Aly Haidar, ministre de l’Ecologie et de la Protection de la nature : « Les feux de brousse font perdre 27 milliards de FCfa par an au Sénégal »

Le ministre de l’Ecologie et de la Protection de la nature, Aly Haïdar, rencontré à Latmingué, a abordé avec nous les questions centrales liées notamment aux dégâts importants causés par les feux de brousse. Il a également évoqué les nouvelles orientations en matière environnementale et le leadership africain que le Sénégal veut exercer.

Que représente la protection des réserves naturelles et des forêts dans votre politique ?
« J’étais venu à Latmingué pour une visite de travail effectuée dans la forêt de Sambandé. J’ai eu l’occasion de rencontrer un homme exceptionnel (Modou Ndiaye) dénommé le « fou de la forêt ». C’est quelqu’un qui, depuis 10 ans, protège la forêt, revitalise et donne toute son énergie à la zone. J’ai vu une très belle forêt de 1.200 hectares dans la communauté rurale de Latmingué (département de Kaolack). Cela m’a amené à réfléchir sur la synergie à promouvoir avec les milieux du tourisme. Car, ce serait génial de réaliser, sur le site, une réserve faunistique et écologique qui permettrait aux touristes de découvrir cette belle région. Je suis aussi venu voir l’état d’avancement des reboisements de rôniers, de mangrove, etc. Tattaguine, Kolda, Sédhiou et Ziguinchor m’ont aussi accueilli et j’en ai profité pour découvrir les merveilles du Delta du Sine Saloum, qui est doté d’un potentiel touristique exceptionnel. C’est dire qu’on pourrait faire un développement écologique et éco-touristique qui profiterait simultanément au tourisme et au développement culturel. Je suis  très satisfait, car j’ai échangé avec les populations. Nous avons décidé, d’un commun accord, avec les professionnels du tourisme, les présidents de communauté rurale (Pcr) et les agents des eaux et forêts, de tenir, dans les meilleurs délais, une grande séance de travail à Dakar pour permettre à la collectivité locale de mesurer l’ambition de mes services à faire de cette forêt une réserve communautaire. Nous voulons aller un peu plus loin en leur trouvant  des partenaires, car le site n’a pas encore le statut de forêt classée. Il s’agit plutôt d’un classement communautaire ayant une valeur juridique avec les 8 villages alentours qui ont décidé d’en faire une exploitation responsable. Maintenant, nous avons trouvé que la forêt a besoin d’être réhabilitée et d’être érigée en réserve et nous allons leur trouver des partenaires ».

Pourquoi insistez-vous tant sur la dialectique environnement-tourisme ?
« Il s’agit là d’activités transversales, et il y a une catégorie de touristes qui visite très peu notre pays. C’est le tourisme de famille qui doit pouvoir visiter les grands parcs  et réserves du Sénégal, comme cela se fait déjà en Afrique du Sud ou au Kenya. C’est un tourisme de découverte de la faune et de la flore du pays qui n’est pas encore très  développé au Sénégal. Même si nous avons identifié deux exemples prometteurs, comme celui du Djoudj. Là-bas, nous avons deux campements, dont l’un est éco-touristique. Il y a aussi le cas spécifique de la réserve de Bandia. Nous travaillerons avec les professionnels du tourisme, l’Etat et les collectivités locales, dans le cadre d’une approche tripartite ».

Quelles sont les grandes lignes  de la politique environnementale du Sénégal ?
« Vous savez, il y a une nette différence d’approche avec ce que faisait le régime précédent. Je vais vous donner quelques indications. A notre arrivée à la tête de ce ministère, nous avons envoyé les inspecteurs pour mener une enquête sur les points d’entrée du charbon et du bois de chauffe à Kaffrine, considéré comme le plus grand poste de contrôle. En 4 mois, nous avons eu 1.060 camions de 30 tonnes de bois d’artisanat et de bois de chauffe qui sont passés par Kaffrine. Parmi ces 1.060 véhicules, les 860 faisaient l’objet de permis gratuits, complètement frauduleux dans la mesure où la gratuité signifie qu’on ne paie pas de taxes à l’Etat, mais des pots de vin à ceux qui fournissent le document. Ensuite, il y a eu 2.650 camions de charbon qui sont rentrés, toujours en 4 mois. Donc, nous avons mis de l’ordre dans la commercialisation du bois de chauffe et d’artisanat en attendant de mettre de l’ordre dans celle du charbon. En réalité, le charbon doit être produit dans les sites aménagés alors qu’il est produit partout de manière frauduleusement. Cela n’est pas viable. Il faut y mettre un terme. Je crois que le président de la République et le Premier ministre ont pris une option claire en me nommant ministre de l’Ecologie et de la Protection de la nature. Il y a deux choix à faire. Le premier, c’est de laisser avancer le désert qui vient du nord en continuant à jouer avec la nature et à satisfaire un petit lobby mû  par des intérêts pécuniaires et non par un développement global et harmonieux. Ou alors, on laisse entrer le désert en détruisant la nature. C’est ce que je disais récemment quand j’étais dans la ville sainte de Touba. Il faut qu’on travaille ensemble à faire revenir la forêt dans notre pays. Chaque Sénégalais doit planter un arbre, et le chef de l’Etat, Macky Sall, a donné le ton en plantant un arbre dans le Palais présidentiel. C’est un symbole très fort quand le chef de l’Etat s’investit lui-même. Par ailleurs, nous devons impérativement lutter contre les feux de brousse. Il y en a trop. Et là, j’en appelle à l’acte citoyen de tous nos compatriotes. L’exemple citoyen que j’ai vu à Latmingué me rassure que c’est possible, car j’ai vu un homme âgé qui a pris toute son énergie pour lutter contre les feux de brousse et protéger la forêt. Si chacun plante un arbre et si nous luttons contre la déforestation, si nous permettons aux Sénégalais de connaître leur environnement, leur faune et leur flore, si nous promouvons des sites comme le Delta du Saloum, le Djoudj ou la réserve de Bandia, je suis sûr que nous irons droit vers le développement durable ».

Certains observateurs ont dénoncé la perte de leadership du Sénégal dans le domaine environnemental en Afrique au profit de pays comme le Mali ou le Congo dont le président, Denis Sassou Nguesso, a été le porte-voix du continent lors du sommet Rio +20. Qu’est ce qui sera fait pour inverser la tendance ?
« Vous avez raison. Mais quand vous dites cela, j’aimerais bien que vous utilisez  l’imparfait. Le Sénégal perdait du terrain parce qu’en réalité, on était dans un environnement sans démocratie. On l’a vu avec les combats du M23, de la société civile ou du mouvement « Y en a marre ». Tout le monde a lutté contre certaines dérives. Là, nous avons installé la démocratie et c’est avec une telle conception des choses qu’un développement est possible. Un jour nouveau s’est levé et je pense qu’en 4 mois de travail, nous avons abattu autant de travail que les autres durant le mandat du président Abdoulaye Wade. Nous sommes sur le terrain. La barre est placée très haut, mais je vous assure que nous allons relever le défi au prix que cela va coûter. Car c’est un grand honneur, pour nous, que d’être ministre en charge de l’environnement au Sénégal. Nous sommes persuadé que nous reprendrons notre place dans le leadership africain. J’ai envie de dire à la jeunesse sénégalaise que nous travaillons à mettre en place des emplois verts. Vous savez, le Centre de suivi écologique (Cse) a démontré, en calculant le nombre d’hectares qui disparaît, que le Sénégal perd, chaque année, 27 milliards de FCfa du fait des feux de brousse. Voilà de l’argent qui pourrait servir au développement de ce pays si nous mettons en place des brigades vertes, des emplois verts, des bourses vertes dans toutes les collectivités locales concernées par les feux de brousse. Ce faisant, nous pourrons créer 20.000 emplois qui toucheront ce qu’on appelle, dans le jargon environnemental, une bourse verte. Ces brigades vertes pourront ainsi se battre contre les feux de brousse et les contenir. Elles pourront aussi participer à notre ambitieux programme de reforestation et nous aider à surveiller nos forêts. Dans le Médina Yoro Foula, dans le Bignona, partout au Sénégal, nos forêts sont pillées. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus laisser perdurer cela, car nous devons protéger nos ressources naturelles. Nous travaillons, en ce moment, avec les Pays-Bas et l’Union  européenne pour trouver les voies et moyens, afin que les jeunes qui composent les brigades vertes aient une reconnaissance juridique, ensuite qu’ils soient dotés d’équipements permettant de les identifier. L’objectif, c’est qu’ils puissent intervenir légalement, en synergie, sur le terrain, avec les agents des parcs nationaux, des eaux et forêts ou de la gendarmerie nationale. Le Sénégal est donc à la pointe du combat pour une promotion effective de l’économie verte. Rappelez-vous du discours du président de la République à Rio, il y a quelques mois. Il est allé très loin en parlant de gouvernement vert. Il s’agit là d’une vision. Concernant le concept de gouvernement vert, « Green government », cela veut dire que chaque ministère doit avoir, dans ses politiques, une préoccupation majeure pour la durabilité. On est  vraiment très optimiste ».

Quelle analyse faites-vous des 4 premiers mois de compagnonnage entre le président Macky Sall et le Ps pour le compte duquel vous siégez au gouvernement ?
« Je dis souvent : ‘‘l’homme qu’il faut à la place qu’il faut’’. Je suis très satisfait du travail abattu, jusque-là, par le président Macky Sall, un homme qui s’investit, sans relâche, pour redresser le Sénégal. Vous savez, les Sénégalais ont exprimé leur choix en élisant le chef de l’Etat avec 65,8 % des suffrages. Eh bien, c’est ce choix de nos compatriotes qu’il me plaît d’accompagner dans la plus grande transparence et dans la plus grande loyauté. Je suis donc content de travailler pour mon pays, d’autant plus que je le faisais bien avant que je ne sois nommé ministre. Je suis très honoré de le faire, car cela a donné espoir à beaucoup de Sénégalais ».

Propos recueillis par Mamadou Lamine DIATTA

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