Les ambassades sont-elles utiles au 21ème siècle ? (suite et fin)

B - La France imprévisible
Pour résoudre le problème de corruption de ses diplomates, la France a pris une solution radicale : en Chine, elle a confié la section des visas à l’Etat chinois à travers une entreprise publique qui s’appuie sur la police chinoise pour rendre efficace ce travail. C’est ce que dévoile Franck Renaud dans son livre-enquête intitulé « Les diplomates », publié en juin 2010 aux Editions Nouveau Monde. Cela peut sembler complètement ahurissant, surtout lorsqu’on voit les politiciens français parler de la Chine comme le monstre à détruire. Et tout cela s’est fait sous la présidence Sarkozy, au moment où ce dernier menaçait de ne pas aller aux Jeux olympiques de Pékin, dans ce pays dictatorial qui ne respecte pas les droits de l'Homme, tant que le peuple tibétain n’aurait pas eu sa place dans le dialogue paritaire avec Pékin. Et on découvre sur le terrain que la France a renoncé à sa souveraineté pour l’octroi des visas d’entrée sur son territoire, pas au profit d’un autre pays de l’Union européenne ou d’un autre pays de la zone Schengen, mais au profit de ce pays qu’on a insulté de tous les noms.

5 -  Un prestige  au service du clientélisme

A -    L’Italie
L’Italie paye chaque année, pour ses 325 ambassades et consulats à l’étranger, la somme de 1,7 milliards d’euros (1.115 milliards de FCfa par an). Qu’est-ce que cette somme rapporte au pays le plus endetté de toute l’Europe avec une dette publique de 1.950 milliards d’euros (1,3 millions de milliards de Fcfa), 4,8 fois la dette de tous les pays africains. Une dette qui augmente chaque jour de 780 millions d’euros, c’est-à-dire qu’elle augmente toutes les 2 secondes d’environ 1 million d’euros (655,9 millions de Fcfa chaque 2 secondes). Dans cette folie,  il y a le scandale de la rémunération des ambassadeurs.
Le journal italien Il Fatto Quotidiano, dans son édition du 10 décembre 2011, mettait le doigt sur la comparaison entre l’Allemagne et l’Italie et la corrélation entre leur économie et leur diplomatie. L’Italie, qui peinait à trouver de l’argent sur les marché à un taux de 6 %, lorsque l’Allemagne le trouve facilement à un taux de 1 %, payait son ambassadeur à Berlin deux fois plus cher que le salaire de la chancelière Angela Merkel. Le journal italien informe que l’ambassadeur Michele Valensise, nommé à Berlin par Silvio Berlusconi, dirige une équipe de 58 personnes, avec un salaire net de 20.000 euros par mois, alors qu’Angela Merkel, qui dirige la troisième puissance mondiale avec 80 millions d’habitants, touche un salaire de 9.072,43 d'euros par mois.
Un vaste réseau de pur clientélisme où la diplomatie n’a rien à voir et qui profite aux familiers de politiciens. Paradoxe : le chauffeur de l’ambassadeur d’Italie, avec un salaire mensuel de 6.000 euros par mois, gagne bien plus que le président de le Fédération de Russie (17 millions de km²) qui touche seulement 4.860 d'euros par mois (3,2 millions de FCfa), malgré les richesses de ce pays en gaz et en pétrole.
Le sénateur du Parti démocrate, Claudio Micheloni, s’insurge du fait que 0,1 % de la richesse du pays est engloutie dans une filière complètement inutile comme celle des diplomates. La preuve la plus criante du clientélisme est à l’intérieur de l’ambassade italienne de New Delhi où les amis, les frères et les amants de politiciens nommés depuis Rome touchent un salaire de 80.000 euros par an alors qu’un débrouillard italien qui n’appartient pas à la même caste, et qui exerce exactement la même fonction, touche 6.000 euros par an, payé selon un contrat de droit indien. Et Micheloni de nous dire : « Le plus grave dans tout ça c’est qu’on ne sait pas qui nomme qui ».

6 -     Un cafouillage infini
Pris dans le tourbillon d’un nouveau monde non maîtrisé, on assiste, depuis une dizaine d’années, à une forme de cafouillage indescriptible dans les ambassades. Des décisions non réfléchies ou non suffisamment muries débouchent sur des résultats en contradiction avec les objectifs. Dans son rapport intitulé « La diplomatie française, un rayonnement très coûteux », Nicolas Lecaussin de la Fondation Ifap met le doigt dans la plaie lorsqu’il dit : « La diplomatie française va à vau l’eau (…). Les ambassadeurs passent le temps à effectuer de meilleurs rapports et, une fois achevés, ils les mettent de côté. » Il invite à ne jamais se contenter des sites web des ambassades qui sont une merveille, mais qui cachent tellement de misère comme un mauvais film. Il cite enfin le diplomate Jean-Michel Dijinan qui fournit une preuve du cafouillage de la diplomatie française en ces termes :  « A Lubumbashi, deuxième ville de la Rd Congo, la France décide de créer, en 2000, un poste d’attaché culturel adossé à la réouverture, en plein cœur de la ville, d’un centre fermé depuis dix ans. Deux ans de travaux et de négociations pour aboutir, en juillet 2003, à la fermeture d’un bâtiment entièrement rénové, disposant de 4500 ouvrages neufs et qui aura coûté 170.000 euros. Avec, en prime, la suppression du poste d’attaché culturel ! »

7 -  Ambassades africaines accusées de blanchiment d'argent sale
En fin septembre 2010, la banque américaine JP Morgan envoie une lettre à 150 ambassades accréditées aux Nations Unies à New-York pour leur annoncer la clôture de  leurs comptes au 31 mars 2011. Si pour la Russie, la Chine ou la France, ouvrir des comptes dans de nouvelles banques n’a pas été un problème,  par contre la presque totalité des pays africains ont eu du mal à  trouver une autre banque qui les accepte, transformant de fait la faiblesse qu’incarne l’absence de conception idéologique de la pléthore des ambassades africaines en condamnation effective.
En effet, la lettre de JP Morgan n’inculpait aucune ambassade en particulier, mais puisqu’au final ce sont les ambassades africaines qui se sont vues refuser l’ouverture de nouveaux comptes dans d’autres banques, tout le monde a retenu par déduction que ce sont les Africains qui étaient le plus mis en cause. Même l’intervention de l’Union africaine ou du Secrétaire général de l'Onu n’a pu rien faire. On a ainsi assisté à des situations où des ambassades africaines ont été privées d’électricité, d’eau et de gaz ; des diplomates incapables de payer l’essence pour leurs voitures ; des mises en demeures pour d’autres pour loyer impayés, etc. Les plus malins se sont fait prêter de l’argent, dans des tontines, par les familiers restés au pays pour avoir juste de quoi faire manger leurs familles.
Ces ambassades étaient-elles coupables de ces accusations de blanchiment d’argent ? La question a été posée au Secrétariat d’Etat américain qui n’a eu d’autre réponse qu’aux Usa, les banques sont privées et peuvent faire ce qu’elles veulent, c’est-à-dire condamner des pays parce que plus faibles, sans jugement et sans laisser la moindre possibilité de se défendre. Ce n’est pas l’administration américaine qu’il faut condamner, encore moins ces banques inquisitrices, mais les Africains eux-mêmes de n’avoir pas compris à quel jeu on joue et que l’ambassade d’un minuscule pays comme le Burundi, le Benin ou le Togo n’aura jamais son mot à dire dans la moindre négociation si elle est incapable de faire plier une banque qui l’envoie littéralement mendier sur le trottoir.
 
8 - Quelles leçons pour l'Afrique ?
 A l’indépendance, les Etats africains ont cru par erreur que ce qui valide l’existence d’un Etat c’est sa présence avec des ambassades et des consulats dans les pays qui s’étaient organisés à Berlin en 1884 pour spolier le continent africain. Ainsi, ils se sont lancés dans une concurrence déséquilibrée avec ces pays. 
Peut-on dire que l’échange d’ambassadeurs entre le Niger et les Etats-Unis d’Amérique symbolise vraiment l’amitié paritaire entre les deux peuples ? Bien sûr que non. D’abord le prix du mètre carré du terrain à Niamey est 100 fois inférieur au prix à Washington, ce qui fait que même si le Niger avait le même niveau de vie des Usa, il ne pourrait pas construire à Washington la même ambassade imposante que Washington fait à moindre frais à Niamey en imposant dans la psychologie du peuple nigérien le symboles de sa puissance (...).
Pire, tous les 50 Etats américains sont unis pour financer une seule et unique ambassade à Niamey, alors que 50 des  54  Etats africains payent l’exorbitant coût de 50 ambassades à Washington. Ce qui pénalise doublement et affaiblit toute image de sérénité et de progrès humain qu’ils comptent envoyer au peuple américain (...).  Une seule ambassade à Washington pour ces 50 Etats africains leur aurait donné une plus grande respectabilité et, surtout, tout le gaspillage restant aurait permis de construire plus d’écoles, d’hôpitaux, de routes, rendant ainsi la vie des Africains moins infernale (...).
A défaut de rompre les relations avec les pays dans une diplomatie qui se transforme jour après jour en véritable mafia que l’Afrique a du mal à comprendre et donc à maîtriser, les pays africains doivent réussir l’exploit de repenser leur philosophie profonde de la convenance ou non d’entretenir des relations prétendument diplomatiques avec certains Etats et, surtout, fermer toutes les représentations diplomatiques étrangères dans les différents pays africains pour les confiner à la capitale africaine qu’est Addis-Abeba.
L’activité d’espionnage et de déstabilisation de certaines représentations diplomatiques, jusqu’à l’armement des rebelles crées ad-hoc, doit faire comprendre aux Africains qu’il faut changer de registre : toutes les ambassades étrangères doivent être regroupées dans un seul et même périmètre à Addis-Abeba où l’entrée et la sortie sont tenues sous contrôle par le nouveau contre espionnage continental africain à créer. Ce n’est que comme cela qu’on pourra éviter le scénario libyen ou syrien  où une poignée de pays décide qui doit rester au pouvoir et qui doit partir.
C’est à ce prix que certains pays étrangers ne manipuleront pas les 1 milliard d’Africains, ni en République démocratique du Congo, encore moins au Mali, et surtout pas avec le thème piège des droits de l’Homme (...). Les Etats-Unis d’Afrique doivent être une priorité à l’entrée du continent dans le cercle des nations. Sans cela, l’état lamentable de nos ambassades restera la vraie et seule carte de visite de notre crédibilité aux yeux du monde.
Une seule représentation diplomatique dans chaque groupe de pays est une nécessité financière. L’Afrique doit disposer d’une seule et unique ambassade pour toute l’Union européenne, c’est-à-dire à Bruxelles. Cette rationalisation permettra de libérer des ressources que nous utiliserons pour améliorer la vie de nos citoyens.
* Institut d’études géostratégiques Douala (Cameroun)
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www.pougala.org

Par Jean-Paul Pougala *

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