Boulevard BARBES : Dans l’univers de la prostitution africaine à Paris

«Deux heures déjà qu’elle fait les cent pas, et toujours pas un rond dans le sac». Cette photographie instantanée de soirée maussade d’une prostituée captée par l’objectif du groupe de rap IAM n’a pas jaunie, même plus de quinze ans après. Seul le décor s’est précisé. La place du laconique universel «trottoirs glauques, bars sales, bagarres d’ivrognes» est remplacée par la grande artère du boulevard Barbès de Paris. Un lieu investit jours et nuits, de manière plus discrète, par une prostitution venue principalement d’Afrique.

En mai, même à 21h passées, la grande fourmilière allant de la sortie du métro de Barbès Rochechouart, où le néophyte peut se croire un instant dans une cité orientale, à la très africaine station Château Rouge ne désemplit pas de monde. Quand le jour finit par laisser la place à la nuit, les vendeurs de cigarettes de contrebande venues du Sénégal et les marchants ambulants de fausses marques de parfum et de fringues pour les Papes de la Sape en mal de notoriété et de pécune laissent la place à d’autres «monnayeurs» de… services bien particuliers. La sémantique est multiple pour les nommer : les travailleurs du sexe, les marcheuses du boulevard Barbès, les prostituées africaines. Mais le but est unique : comme à Amsterdam, elles se mettent en «vitrine» en plein air. Il suffit de quelques pas dans Barbès pour s’en rendre compte.

Rencontres nocturnes
22h13mn, une silhouette débouche de la rue Poulet qui donne directement sur le Kfc, un fastfood connu pour ses morceaux de poulets. On peine à faire la différence entre un marketing bien étudié ou un sens de l’humour des chargés de patronyme des rues parisiennes. La question passe au second plan à la découverte d’une fille d’environ 1,70 m avec un physique avantageux. Elle bredouille des mots crus sous forme de proposition sexuelle tarifée dès que nous nous approchons d’elle. Le «Do you speak English» en réponse lui arrache un sourire. La discussion qui s’engage tourne court à cause des hurlements de sirènes des voitures de la police. Elle disparaît comme elle avait apparu, en prenant une rue mitoyenne du boulevard Barbès. Le silence désormais pesant est rompu par le ronronnement mécanique mais en sourdine de deux trottinettes d’un couple de quadra refusant comme des ados attardés de voir les effets du temps sur eux.
Le mauvais temps de ce printemps particulier n’a pas de prise sur les parisiens noctambules. Les clignotants d’une pharmacie n’affichent que 12 degrés au compteur. Les lumières artificielles font découvrir le maquillage excentrique de filles arpentant le Boulevard Barbès et les rues Doudeauville, Myrha, Poissonnière. Elles sont en groupe de 2 à 7. Si les positions sont multiples – au coin de rue, sous les échafaudages d’un ravalement d’immeuble, à côté des abris de bus, les devantures de banque (comme un symbole) –, il y a une constante : elles sont sur la droite du boulevard dans la direction qui mène à la rue Ordener. Une forme de curiosité.

Rembourser 1500 euros par mois
Cathy est la seule à travailler en solitaire. «Je suis en France depuis deux mois. Je démarre dans le métier il y a juste cinq jours», renseigne-t-elle, comme dérangée. «Je ne connais pas encore les autres». De nationalité ghanéenne, elle dit venir du Nigeria où est originaire son père. «Ma sœur a dépensé une fortune en visa, billets d'avion, appartement et nourriture pour me faire venir en France. Après m’avoir accueilli à Paris, elle est repartie à Londres ou elle prépare son mariage». Avec de la persévérance, Cathy finit par dévoiler la somme qu’elle doit : «40.000 euros que je dois rembourser en versant 1500 euros tous les mois». Sentant notre incompréhension de cette particulière solidarité familiale, Cathy avoue : «Elle n’est pas ma vraie sœur. Mais depuis le décès de mon père, elle m’avait pris sous sa coupe, je travaillais dans sa maison au Nigéria». Comment s'est passée le premier rendez-vous avec un client ? «Une honte, tranche-t-elle directement. Depuis 5 jours, j’ai quatre clients par nuit. La passe peut aller jusqu’à 50 euros mais rarement. Je commence à 22h ou 23h pour finir à 3h du matin».

Des stratégies bien huilées pour appâter les clients
Cathy a levé un coin du voile sur leur positionnement à droite du boulevard Barbès. «Nous sommes sur le trottoir de droite pour deux raisons majeures. La première : l'hôtel (ou les appartements mis en place par les macs leur permettant d’accueillir les clients, ndlr) est dans le même coté. Ainsi nous ne sommes pas obligées de traverser le boulevard et du coup, ce qui implique la deuxième raison, éviter de tomber entre les mailles des policiers pour défaut de titre de séjour». En parlant de papiers de séjour, Cathy me montre une convocation au centre pour les droits d’asile de la préfecture de Paris situé au Boulevard Ney du 18ème arrondissement de Paris.
«On m’a conseillé de montrer cette convocation aux policiers en cas de contrôle, confie-t-elle naïvement». À y regarder de plus près, de fortes suspicions d’authenticité planent sur la convocation. Sur ses perspectives d'avenir, Cathy reste évasive : « Je vais là ou le vent me mène. J'ai arrêté mes études au lycée. Si la France peut me permettre de reprendre mes études pour n'importe quel autre métier, je le prends même à 22 ans». Pour l'instant, moins que ce futur lointain, c’est l’immédiat qui l’inquiète, surtout le fait de ne pas pouvoir honorer les 1500 euros mensuel dus à celle qu’elle nomme «ma sœur».
Si Cathy fait bande à part, ce n'est pas le cas de la majorité des autres filles. Elles mettent en place un «système» d'auto défense pour se surveiller à l’aide de téléphones portables. Moulé dans un sweet orange avec une mini jupe sur bas troués et perchés sur des talons aiguilles, Tyna, ghanéenne de 23 ans, vivant en France depuis 2007, n’a aucun mal à reconnaître que son mac la surveille trois ou quatre fois dans la soirée. Sentant nos questions se préciser, elle coupe net : «Vous êtes là pour une interview ou pour le sexe.
La passe est à 100 euros, hôtel compris», nous lance-t-elle sèchement comme pour marquer son territoire. Une zone qu’elle partage avec trois «copines». Elle a le sourire des personnes marquées par les péripéties de la vie ; mais c'est surtout son regard qui est impressionnant. Un regard qu’elle plonge dans celui de son interlocuteur comme pour détecter la moindre faille. Puis brusquement elle se retourne : «Je peux baisser mon prix de vingt euros mais c’est le dernier cadeau que je te fais chéri». Le temps de comprendre que notre présence devenait de moins en moins désirée. Une fille rejoint le groupe. L’une d’elle s’exclame : «Déjà, ça n’a pas duré». Des propos qui témoignent d’une «étreinte plus brève que tendre» pour reprendre la chanson.
23h20 : rencontre avec Estelle, 32 ans et vivant en France depuis un an. Elle vient du Nigeria après avoir passé quelques années en Italie. Estelle dit ne travailler que dans un hôtel car elle a eu des expériences malheureuses en allant chez les «clients». Une fois, raconte-t-elle, un homme, après avoir assouvi ses désirs, à appeler ses amis qui se sont jetés sur elle. Connaissant notre situation (de présence irrégulière en France, ndlr), d’autres composent le numéro de la police pour ne pas payer.

Elles ne sont pas toutes des anges
Les soi-disant hôtels sont des appartements de passe gérés par ceux et celles qui font travailler les filles. Ce sont des filières bien organisées que les autorités françaises essaient en vain de démanteler. Estelle quitte ses copines et presse le pas. «Je dois courir pour ne pas rater le dernier train. Comme j’habite en grande banlieue, à Epinay, je travaille de 6h à 23h30». Être sur le trottoir en pleine journée et être parfois l’objet de quolibets, elle dit n’en a cure des «tarés qui passent et repassent en se moquant d'elle. J’ai un fils à prendre en charge en plus», dit-elle, en s’engouffrant dans la bouche du métro.
Rares ont été les potentiels clients qui ont voulu répondre à nos questions. L’un d’eux préfère seulement dire qu’il vient de l’Afrique de l’Ouest. Il pense que les filles ne sont pas toutes des anges à qui on a forcé la main pour les mettre sur le trottoir. «Je les fréquente depuis quelques temps, j’en ramène jamais chez moi pour des histoires de vol. Certaines font de la prostitution un vrai travail et non par contrainte». Si la situation des filles est certes plus complexe qu’un manichéisme moyenâgeux, elle demeure le symbole de parcours migratoires chaotiques et d’une exploitation par des filières bien organisées.
Chez les «Belles aux bois dormants sur matelas sans ressort, (trop souvent) laissées à leur sort comme des bateaux usés qui ne sortent jamais du port», nous faisons une dernière rencontre : la Police. Elle est bien présente pourtant, car, depuis septembre 2012, cette partie de Paris est confortée à une vigilance policière accrue parce que devenue Zone de sécurité prioritaire (Zsp). Les policiers, bien avenants, nous indiquent qu’il est «interdit de faire un reportage sur la voie publique sans, au préalable, en référer au commissariat de l’arrondissement concerné». Et quid des filles. En France, la prostitution n’est pas interdite. C’est le racolage passif sur la voie publique qui est répréhensible. Tout est question d’interprétation.

Reportage de notre correspondant Moussa DIOP


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