les cas, pour cette nouvelle compagnie, ce ne sont que des privés sénégalais qui ont mis leurs ressources et qui espèrent qu’elle fonctionnera. Ce qui m’étonne, j’ai le sentiment qu’on ne sent pas la nécessité que le développement économique est une guerre. Même s’il s’agit de privés sénégalais qui ont investi leurs ressources dans cette compagnie, ce n’est pas une raison de ne pas la soutenir. Si vous voyez le traitement dans la presse de tous les jours sur cette compagnie naissante, on se demande si cette compagnie est sénégalaise. On se dit pourquoi nous sommes comme ça. C’est une compagnie qui demande d’être appuyée. C’est ce que nous demandons tout le temps, au nom du patriotisme économique, à l’Etat, pour qu’il soit présent quand il s’agit de la défense des droits des Sénégalais.
Maintenant, pour un petit conflit commercial, la Belgique rappelle son ambassadeur (Ndlr : il s’agit du conflit opposant le Sénégal à la compagnie belge Brussel Airlines suite à la décision du Sénégal de réviser les droits de trafic aérien à partir de Dakar vers certaines destinations de la sous-région). Et pourtant, on trouve des Sénégalais qui sont d’accord avec la réaction du gouvernement belge. Il y a un problème. Surtout que la décision sénégalaise est absolument juste. Elle obéit à des accords. Tous les spécialistes le savent. Non seulement la décision du Sénégal s’inscrit dans le respect des accords, mais aussi elle donne un signal fort de vouloir soutenir sa nouvelle compagnie (Sénégal Airlines). Et il n’y a pas de honte dans ça. C’est ça que nous devons faire tout le temps. Pour preuve, sur une destination comme Conakry, les avions de Sénégal Airlines sont pleins.
Faire voyager les agents de l’administration à bord de Sénégal Airlines
Dans tous les pays développés, c’est ça la pratique. Nous devons, au moins, nous inspirer des bonnes pratiques. Même si on ne parle pas des privés, l’Etat est actionnaire dans Sénégal Airlines. Or, aux Etats-Unis, par exemple (où toutes les compagnies sont privées), les agents de l’administration sont interdits de voyager dans une compagnie privée autre qu’américaine. Je pense que nous pouvons poser cette doléance pour que l’Etat aille dans le sens de privilégier, tout au moins, la compagnie nationale quand il s’agit de faire voyager ses agents, surtout dans la sous-région.
Sur le conflit Sénégal-Brussel Airlines, je disais, toujours en guise de comparaison, qu’aux Etats-Unis, en ce qui concerne le trafic maritime, il y a le Jones Act qui date des années 1800 et qui interdit à tout autre armateur non américain de prendre, disons, une cargaison de New York à Los Angeles, ce qui est presque un continent. En Afrique, au niveau aérien, les textes de Yamoussoukro définissent clairement les choses. Donc, la décision du Sénégal concernant Brussel Airlines est absolument légale. Si, à chaque fois que des privés sénégalais auraient eu ce genre de problèmes au niveau international le gouvernement du Sénégal réagissait de la même manière, sous peu nous n’aurions plus d’ambassadeurs. Ils seraient tous rappelés, parce que tous les jours, on violente le secteur privé sénégalais. Mais il n’y a aucune réaction de cette nature. Donc il faut que les partenaires se respectent. C’est un peu le souci que nous avions dans notre combat contre les Ape (Accords de partenariat économique). C’est, en fait, le respect mutuel des différents acteurs et que ces accords soient les plus équilibrés possibles, en tenant compte des intérêts et des exigences des pays comme les nôtres. Brussels Airlines viendra d’ailleurs bientôt à la table de négociation.
Déficit énergétique et baisse de la production
C’est une question récurrente, parce que nous n’avons toujours pas résolu le problème. Depuis 1986, on a mis en place plusieurs programmes sectoriels énergie et on n’arrive toujours pas à régler cette équation. Dans le Comité de restructuration qui a été mis en place, le secteur privé sénégalais est présent à travers les industriels, les pétroliers et les banquiers qui sont affiliés au Cnp. Le rapport dont vous faites allusion liste différentes situations. Il dit que la Senelec n’a pas suffisamment de combustible, le problème de la sécurisation de l’approvisionnement (en combustible) est posé par ce rapport. Il parle de la vétusté des installations, de la façon dont elles produisent l’électricité, d’une situation financière désastreuse. Tout ceci procède encore du diagnostic. Et de plus, nous savons qu’on devait mettre en place une centrale à charbon de 2x125Mw qui n’est toujours pas mise en place, qui est en retard de trois ans et qui pose, en réalité, les mêmes problèmes que nous posions avant.
Nous sommes interpellés de la nécessité de mettre en place la fourniture d’énergie nécessaire dont les entreprises et les consommateurs ont besoin, mais nous savons aussi que depuis trois ou quatre ans, il a été donné une concession pour le charbon de deux centrales de 125 Mw chacune. Si par exemple celui à qui on a donné la concession depuis ce temps n’est même pas encore installé et qu’on dise que c’est peut être 2014 pour qu’elles soient en place, si on accepte ça pour des investisseurs étrangers, mais pourquoi on ne veut pas accepter nos défaillances à nous dans des secteurs ? Ça relève toujours de la même démarche. Au Cnp, nous avons toujours demandé l’audit technique de la Senelec.
Nous estimons que la question de l’électricité doit toujours être traitée comme une question de souveraineté nationale et insistons aussi sur la nécessité d’impliquer tous les acteurs. Pas simplement les industriels, parce que la crise est profonde. Il faut impliquer tous les acteurs pour qu’on développe un minimum de consensus. Parce que si nous avons un problème qui date depuis 1986, à la date d’aujourd’hui, je pense que nous tous, nous devons d’être humbles et nous devons nous dire comment, ensemble, créer un consensus sur une chose. C’est primordial qu’on puisse régler le problème de l’énergie. Si nous ne le réglons pas, chaque année, nous perdons des points de croissance à n’en plus finir. Si, aujourd’hui, notre croyance à cette stratégie de croissance accélérée (Sca) n’est pas là, c’est parce que nous n’arrivons pas à régler le problème de l’énergie qui doit être un préalable. Les dégâts de cette situation sont énormes.
Maintenant, il y a une autre initiative nouvelle qui est en train de se créer, bien sûr que les industriels et les populations sont fatigués, il nous faut régler ce problème. Il y a un comité qui a été mis en place, qui avait l’avantage d’être inclusif en mettant beaucoup de gens. Il y a un cabinet international qui a été sélectionné pour aller dans le sens de l’audit et de proposer des schémas nouveaux. Mais, de ce schéma nouveau dont j’ai quelques informations, à mon sens, il est important de développer encore ce consensus pour avoir le temps nécessaire pour régler ce problème. Et cette notion de consensus, il y a un comité national de l’énergie qui a été mis en place au niveau du président de la République avec des ministères impliqués. J’aurais suggéré, dans ce processus, qu’on mette des acteurs, des parlementaires, même ceux qui ne sont pas de la majorité ou aussi sécuriser davantage tout le processus de gouvernance qu’on a évoqué.
Il s’agit maintenant de regarder en avant, parce que depuis vingt ans, nous avons fait le diagnostic. Ce problème, tout le monde le savait, parce que nous le vivons nous tous, il nous coûte des points de croissance chaque année. Nous avons un déficit, je pense, de 150 Mw. J’ai vu des appels d’offres qui ont été lancés pour trois centrales soit de 60 Mw ou de 50 Mw chacune qui pourraient permettre à la Senelec d’avoir un recul pour revoir ses installations. Ce sont des solutions qui sont dégagées. Il y a un plan qui est dégagé et qui détaille plus ou moins le processus dans lequel nous sommes engagés. Je parle aussi dans la perspective d’un Sénégalais, même s’il faut absolument régler cette problématique.
Si on permettait à certaines entreprises importantes de produire leur électricité, ce serait de la capacité qui ne nous pénaliserait pas. C’est une installation superbe. J’ai vu un jeune Sénégalais là-bas qui est en train de faire un travail superbe pour aller au gaz. Le fuel que nous voulons sécuriser coûte excessivement cher. Est-ce que nous avons assez de gaz au Sénégal ? Mais j’ai rencontré un Américain qui fait les forages et il m’a dit, à juste titre, qu’il n’y a pas assez de gaz, mais la ressource existe et il faut un marché comme il dit. Ça veut dire qu’il faut régler un problème immédiat de la fourniture d’énergie qui peut être par les locations, faire passer les centrales par le gaz, permettre à des producteurs indépendants de regarder comment, eux-mêmes, ils voient la possibilité d’aller vers d’autres modes de fournitures.
Impliquer le privé dans l’énergie
Si on prend aujourd’hui le schéma indiqué par le Comité, on nous dit, en substance, dans l’immédiat que nous allons mettre 150 Mw qui vont nous permettre de faire les entretiens nécessaires sur les équipements de la Senelec qui sont un peu vétustes et parallèlement essayer de développer de nouveaux projets. Ces nouveaux projets, moi je le dis maintenant haut et fort, le secteur privé sénégalais veut être impliqué dans le secteur de l’énergie. Nous voulons être impliqués et nous demandons à l’Etat du Sénégal, de la même façon pour l’initiative que Karim Wade et le président de la République avaient prise pour Sénégal Airlines en nous appelant, d’adopter la même démarche pour que nous puissions concrètement investir le secteur avec, naturellement, l’appui de l’Etat. Je pense qu’il n’y a que ça à faire. Il y a aussi la Sar (Société africaine de raffinage) qui est dans le même secteur.
L’Etat à ouvert le capital au groupe Bin Ladin, je pense que les gens de Total vont réduire leur participation à 20 %. L’Etat, à terme, va détenir 29 % et Bin Laden 51 %. Tous ces processus ne doivent plus se faire, à mon sens, en dehors totalement des Sénégalais. Il faut que l’Etat s’arrête et se dise que ce n’est pas possible d’engager tout ceci sans avoir un Sénégalais, parce que c’est comme çà aussi qu’on renforce le secteur privé sénégalais. C’est comme ça qu’on renforce le transfert non seulement de technologie, comme le diraient les communistes, l’accumulation primaire du capital. Il nous faut ça. Sinon on tourne en rond. On l’a toujours dit, ce n’était pas à la Senelec d’importer du fuel, maintenant la Sar est remise un peu dans sa position d’importateur de fuel.
Dans l’importation, certes il y a Itoc qui est là-dessus, mais tout le reste, de la même façon que le riz que nous mangeons tous les jours, ce sont des traders internationaux. Comment se fait-il que nous ne soyons pas capables sur des approvisionnements de denrées ou de produits d’une importance capitale pour notre pays ? Peut-être que nous sommes faibles. Mais comment pouvons-nous accepter et que même les autorités acceptent que ces choses-là se fassent et se refassent depuis 1960 et continuent à fonctionner de la même façon sans que les gens s’arrêtent pour dire il nous faut renforcer notre secteur privé ? Ils ont les connaissances, ils ont les mécanismes sur comment il faut faire pour que la mayonnaise marche ? Mais ça, ce sont les questions qui sont posées et je pense que le secteur privé sénégalais doit aussi s’intéresser à l’approvisionnement de fuel et de tous les produits dérivés, en relation avec la Sar. L’Etat n’a pas besoin d’être à 29 %. Il a été dans le passé à 10 % et peut revenir à ce taux et ouvrir au moins le reste aux privés. Donc ce sont là les questions qu’il faut poser.
L’énergie a toujours été un problème énorme pour toutes nos entreprises. Nous l’avons dit tout le temps. L’énergie est encore chère. Dans la zone, nous sommes un pays qui a les coûts d’électricité les plus chers. Donc le premier problème pour nous, c’est la fourniture régulière. Son impact sur notre économie, nous industriels le savons tous. Même les petits artisans sont touchés de la même façon. Il faut maintenant être optimiste. Quand il y a un problème, nous le disons, mais il nous faut aussi donner de la perspective parce qu’on est attendu aussi sur ça et nous attendons, nous aussi, en retour, l’Etat sur ça. Il y a différents dossiers qui sont en train d’être discutés, nous sommes impliqués là-dessus, nous espérons que ce processus aille à terme et que les délestages soient un vieux souvenir dans ce pays. Je pense que dans l’immédiat, si le Sénégal exécute cette capacité additionnelle de 150 Mw, ça va régler certains problèmes et, en même temps, la mise en place des autres projets nouveaux dont nous pensons qu’il faut absolument impliquer le secteur privé sénégalais.
Invasion des produits chinois
Je pense que le monde entier est confronté à une problématique de la Chine. Les autres parlent de leur protection, mais moi je parle de l’efficacité de leur système pour eux-mêmes. Il est clair qu’en tant que pays, il nous faut de toutes les façons une direction claire. Une politique sur les lignes sur lesquelles nous pouvons fonctionner. Mes amis commerçants estiment qu’il nous faut avoir une politique industrielle claire. Nous ne pouvons pas être un pays qui se dit fermé à tout, mais nous pouvons aussi, sur des secteurs importants, décider de protéger notre économie. Ça, c’est inévitable.
Je discutais avec un cimentier et nous parlions du secteur de la cimenterie. On dit qu’une unité nouvelle est en train d’être érigée à Dakar, avec 800 Chinois qui sont en train de construire l’usine. Je me demande ou sont les Sénégalais. Quel est, dans la transition, l’apport en termes d’emploi et de revenus ? Au-delà des produits, même si la Chine délocalise sa population sur notre marché du travail tout le temps, il y a des questions sérieuses qui sont posées. Maintenant, la Chine est là, c’est un partenaire qui produit comme nous. Comme nous sommes globalement tournés vers l’importation, la Chine produit des biens et équipements.
Quand il s’agit d’importation, nous pouvons avoir un intérêt de nous rendre en Chine, parce qu’elle peut produire des produits de qualité. Mais en réalité, c’est à nous de repositionner ce que nous voulons faire, comment nous voulons procéder, quelle est l’intégration que nous voulons mettre. Il est clair que le Sénégal, pris isolément, n’a pas les capacités et les mesures d’arrêter la Chine. Ce pays est intéressé par différents produits africains, le partenariat que nous devons construire n’est pas simplement que la Chine nous fasse un ouvrage ici, parfois. Nous avons des entreprises de travaux publics qui sont valables et travaillent non seulement au Sénégal, mais travaillent aussi dans toute la sous-région. La question, c’est comment notre administration, en intelligence, doit pouvoir appuyer nos propres entreprises.
Fiscalité sur les entreprises
En parlant de la fiscalité, avant même de rentrer dans le détail, je voudrais vous dire parfois comment on peut avoir des incohérences dans ce que nous faisons. Je voudrais revenir sur l’actualité qui est le décret qui a été pris par le ministère de la Justice. C’est le décret 2009-503 du 29 mai 2009 qui abroge et remplace le décret précédent qui datait de 1984 portant sur le tarif des huissiers de justice en matière civile et commerciale. Les motifs de cette révision retiennent l’attention de notre organisation au regard de l’accomplissement de certaines charges de fonctionnement d’huissier de justice. En substance, une majoration substantielle est fixée par certains articles du décret mettant en péril les entreprises déjà en difficultés et entraînant par conséquent une aggravation des faits et procédures civiles et commerciales. Il s’agit de l’instauration d’un droit de recettes de 5 % à la charge du débiteur.
Si on parle de fiscalité de façon générale, au moment où les entreprises sont en grande difficulté, elles s’acquittent même difficilement de leurs impôts, on leur met en place un huissier qui vient chez eux… Disons, par exemple, moi, je dois 100 millions de francs Cfa au fisc, l’huissier, par le seul fait qu’il vient me voir, je lui donne 5 millions de francs Cfa en espèces quand je ne peux pas m’acquitter de mon engagement par rapport au fisc. Ça veut dire quoi ? Le fisc ne reçoit pas un franc, moi je ne peux pas payer parce qu’en tant qu’entrepreneurs, les gens peuvent avoir honte d’être saisis.
J’ai écrit au ministre de la Justice pour lui dire de revenir sur ce décret, parce que c’est extrêmement grave. Et, si j’en avais le courage, j’allais même dire aux entreprises de ne plus payer de frais d’huissier jusqu’à ce qu’une concertation soit ouverte. L’entreprise qui n’arrive pas à payer parce qu’elle est en difficulté, c’est une situation qui existe en entreprise. C’est un statut connu et reconnu partout. Je dis aux entrepreneurs : « n’ayez aucune honte de dire que vous êtes en difficulté ».
J’ai saisi, moi-même, le directeur général des Impôts et Domaines pour lui dire : « vous n’êtes pas la seule entreprise en cause, cependant par le fait des besoins de collecte de vos impôts, les huissiers que vous envoyez sont en train de nous terroriser quand nous avons des difficultés pour vous payer. Moi, je préfère vous payer directement ; si je ne peux pas, c’est parce que je suis en difficulté. Et ça, c’est la situation des entreprises ». Beaucoup d’entreprises en difficulté m’ont saisi, les avocats aussi m’ont saisi pour qu’on puisse ouvrir une concertation générale sur cette question. Et je crois que cette concertation s’impose. Maintenant, pour ce qui s’agit des impôts de façon générale, je veux saluer la démarche de la direction générale des Impôts et Domaines d’avoir engagé des concertations avec tous les acteurs économiques pour la nouvelle réforme du Code général des impôts qui va aller dans le sens d’une simplification. Il y a aujourd’hui plus de 1.100 articles dans le Code des Impôts, il est question de les ramener à 500 en prenant en compte toutes les observations envoyées. Ceci est une démarche positive qu’il faut saluer.
La fiscalité est très importante. Je disais au Dg des Impôts que depuis que nous avons mis en place nos assises, nous avons eu certains résultats au niveau de la fiscalité. Le problème de la fiscalité est global. Nous avons pu obtenir une suppression de la taxe de légalisation pour les industriels, et tout récemment la Tva sur le tourisme qui était un des débats majeurs. Je disais en confidence, en réalité, le secteur privé sénégalais met toujours en avant la fiscalité dans les débats parce que c’est ça qui peut accrocher au plus vite.
En réalité, quand les membres du secteur privé sénégalais parlent autant de fiscalité, ce qu’il faut retenir, c’est que c’est leur malaise, c’est leur situation. Au-delà de la fiscalité, c’est, en réalité, un point de vue de la communication. Quand on met la Tva sur le tourisme et que l’on regarde le secteur stratégique du tourisme, la concurrence internationale, bien sûr c’est important d’abaisser la Tva sur le tourisme, mais la baisse de la Tva sur le tourisme seulement ne réglera pas le problème du tourisme au Sénégal.
La fiscalité, qu’elle soit réduite, ne règle pas le problème de l’entreprise globalement au Sénégal. Nous avons obtenu la réduction de l’Impôt sur les sociétés (Is) à 25 %, mais ce n’est pas pour autant que la grande majorité des entreprises sénégalaises s’en sorte mieux. En réalité, le débat sur la fiscalité, moi, je le traduis aujourd’hui par plus qu’un débat de malaise des entrepreneurs sénégalais. Au Cnp, nous avons invité, lors de nos assises, l’administration fiscale en parlant du contentieux et du civisme fiscal. C'est-à-dire nous interpellons nos membres à ce qu’on ait plus de sens civique par rapport à la fiscalité, parce que si on ne paye pas la fiscalité, le pays ne peut pas faire les investissements nécessaires.
Quand je gagne cent milliards, je peux payer la fiscalité. Le problème, c’est quand ça ne tourne pas. En réalité, débattre de la fiscalité, c’est important, mais la fiscalité n’est pas le premier frein au développement des entreprises. Les entreprises savent très bien que ce n’est pas la fiscalité qui est le premier frein. Si on prend le domaine du tourisme par exemple, l’absence d’infrastructures est plus forte qu’une Tva de 10 ou 20 %. Donc c’est un tout. Mais nous saluons, tout au moins, la démarche de simplification, parce que si les choses ne sont pas claires et si les partenaires ne se comprennent pas, un dialogue serein ne peut pas s’établir.
Propos recueillis par Seydou KA, Aly DIOUF et Eugène KALY (avec la Rédaction) (photos Sarakh DIOP)








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