Djibo KA, secrétaire général de l'union pour le renouveau démocratique : « Macky Sall peut réussir si on le laisse travailler »

Le patron de l’Union pour le renouveau démocratique (Urd), Djibo Kâ, ne semble pas admettre la présence des ténors de la classe politique sénégalaise aux côtés du président de la République, Macky Sall. Il craint que le président soit l’otage de ses alliés. M. Kâ rappelle que seul le leader de l’Alliance pour la République a été élu par les Sénégalais. Il  dénonce également la transhumance politique et décrie la mise en œuvre de coalitions pendant les élections législatives.

Le Sénégal vient d’installer les députés de la 12ème législature. Quel regard portez-vous sur la composition du Parlement ?
«Je rends grâce à Dieu qui m’a permis d’être présent encore dans le jeu à la suite d’une campagne qui n’en est pas une, faute de moyens adéquats, surtout financiers et logistiques. Cette Assemblée nationale me fait peur.  J’ai une impression forte que c’est pratiquement ce qui s’est passé au Mali en 2002 sous Amadou Toumani Touré. Tout le monde était avec Att. Il n’y avait même pas d’opposition. Tout le monde dans un panier me fait peur en tant que démocrate. Mais je fais confiance aux Sénégalais, parce qu’ils savent ce qu’ils veulent. Ce sont eux qui ont décidé ainsi. Rendons grâce à Dieu pour que notre pays ne sombre pas. J’entends dire que ce sera une Assemblée de rupture. Pour l’instant, nous n’avons pas encore une assemblée de rupture».

Pourquoi estimez-vous qu’il n’y a pas encore de rupture ?
«Ce qu’on a vu avant-hier ne s’est jamais produit depuis l’indépendance du Sénégal. Convoquer les gens à dix heures du matin, attendre 4 tour d’horloge ou plus sans aucune explication. Cette assemblée me fait peur.  Il y a combien de partis dans Bokk Yaakaar ? Il y a plusieurs coalitions dans une coalition globale. J’entends certains dire qu’on va gérer ensemble. On ne gère jamais un Etat ensemble».
 
Mais ils ont gagné ensemble…
«Ils ont gagné ensemble. C’est possible. On peut gagner ensemble, mais on ne gère jamais ensemble. Un seul monsieur est élu par les Sénégalais, c’est Macky Sall sur la base du programme Yonou Yokouté. Il y a des gens qui l’ont soutenu au deuxième tour, c’est leur droit, mais on ne gère jamais ensemble un pays. Un seul monsieur est élu. Le Sénégal attend de lui qu’il exécute le programme pour lequel ils ont voté pour lui. Les Sénégalais le connaissent mieux que moi, parce qu’il était Premier ministre à l’époque, plusieurs fois ministres, président de l’Assemblée nationale, mais il faut que Macky Sall fasse attention. Il n’y a pas de démocratie en cogestion. Une gestion collégiale fait peur. Ce que je vois actuellement me rappelle la Yougoslavie. Ils (Ndlr les leaders de l’opposition) ont gagné ensemble, c’est vrai, mais sur quelle base ? Il a été en tête parmi les autres au premier tour, mais j’aimerais bien savoir sur quelle base ils l’ont soutenu. Ils avaient un seul point commun : qu’Abdoulaye Wade parte. Wade est parti. Il y a un président du Sénégal qui est élu par tous les Sénégalais. Les 34 % qui ont voté pour Abdoulaye Wade sont des Sénégalais. C’est notre président. Aucun parmi les gens qui sont autour de lui n’est légitime comme lui. Il a promis de renforcer la démocratie sénégalaise. Qu’il aille plus loin que Diouf et Senghor. Il a beaucoup de chances, parce qu’il est né après l’indépendance. Il n’a pas connu les affres  d’avant l’indépendance. Il doit avoir un discours plus loin en termes de démocratie, de transparence, de justice et d’équité. Pour l’instant, il peut aller plus loin».
Voulez-vous dire que les alliés de Macky Sall devraient rejoindre le camp de l’opposition ?
«Je ne dis pas cela. Il y a un seul monsieur qui est élu président de la République. Ce n’est pas un banc. C’est un fauteuil présidentiel. Macky Sall a été élu pour l’occuper. Si c’était un banc, j’aurais compris».

Le président Macky Sall a dit qu’il n’est l’otage de personne…
Je l’espère bien. Mais que pensent ses alliés?  En 1981, Mitterrand a gagné en France sur la base d’un programme de gouvernement avec la gauche. On n’a jamais entendu les gens dire qu’on gère ensemble. Le président s’impose à tous.

Vous dites que vous connaissez bien le président. Pensez-vous qu’il peut être pris en otage ?
«Non, je ne crois pas. Je lui fais confiance. Pour l’instant, je m’en arrête là. On verra dans quelques jours».

 Est-ce que la 12ème législature peut réussir pleinement sa mission ?
«La 12ème législature peut faire beaucoup de choses positives. Mais à conditions qu’on se dise la vérité. A condition qu’on sache entendre et écouter les Sénégalais par rapport à des problèmes très urgents : l’eau, l’électricité, les semences, l’école et la bonne gouvernance. La vie sénégalaise est très chère. On voit ce qui se passe dans ce pays. Il y a des chantiers importants qui n’attendent pas. J’ai vu hier dans la presse une sortie sur les assises nationales. J’ai une impression forte que les gens des assises nationales veulent s’imposer à l’Etat. C’est une grosse erreur. S’imposer à l’Etat, chercher à avoir des moyens publics est une déviation claire. Mais comme leur démarche n’est pas encore claire dans ma tête, j’attends de voir».
 
Macky Sall avait pris des engagements devant les initiateurs des Assises nationales. Est-ce que cela ne pourrait pas justifier une pression des parties prenantes de ces assises ?
«Le peuple sénégalais a dit qu’il approuve le programme Yonou Yokouté. C’est cela que j’ai compris. C’est légitime. Je fais confiance à Macky Sall sur ce point, mais les Sénégalais doivent être vigilants».
 
Pour vous, quel rôle ces assises doivent-elles jouer ?
 «Pour moi, c’est fini. Il y a un document intitulé charte de bonne gouvernance que j’ai lu de long en large comme tout Sénégalais certainement. J’ai beaucoup aimé, mais je pense que le rôle des assises est terminé. Si les assises veulent s’ériger en juge de l’action gouvernementale comme nous le faisons actuellement à l’Assemblée nationale, c’est une confusion de genre inacceptable».
 
La composition de l’Assemblée reflète-t-elle les ruptures annoncées par le nouveau régime ?
«Cela peut l’être. Il me semble qu’il y a beaucoup de poids lourds. Mais cela ne suffit pas. Il faut être humble. Il faut écouter les Sénégalais pour savoir ce qu’ils veulent».

Vous donnez l’exemple du Mali où il y a eu une démocratie consensuelle avec une opposition molle. Voulez-vous dire que l’actuelle opposition sénégalaise est molle ?
«Il n’y a pas d’opposition. Il n’y a que nous et les gens du Pds. J’aurais bien voulu qu’on envoie chacun de ces gens (Ndrl : les alliés de Macky Sall) dans son domaine de compétence pour qu’il dise ce qu’il compte faire. Tout le monde ne peut pas être derrière Macky Sall».

Vous semblez dire que les Sénégalais ne pourraient pas compter sur vous pour défendre leurs intérêts…
«On est là pour le pays quand même. On a beau nous battre, mais ils sont nombreux. Un ami membre de la coalition Benno Bokk Yaakaar m’a dit hier (lundi) que la majorité n’a pas un groupe parlementaire, mais « un guët (troupeau) parlementaire ».  C’est très tôt pour me prononcer radicalement, mais en ce qui nous concerne, nous entendons porter la voix des Sénégalais qui ont voté pour l’Urd et celle des citoyens qui n’ont pas choisi notre parti».
Vous n’êtes pas membre du groupe parlementaire du Pds. Pourquoi l’opposition a choisi d’évoluer en rangs dispersés ?
«C’est lié au contexte. Dès le lundi qui a suivi le scrutin du 25 mars 2012, tous les alliés de Wade se sont rencontrés. Nous avons dit au cours de cette rencontre que chacun doit aller seul aux élections quitte à ce qu’on se retrouve à l’Assemblée nationale. On est cohérent. Chacun est maintenant libre d’aller là où il veut. Nous nous sommes réunis plusieurs fois, mais j’ai choisi de rester non-inscrit, mais on va marquer l’Assemblée nationale par le débat, les propositions, les initiatives, le contrôle de l’action gouvernementale. Nous allons porter la voix des Sénégalais qui ne peuvent pas se faire entendre».
 
Vous dites que les membres de la mouvance présidentielle sont nombreux. Est-ce que vous ne devez pas vous en prendre à vous-mêmes si l’on sait que votre parti a participé aux législatives ?
«Non, c’est une question de vision. C’est bon qu’il ait une majorité absolue pour une question de stabilité. Mais avoir tout le monde dans le même parti est ridicule. Qui vous dit que les gens du Ps où j’ai beaucoup d’amis, ceux de l’Afp ou de Rewmi parlent la même chose à l’instant T. Ce n’est pas évident».

Pensez-vous que cette alliance va tenir ?
«Sans doute. Wait and see. On verra».

L’Urd est parti sous sa propre bannière et a eu un seul député. Est-ce un échec pour vous ?
«C’est une contreperformance. Il faut le dire. Mais on s’y attendait. Quand un président est élu, c’est une vague qu’il emporte. En 93, le Ps avait 98 députés sur 140. En 2001, il est tombé à 10 députés. En 2001, le Pds avait tellement de députés. Il est à 12 en 2012. On s’y attendait. Je rends grâce à Dieu et remercie les Sénégalais. Malgré les calomnies, les injures et la transhumance, on est présent dans le jeu. C’est l’essentiel pour moi».

Que répondez-vous à ceux qui estiment que vous avez terminé votre mission politique ?
«Il y a des gens beaucoup plus âgés que Djibo Kâ à l’Assemblée nationale et dans le landernau politique. Il y en a qui ont 10 ans de plus que moi. C’est Dieu qui sait quand je vais arrêter, comment je le ferai et pourquoi je le ferai».
 
Comptez-vous jouer un rôle de farouche opposant au régime ?
«Je serai un opposant selon mon style. Je n’insulterai personne. Je ne polémiquerai avec personne. Je n’attaquerai personne, mais qui m’attaque, je riposte. C’est la satisfaction des problèmes des Sénégalais qui m’intéresse. Je porte la voix des Sénégalais à l’hémicycle. J’ai été député pendant 6 ans. Je n’ai pas d’expérience parlementaire comme je le souhaite. C’est un manque pour moi. Ça m’intéresse beaucoup. J’ai plus de temps actuellement. Cela me tient à cœur. Je poursuis ma mission honnêtement et sérieusement».
Espérez-vous que l’Urd rebondisse ?
«C’est mon vœu le plus cher. L’Urd est encore là».

 Allez-vous procéder à une alternance générationnelle ?
«Je ne crois pas à cela. Alternance générationnelle ne veut rien dire.  Laissons le peuple choisir qui dit quoi ? A quel moment ? Comment faire pour que telle personne aide l’Etat ? Mais on ne doit pas demander à des gens de dégager. Actuellement, je suis à l’écoute des Sénégalais. Je serai leur porte-parole, j’irai partout. Je vais écouter tout le monde».

Pensez-vous que Macky Sall réussira sa mission ?
«Si on le laisse travailler, il peut réussir. Je lui souhaite bonne chance, mais qu’il fasse attention. J’ai appris beaucoup de choses dans ma vie. Certains Sénégalais sont noirs toute la nuit, mais le jour, ils sont tout blancs».

C’est-à-dire ?
«C’est la transhumance. Je condamne fermement cela. La transhumance est immorale et antidémocratique. Je vais faire une proposition de Loi pour demander qu’on interdise cela. C’est une question très importante pour la démocratie sénégalaise».

Si l’on interdit la transhumance, est qu’on pourrait empêcher à des gens de créer des partis pour ensuite rejoindre un camp ?
«Ce n’est pas une transhumance. La transhumance c’est quand une personne quitte son parti parce que ce parti est dans l’opposition et rejoint le pouvoir. C’est une gangrène. C’est honteux. C’est une question immorale, triste pour un homme et grave pour l’humanité. Elle porte un grand tort à notre démocratie. L’idéal pour moi est que chaque parti aille seul aux élections législatives, quitte à ce que les partis qui entendent s’allier se retrouvent à l’hémicycle. Que 100 partis aillent ensemble aux élections n’est pas bon pour notre démocratie. Il faut qu’on sache qui pèse quoi. La résolution de la question de la transhumance est un chantier dans lequel on attend le président sénégalais. Il faut qu’on clarifie le jeu. On doit également réformer le système électoral radicalement. Il faut revenir à la formule des deux tours dans le scrutin départemental. Le « Raw gadou » est injuste. Ce n’est pas démocratique. Il faut prévoir désormais que l’élection  des députés soit faite sur une base plus démocratique. Ce qui suppose qu’elle soit faite dans le cadre d’un scrutin majoritaire à deux tours au niveau départemental.  Et pour la liste nationale,  faire tout ce qui est possible pour accrocher les candidats à un territoire donné, pour qu’ils ne soient pas des députés aériens.  Un député doit être accroché à quelque chose de visible. Il faut adopter cette formule, parce que notre démocratie est mûre».

 Est-ce que cela peut réellement changer la donne. Si l’on prend le cas de l’Urd, vous avez été battus à Linguère…
«Nous sommes le seul parti au Djolof. Nous sommes le seul parti qui a 7.000 voix au Djoloff. Nous les avons battus. L’Urd a été le parti N°1 au Djoloff. Nous le sommes toujours. Il y a au moins 10 partis dans Bokk Yaakaar. Si chacun allait seul, on aurait écrasé tous nos adversaires. L’expérience de la dernière législature semble vous contredire, parce que les partis qui sont partis seuls ont été largement battus…
C’est une raison de plus pour changer cette situation. Que chaque parti aille seul aux législatives. Les gens qui sont partis ensemble, combien chacun pèse ? On ne sait pas. On parle de financement des partis. Sur quelle base, il faut les financer ? On ne sait pas. C’est un chantier où l’Etat est attendu. Il faut lutter contre la corruption au sein des partis. Beaucoup d’argent circule pendant la campagne. Cela doit être contrôlé».
 
Les réformes que vous proposez peuvent-elles être adaptées à la présidentielle ?
«On peut s’allier et soutenir quelqu’un à une élection présidentielle, mais qu’il sache qu’il est le seul élu. On ne peut pas avoir dix présidents à la fois. Un seul président est élu. Il s’est engagé devant son peuple. Qu’il gagne et choisisse ses ministres. Il ne doit y avoir de quotas. Maintenant, on a des quotas dans la formation des gouvernements dans notre pays. Ce n’est pas bon».

Est-ce que vous ne dénoncez pas un privilège dont vous aviez bénéficié sous Diouf et Wade ?
«J’étais dans le même parti que Diouf. Le Ps était au pouvoir. Diouf m’a nommé ministre pendant 14 ans.  Wade était notre allié. Il n’y avait aucun quota. On n’a jamais parlé de poste avec Wade. Les partis qui ont travaillé avec Macky Sall ont eu des quotas. Macky Sall doit choisir en toute liberté ses ministres. C’est le seul qui est élu».
 
Que pensez-vous de l’opinion de ceux qui estiment que Macky Sall a la chance d’avoir des hommes d’envergure comme Moustapha Niasse, Ousmane Tanor Dieng, Idrissa Seck ?
«Ce n’est pas mon problème. Attendons de voir ».

Quel commentaire faites-vous des quatre premiers mois de Macky Sall à la tête du pays ?
«Il y a beaucoup de bruits. Beaucoup d’effets d’annonce pour l’instant. Attendons de voir encore des choses plus concrètes. C’est sûr qu’il y a beaucoup de volonté, mais j’aurais préféré qu’il soit moins bruyant. Je salue sa volonté de faire auditer la situation antérieure. J’aurais souhaité qu’il fasse l’audit pour tout le monde y compris ses alliés. J’aurais souhaité qu’il aille plus loin dans les audits. Toute personne gérant des ressources publiques doit être auditée. Beaucoup d’alliés du président Macky Sall ont géré l’Etat et des ministères importants. J’aurais bien aimé qu’on les entende».

Est-ce que ce travail ne revenait pas à Wade ?
«On ne parle pas de Wade.  Vous m’avez posé une question sur le président, Macky Sall, je ne peux pas me prononcer profondément parce qu’il vient d’arriver».

Avez-vous quelque chose à vous reprocher ?
«Il faut demander à ceux qui sont en train de faire les audits. Je rends grâce à Dieu pour l’instant».

Dormez-vous tranquille ?
«Bien sûr. Je ne me reproche absolument rien».

Propos recueillis par Babacar DIONE

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