Alain GOMIS au festival « AFRICA FILM » de Londres : « Avec le cinéma, on peut atteindre des liens qui traversent les continents »

(LONDRES) - Londres vient de vivre dix jours de cinéma africain, dans le cadre du 3ème Festival « Film Afrique » organisé par la Société royale africaine. Ainsi, 64 films du continent, dont 9 du Sénégal, ont comblé les cinéphiles de la ville. Trois réalisateurs  africains ont été honorés. Cet hommage, nommé « 3x3 », avait pour but de montrer trois films représentatifs du réalisateur ou de la réalisatrice en question, pour faire connaître leurs trajectoires. Après le succès de « Tey », prix du meilleur film au Fespaco 2013, ce n’était pas une surprise d’avoir Alain Gomis parmi la liste de trois noms, aux côtés de Mati Diop et de Mahamat-Saleh Haroun.

Dans une scène de  « L’Afrance », on trouve des sujets clé par rapport à l’immigration. Quand il s’agit de montrer l’espace extérieur, le Sénégal est mis en premier lieu et la France en deuxième. Etait-ce important de montrer cela ?
 «  Quand on vit à l’extérieur de son pays, on vit avec une image de souvenir qui, finalement, reste un peu fixée dans le temps. Et la difficulté se pose quand tu quittes le quotidien et que quelque chose commence à évoluer. Mais toi, tu restes à une époque qui est un peu passée. Donc, il y a une espèce de séparation qui se fait comme ça. Pour moi, c’était important dans ce film d’avoir une relation avec un pays rêvé, et ces petites choses de tous les jours qui font que, peut-être, un jour, tu ne pourras plus revenir. Je veux dire, tu peux revenir, bien sûr, dans ton pays physiquement ; mais le pays que tu as quitté, forcément, n’existe plus. Il a évolué. Donc, j’avais envie de parler de cette chose-là, qui est une sorte d’injustice pour les immigrés qui ont déjà la difficulté de vivre là, mais en plus, ont ce sentiment de perdre quelque chose de directe avec leur pays. Effectivement, il y a ce discours qu’on peut construire sur le retour et la nécessité de retour. Il y a aussi ce personnage que tu peux construire, le fait de ne pas dire la vérité, de ne pas oser dire à quel point c’est difficile pour toi, d’avoir l’obligation de réussir ; parce que pour ceux qui restent au Sénégal, on pense que là-bas c’est mieux. Pourtant, je pense que maintenant, ils savent beaucoup plus la réalité des choses, même si cela ne les empêche pas d’immigrer. C’est vrai que c’est difficile pour celui qui a eu la chance de partir, d’avouer – ce n’est pas le cas de tout le monde - jusqu’à quel point sa vie quotidienne est difficile. Donc, c’était important pour moi d’avoir ce personnage qui a cette double position : À la douche, il répète que les gens mentent et ne disent pas la vérité, mais il se rend compte qu’il est en train de rentrer là-dedans aussi, qu’il y a quelque chose à l’intérieur de lui qui commence à bouger, quelque chose contre laquelle il n’arrive pas à lutter. Et l’endroit où on vit a aussi une influence. Il fait de vous un autre être humain, et lui [El Hadj], il a un peu de mal à l’assumer. Ce ne sont pas des questions simples. Il n’y a pas de bonnes choses et de mauvaises choses. C’est pour partager ses sentiments et essayer un peu plus de « se comprendre ». C’était aussi important pour moi de montrer aux Sénégalais qui n’ont pas voyagé l’espèce de conflit dont Cheikh Hamidou Kane avait déjà parlé dans « L’aventure ambiguë ». »  
 
Vos films réfléchissent beaucoup sur la condition humaine. Quel est le pouvoir du cinéma dans cette réflexion ?
 «  L’un de mes premiers souvenirs du cinéma, c’est un film d’Ozu, donc un film japonais qui s’appelle « Gosses de Tokyo ». C’est juste une histoire de deux enfants qui changent de quartier avec leur famille de la banlieue de Tokyo. Quand j’ai vu ce film, ces deux enfants, je les connaissais. C’était comme si c’était moi. Ce que je veux dire, c’est que parfois, avec un film provenant d’un pays qui est très étranger, tu peux apprendre des choses profondes sur toi-même. Et pour moi, le cinéma, comme la musique, a cette chose-là, sur laquelle tu ne peux pas mettre nécessairement des mots, mais qui peut atteindre des choses en toi qui sont des liens, qui traversent les continents, qui traversent les pays. Et c’est en ce moment-là que je trouve que le cinéma est beau, parce que pendant quelques instants, on peut dire « nous » et c’est quand même un des plus beaux mots, je trouve, de toute la langue, de pouvoir dire « nous ». Donc, voilà, c’est pour cela que le cinéma a cette beauté. »
 
La programmatrice du festival, Suzy Gillet, parlait de vos films en tant que trilogie. Qu’est-ce que vous en pensez ?
 «  C’est vrai qu’à chaque fois, j’ai eu l’impression que je voulais aller  un peu plus loin. Je n’avais pas l’intention avec « Tey » de finir une trilogie. Mais en tout cas, je posais la question d’identité, rester-rentrer. Effectivement, la question d’identité était beaucoup plus profonde que ça. Ce n’était pas seulement une question d’identité et d’immigration. C’est une question profonde pour chacun d'entre nous, qu'il s’agisse de trouver sa place et de se trouver soi-même. C’est le parcours d’un être humain d'une manière générale. Paradoxalement, peut-être que les gens qui sont exilés ont accès à cette question d’une façon plus brutale, mais peut-être plus claire aussi. Pour moi, c’était de croiser à l’intérieur du doute. Si c’est une trilogie ou pas, ça je ne sais pas. Les films arrivent les uns après les autres, en espérant chaque fois que je peux faire le prochain. Ce n’est jamais gagné. » 
 
Faites-vous partie d'une nouvelle génération de cinéastes ou  êtes-vous plutôt un héritier  du cinéma initié par des pères fondateur tels que Ousmane Sembène ?
 «  C’est difficile d’avoir un regard sur moi-même. J’essaie de faire des films et pour chacun qui fait des films, c’est toujours une nouvelle aventure, parce qu’il faut retrouver l’argent et tout ça. Moi, je n’ai pas tellement le temps de me demander si je suis une rupture ou une continuation. Là où la rupture est importante, c’est plus dans le mode de production. Aujourd’hui, le réveil du digital est une vraie révolution parce que cela permet de faire des films pour beaucoup moins cher. Et c’est cela, aujourd’hui, ce qui est une vraie et grande opportunité. Maintenant, on peut prendre le cinéma ; trouver une caméra et tourner. Ça, c’est quelque chose d’incroyable, parce que du coup, on peut amener le cinéma partout et dans toutes les classes sociales aussi. Et donc, c’est la possibilité des nouveaux films qui donnent la voix aux gens qui n’avaient pas la parole. Pour moi, c’est cela la vraie nouveauté ».

 Qu’est-ce qu’il faut pour ré-ouvrir les salles de cinéma en Sénégal ?
 «  Pour moi, comme pour n’importe quel cinéaste de cette nouvelle génération de cinéastes et de réalisateurs, avoir des salles de cinéma est très nécessaire. On dit qu'on a envie que de nouvelles salles s’ouvrent, mais tu ne peux pas avoir une salle avec un seul ou deux ou trois réalisateurs qui fassent deux ou trois films tous les deux ans ou quatre ans. Il y a une nécessité de disposer de beaucoup de films de genres différents. Ce n’est pas seulement de faire un seul genre de films. J’espère qu’il va y avoir des films de comédie, d’action, d’amour… On a besoin de films très différents et de nouvelles générations de cinéastes. Donc, ce qui est très important pour moi, c’est de pouvoir travailler avec cette génération. Il y a ce programme qui a été initié il y a quelques mois par Oumar Sall et Ciné Cap qui s’appelle « Un court-métrage », où il y a déjà dix jeunes réalisateurs et réalisatrices qui sont là pour faire un court-métrage. Il y a des « workshops » qui s’organisent. Donc, voilà, on a la possibilité, tout de suite, de travailler ensemble et faire venir des personnes d’ailleurs pour qu’ils disent comment eux ont trouvé la solution, parce qu’à chaque fois, on doit trouver des solutions pour réussir à faire son film. À chaque fois, c’est une architecture à mettre en place, où est-ce qu’on va trouver l’argent, etc. Je pense que les énergies peuvent se croiser et qu’on a besoin les uns des autres. On en a besoin, en étant différents, parce qu’on a besoin de cinémas différents. Si tout le monde fait le même film, cela ne sert à rien ».

Propos recueillis par Estrella SENDRA  (Correspondance particulière)


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