Cinema

5ème anniversaire du décès du pionnier sénégalais du 7ème art : Le futur Musée du cinéma portera le nom de Sembène

Le directeur de la Cinématographie, Hugues Diaz, a annoncé, en marge de l’atelier sur le cadre réglementaire et législatif du cinéma sénégalais, qu’un Musée de la cinématographie, qui portera le nom de Sembène Ousmane, sera édifié au Sénégal. L’annonce intervient à la veille du 5e anniversaire, ce 9 juin, du décès de ce pionnier du 7ème art sénégalais, voire africain.
La Direction de la cinématographie (Dci) ambitionne de perpétuer la mémoire des précurseurs du 7ème art sénégalais : Djibril Diop Mambéty, M. Johnson Traoré, Sembène Ousmane… « Ils ont tout donné. Ils ne vivaient que pour le cinéma jusqu’à en faire une religion », a témoigné Hugues Diaz, en marge de l’atelier résidentiel sur le cadre réglementaire et législatif du cinéma sénégalais. Le patron de la Dci explique que des considérations techniques, familiales ont retardé la mise sur pied du musée de la cinématographie portant le nom de Sembène. H. Diaz informe que le musée du cinéma est une initiative que la Dci envisage de mettre sur pied dans le cadre d’un grand projet avec une démarche inclusive impliquant les professionnels du sous-secteur pour voir la bonne formule.
« L’Etat du Sénégal s’est engagé à perpétuer l’œuvre, la mémoire de ces hommes de culture, du cinéma, a assuré le patron de la Dci. Il n’y a aucun doute, dans les actions à court ou moyen terme, à mener pour l’érection d’un musée de la cinématographie sénégalaise. » Hugues Diaz avance qu’en relation avec les collectivités locales, il est grand temps qu’on ait une rue, un espace qui porte le nom de Sembène Ousmane comme cela a été fait à Ouagadougou (Burkina Faso).

Un cinéma de progrès
Dans le même élan, Mahmoud Kane, président d’honneur du Festival « Images et vie » voit en Sembène Ousmane un grand monsieur. « Il a commencé par la littérature et il a compris les limites de l’écrit par rapport à son peuple. Il a compris l’importance de l’image et s’est investi dans le cinéma », dit-il. Sur ce plan, rappelle M. Kane, il s’est appliqué un peu l’adage des Chinois qui disent « Il vaut mieux voir une fois qu’entendre 1000 fois ». C’est ça la force de Sembène. « Que nous le veuillons ou non, ce séminaire sur le cinéma doit rendre hommage à Sembène, estime le président d’honneur du Festival Images et vie. C’est bien heureux que l’atelier se tienne à deux jours de l’anniversaire de son décès. » Mahmoud Kane juge que la nouvelle orientation du cinéma sénégalais doit être dédiée à Sembène.
Sa vision, sa perception du cinéma, c’est le militant, le défenseur d’une cause. Dans tous ses films, rappelle M. Kane, il y a une orientation globale qui est fonction du moment, mais qui enjambe l’exemple particulier pour rentrer dans un cadre universel. « C’est en cela que Sembène n’appartient plus au Sénégal, remarque-t-il. Il est devenu un homme universel. Un cinéma engagé auprès du peuple qui ne cessera jamais d’éclairer les hommes, et les femmes dans ce qu’ils doivent faire en priorité. » Mahmoud Kane perçoit en Sembène une icône universelle qui a dit des vérités qui sont immuables. Et chacun, en fonction de sa propre approche, de son vécu, en prend une proportion et se l’approprie.
De son côté, le réalisateur Ben Diogaye Bèye salue le dévouement de Sembène pour le 7ème art sénégalais, un cinéma qui soit utile à son peuple, un cinéma de progrès, qui désaliène, qui fasse évoluer les pratiques sociales. « Nous sommes toujours dans cette direction, assure B. D. Bèye.  Celui-ci rappelle qu’en tant que doyen, Sembène avait commencé, comme avec les autres, à parler des difficultés du cinéma sénégalais. « Il avait commencé à lutter pour qu’on s’en sorte. Si nous continuons à nous battre, ce n’est pas pour nous,  c’est pour une idée née avant nous. Il avait toujours ce désir d’avoir un cinéma respecté et respectable, crédible. » Ben Diogaye Bèye prophétise : « Avec les textes que l’on est en train de mettre en place, le cinéma devrait être ragaillardi et plus facile à exercer pour les générations futures ».

E. Massiga FAYE

Financement du 7ème art : Les cinéastes traquent les fonds alloués par l’Etat

SALY (Mbour) - Le financement du cinéma intéresse les professionnels du 7ème art sénégalais. Dans leur quête de ressources, ils demandent une dotation des fonds prévus dans le budget du ministère de la Culture.

Paradoxe ! Aussi surprenant que cela puisse être, le 7ème art sénégalais traverse des difficultés conjoncturelle et structurelle. A contrario, ces dernières années ont été marquées par une augmentation substantielle des fonds alloués au cinéma et à l’audiovisuel. Seulement, les acteurs peinent à lever des fonds locaux suffisants pour produire. 
Hier, au deuxième jour de l’atelier résidentiel portant sur le cadre réglementaire et législatif du cinéma et de l’audiovisuel, réalisateurs, producteurs… se sont livrés à de doux empoignades sur le nerf de la guerre : le financement. Il ressort essentiellement des débats, une exigence des acteurs de voir une dotation des fonds prévus dans le budget. 
En filigrane, ils concernent essentiellement le Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (de près de 4 milliards de FCfa) prévu dans les cinq décrets d’application de la Loi 2002- 18 du 15 avril 2002 portant organisation des activités de production, d’exploitation et de promotion cinématographiques et audiovisuelles.
Selon le réalisateur Clarence Delgado, ce fonds de promotion, non encore disponible, doit être évolutif en tenant compte de l’évolution du coût de la vie. Pour lui, il s’agit d’aller au-delà du montant prévu. Son collègue Ahmadou Saloum Seck suggère, pour sa part, que ce fonds s’autofinance avec d’autres ressources que l’institutionnel. Dans la même lancée, le réalisateur Moussa Touré, par ailleurs parrain artistique du Fonds panafricain pour le cinéma et l’audiovisuel, juge qu’il ne faut pas rêver. « Il faut aller chercher les moyens avec d’autres instances de financement, dit-il. Cherchons des sous pour des productions en qualité et en quantité. »
Toujours est-il que certains acteurs ont relevé des insuffisances dans le fonctionnement du fonds, notamment la restriction de l’information au niveau du ministère de la Culture. Sur ce point, C. Delgado déplore l’absence d’arrêté ministériel et d’une ligne de crédit dans le budget dudit cabinet. Baba Ndiaye du ministère de Culture prône une transparence avec les acteurs, une concertation dans le mode de dévolution pour débloquer le fonds.

Production, distribution et exploitation
Pour cela, propose Moussa Touré, il faut une unité organique des acteurs et taire les querelles intestines. Clarence Delgado note plutôt un manque de volonté politique. « Si les ressources sont disponibles, on entendra plus les cinéastes », affirme le réalisateur-producteur. Il souhaite que ce fonds de promotion soit administré par le futur Centre national de la cinématographie.
Dans sa communication portant sur « Un cadre promotionnel pour les activités de cinématographiques au Sénégal », Fidèle Diémé, directeur de la photo et ancien directeur de la Cinématographie, aborde le décret relatif au fonds de promotion.
De son point de vue, la mise en œuvre des dispositions prévues par ce texte réglementaire doit permettre d’apporter des éléments de réponse aux attentes pressantes des entrepreneurs de toute la chaîne de l’industrie cinématographique et audiovisuelle. « Le fonds intéressait non seulement les réalisateurs, producteurs de films mais également les exploitants de salle de cinéma et autres promoteurs », observe F. Diémé. Il poursuit son propos : « Plusieurs fois annoncé, mais jamais réalisé, la mise en œuvre de cet important outil de promotion des segments du secteur cinématographique a fini par constituer et constitue de nos jours un véritable casse-tête, sinon un facteur handicapant dans la gestion administrative et technique du cinéma au Sénégal ».
M. Diémé pense que professionnels  du cinéma et de l’audiovisuel opérant dans les sous-secteurs de la production, de la distribution, de l’exploitation et des industries techniques piaffent toujours d’impatience. « Ce fonds est effectivement censé contribuer, en tout ou en partie, au financement de ces activités selon les mécanismes de fonctionnement et de financement qui tiennent compte des expériences en cours ailleurs, particulièrement dans l’espace Uemoa », rappelle Fidèle Diémé. Outre le Fonds national de promotion, d’autres mécanismes de financement ont été listés : le Programme d’appui à l’industrie cinématographique et audiovisuelle (Paica, à hauteur de 300 millions de FCfa), le Fonds d’aide au cinéma (47 millions de FCfa), la dotation qui continue d’être allouée aux Rencontres cinématographiques de Dakar (Recidak, de 50 millions à 35 millions de FCfa), alors que cet événement n’existe plus depuis 2002. La question essentielle qui s’impose aux différents acteurs est : où sont les fonds et comment les utiliser ?

De notre envoyé spécial E. Massiga FAYE

Une ligne de crédit en 2013 pour le Fonds de promotion du cinéma
Le ministre de la Culture va demander l’inscription, dans le budget de l’année 2013, d’une ligne de crédit pour alimenter le Fonds de promotion du cinéma et de l’audiovisuel, a annoncé le directeur de la cinématographie. ‘’Dans le cadre du budget 2013, il est prévu une inscription pour l’alimentation de ce fonds. Le ministre de la Culture va saisir prochainement son collègue en charge de l’Economie et des Finances avec comme principal argumentaire le décret d’application signé en 2004’’, a expliqué Hugues Diaz. Le montant de ce premier décaissement sera ‘’laissé à l’appréciation des services du ministère des Finances’’, a-t-il précisé au deuxième jour d’un atelier sur le cadre juridique et réglementaire du cinéma. Il a estimé que la non-alimentation du Fonds de promotion constitue ‘’une faute administrative’’. ‘’On va tout faire pour avoir quelque chose dans le budget, parce que c’est un décret qui institue le Fonds. Il est hors de question que ce fonds ne soit pas alimenté’’, a insisté le directeur de la cinématographie.Il a dit que c’est l’absence de ligne pour alimenter le fonds qui explique que l’argent perçu avec les autorisations de tournage – dont le décret d’application existe aussi - est versé dans un compte de dépôt et de consignation. ‘’Si le fonds existait, les redevances qui sont versées dans le cadre des autorisations de tournage seraient reversées dans le fonds, comme le dit la loi’’, a indiqué Hugues Diaz.                  

(APS)

CINEMA et AUDIOVISUEL : Gros plan sur les maux du 7ème art sénégalais

Les maux dont souffre le 7ème art sénégalais font l’objet d’un atelier sur le cadre juridique et réglementaire du cinéma et de l’audiovisuel ouvert, hier, à Saly. La rencontre est initiée par la direction de la Cinématographie, en partenariat avec la Stratégie de croissance accélérée (Sca), le Bureau sénégalais du droit d’auteur (Bsda)et le projet des entreprises créatives et culturelles de Sénégal (Peccs).
SALY - Un énième séminaire ou atelier de plus ? Que non, si on en croit Hugues Diaz, le directeur de la Cinématographie, dans son mot de bienvenue à l’ouverture, hier, de l’atelier résidentiel sur le cadre juridique et réglementaire du cinéma et de l’audiovisuel. Il a expliqué, devant des professionnels du cinéma (réalisateurs, producteurs, exploitants…) et des directeurs de Centres culturels régionaux que le présent atelier se fixe pour objectif de dresser un diagnostic synthétique, mais profond des évolutions négatives et positives intervenues à ce niveau.
Il est question, dans une commune compréhension des enjeux, de s’inscrire dans une perspective pragmatique de mise en synergie des potentialités de tous les acteurs culturels en général et des professionnels du cinéma et de l’audiovisuel en particulier. « L’environnement organisationnel et économique du cinéma et de l’audiovisuel sénégalais est entre fragilités structurelles et difficultés conjoncturelles », a constaté Hugues Diaz.
Les maux déjà identifiés sont la diminution de la production, l’insuffisance du financement, la quasi disparition des salles, le déficit en organisation et en formation des acteurs, l’environnement de travail peu attractif, les textes législatifs et réglementaires non appliqués.
Toujours est-il que produire un film est toujours une entreprise risquée, prenant parfois la forme d’un véritable pari. En effet, remarque H. Diaz, l’œuvre cinématographique est avant tout un travail collectif faisant intervenir de multiples collaborateurs. Une telle situation, dit-il, multiplie, à coup sûr, les possibilités de défaillance. A cela s’ajoute la précarité du travail artistique ou culturel. « L’industrie du cinéma, en dépit des évolutions technologiques, est une industrie lourde qui nécessite des investissements beaucoup plus élevés que la plupart des autres industries culturelles », estime le directeur de la cinématographie.
Représentant le ministre de la Culture et du Tourisme, Abdoulaye Racine Senghor, premier conseiller, a suggéré une approche inclusive, holistique et une dynamique unitaire. Il juge qu’il faut agir immédiatement pour trouver des solutions et remèdes endogènes aux maux qui secouent le 7ème art sénégalais. Il a renouvelé l’appel du ministre de la Culture au « disso », c'est-à-dire une concertation permanente et constructive entre les professionnels du cinéma, le secteur privé et les pouvoirs publics nationaux.
« L’achèvement de l’élaboration de la Lettre de politique sectorielle de la Culture et du Tourisme constitue une base stratégique pour la mise en cohérence planifiée du développement  de ces secteurs clés dans l’économie nationale », a affirmé A. Racine Senghor. Il a invité les participants à l’atelier de proposer des lignes directrices pertinentes pour le développement d’une industrie cinématographique et audiovisuelle forte, pérenne, pourvoyeuse d’emplois et de richesses.

En attendant les décrets d’application
Dans sa volonté de réguler et de réorganiser la cinématographie et l’audiovisuel, l’Etat du Sénégal a voté des lois dont la plus récente et la plus porteuse d’espoir est la Loi 2002-18 du 15 avril 2002 portant règles d’organisation des activités de production, d’exploitation et de promotion cinématographiques et audiovisuelles. A cet effet, cinq décrets d’application ont été pris en 2004.  Hormis le décret sur les autorisations de tournage, aucun autre n’est appliqué. C’est ainsi que l’atelier résidentiel de Saly ambitionne de permettre une plus grande familiarisation avec le dispositif législatif et réglementaire, une identification des contraintes qui empêchent l’application effective des textes et la mise sur pied d’un comité de suivi-évaluation pour une application des recommandations issues de l’atelier.

El H. Massiga FAYE

Les métiers du cinéma et de l’audiovisuel revoient leurs textes

La direction de la Cinématographie mise sur le développement d’une industrie du 7ème art et de l’audiovisuel. Un atelier sur le cadre juridique et réglementaire de la cinématographie et de l’audiovisuel va réunir les professionnels du secteur, du 5 au 7 juin, à Saly.
L’idée est de sensibiliser sur l’existence d’un dispositif législatif et réglementaire dans le domaine du cinéma et de l’audiovisuel. Selon un document de présentation, l’atelier sera un espace de partage et d’appropriation pour une harmonisation de l’environnement juridique, fiscal et socio- économique, afin de créer un cadre incitatif à l’exercice des métiers du cinéma et de l’audiovisuel.
L’objectif est de créer un cadre de renforcement de capacités et de concertation entre les différentes parties prenantes en vue de l’amélioration du sous-secteur cinématographique et audiovisuel vers une industrie du cinéma viable.  A cette réunion, sont attendus 70 participants provenant essentiellement du ministère de la Culture et du Tourisme, du ministère de l’Economie et des finances, du ministère du Travail, du Cnra, du Bsda, de l’Ipres, des centres culturels régionaux et de la Stratégie de croissance accélérée.  Les échanges porteront sur la loi et les décrets d’application portant règles d’organisation des activités de production, d’exploitation et de promotion cinématographiques et audiovisuelles au Sénégal, la loi sur le droit d’auteur et les droits voisins, la fiscalité et sur le régime social des professionnels du cinéma et de l’audiovisuel.

E. M. FAYE

MOUSSA SENE ABSA, réalisateur : « Les audits doivent également concerner le cinéma sénégalais »

A son actif, une filmographie très riche : « Madame brouette », « Tableau ferraille », « Téranga Blues »… Actuellement, le réalisateur Moussa Sène Absa finalise « Sangomar », un documentaire qui retrace les différentes péripéties de l’élection présidentielle du 25 mars dernier. Dans cet entretien, il aborde des sujets aussi divers que la politique, la culture. Selon lui, à la lumière de tout l’argent injecté dans le secteur, le cinéma sénégalais devrait être audité.
Interview réalisée par

Quelle est l’actualité cinématographique de Moussa Sène Absa ?
Présentement, je suis en train de terminer un film qui s’appelle « Sangomar », qui est un peu le second volet d’une trilogie que je fais sur les situations politiques au Sénégal en général. Le premier volet c’était « Yodé », le sacrifice, que j’ai fait l’année dernière. Ce film retrace l’histoire politique du pays de l’alternance jusqu’à 2011. Dans une certaine continuité, « Sangomar » aborde, dans un deuxième volet, la présidentielle de 2012, depuis la campagne électorale jusqu’à la fin du second tour, en reprenant tous les faits majeurs de la vie politique sénégalaise de 1848 à nos jours. C’est un fait extrêmement important. Il faut que les Sénégalais réfléchissent sur la manière de faire la politique. Je me suis rendu compte que la politique est devenue un métier, une porte dérobée vers le pouvoir personnel. Cette réflexion évoque également les grands hommes qui sont passés ici, en rappelant comment nos royaumes étaient gérés, les faits majeurs auxquels le Sénégal a participé dans notre parcours d’une nation bénite. Je travaille également sur d’autres grands projets dont un sur notre compatriote Batling Siky depuis quinze ans.

Sur quel registre avez-vous travaillé, documentaire ou fiction ?
J’ai fait deux documentaires : « Yolé », puis « Sangomar ». J’ai fini de tourner. Il me reste des interviews à faire. J’ai eu Serigne Mansour Sy Djamil, Damel Meïssa Fall. Il me reste entre autres personnalités de la vie politique, Amath Dansokho, Ibrahima Fall, Ibrahima Sène du Pit, Moustapha Niasse… Le gros du travail est déjà fait avant le montage.

Comment êtes-vous parvenu à assurer la production de ces deux films en l’absence, au Sénégal, d’un fonds de soutien ?
Aussi paradoxal que cela puisse être, j’ai moi-même produit ces deux films. Je n’ai pas eu de financement. « Yolé » m’a coûté 150.000 dollars (environ 75 millions de  FCfa). « Sangomar », également, a été produit sur fonds propres pour parler de mon pays. Vous soulevez une question extrêmement importante qui mérite une profonde réflexion. J’ai l’habitude de dire que le cinéma c’est comme une armée. Si vous n’avez pas un bon cinéma, vous prenez celui du voisin. Idem pour l’armée. L’image est d’une importance telle, aujourd’hui, que ne pas permettre à son peuple de voir ses propres images, c’est la meilleure voie de l’aliéner d’une part. D’autre part, c’est la meilleure façon de ne pas lui faire comprendre les objectifs de développement, quels qu’ils soient. Si l’individu n’a pas une appréciation de sa propre personne, de sa propre histoire, de sa culture, de son devenir, on ne peut rien tirer de ce citoyen. Parce qu’il ne sait pas qui il est, d’où il vient, où il va. Le cinéma a cette force extrêmement importante de faire qu’un bon film, qui est par exemple à Cannes, comme le cas de notre compatriote Moussa Touré, qui arrive à ce stade d’une compétition internationale, vaille 10 ambassades comme représentation diplomatique. En l’espace d’une journée, d’une semaine, tous les projecteurs sont braqués sur ce pays. On ne parle que de ce pays sur toutes les chaînes de télévision du monde. Il n’y a pas une campagne publicitaire aussi importante qu’un bon film qui fait le tour du monde. Par exemple, avec « Madame brouette », nous avons fait 180 festivals à travers le monde. « Tableau ferraille », c’était pareil. Dans aucun de ces films, il n’y a eu la main de l’Etat.

Dans ce cas, quelle est la solution ?
Le cinéma est une entreprise majeure qui demande énormément de moyens. On peut trouver les moyens ailleurs, c’est ce que je fais, mais je trouve indécent de venir tendre la main à un bailleur européen alors qu’on est indépendant depuis 1960. Il y va de la crédibilité des cinéastes d’avoir un fonds qui permette, quand on négocie avec un producteur, de mettre quelque chose sur la table au nom de son pays. Produire un film, aujourd’hui, relève du parcours du combattant. En moyenne, je mets 4 à 5 ans pour faire un film, tandis que mes collègues burkinabès font un film tous les 2 à 3 ans. N’oublions pas que le Sénégal a fait Sembene Ousmane, Djibril Diop Mambéty, qui sont les deux plus grandes références quand on parle du 7ème art sur le continent africain.
Comment expliquez-vous ce paradoxe entre cette notoriété et la situation actuelle du cinéma au Sénégal ?
Il y a un vrai manque de vision politique cinématographique dans notre pays. Si on comprend que l’Amérique a dominé le monde avec l’image, nous qui n’avons pas la puissance des Usa, nous devons considérer nos images comme notre sauveur. Regardez les chaînes de télévisions, quel est le contenu local des émissions en termes de fiction et de documentaire. C’est le vide total. A la place, nous avons des documentaires, des fictions, européens, hindous, américains. Alors que nous avons une capacité de production extraordinaire. Je prends l’exemple du vieux Momar Thiam. Les gens le considèrent comme fini. C’est dommage qu’on pense qu’il est vieux et qu’il ne peut plus faire de film. Alors que Manuel de Olivera a tourné jusqu’à 100 ans. Au cinéma, il n’y a pas d’âge. C’est comme du vin. Plus c’est vieux, mieux c’est. On est entrain de faire du cinéma le parent pauvre de la culture. C’est cela le grand drame. De plus en plus, des jeunes veulent faire du cinéma. La demande sociale n’est pas seulement de boire et de manger. Le peuple a besoin de pain mais aussi de rose, pour reprendre un philosophe. On ne mange pas des roses, mais on a besoin du beau. La demande sociale n’est pas seulement d’avoir à manger, à boire, des médicaments qui coûtent moins chers. Mais qu’est-ce qu’on met à l’intérieur de l’enfant pour qu’il soit demain un bon citoyen qui connaît son  pays, qui l’aime, qui soit plus tolérant et plus engagé dans toutes les luttes d’émancipation, de valorisation de sa propre culture ? Cette valorisation passe par ses propres images. Des héros comme Lat Dior, Samory Touré, Batling Siky, nous rappellent des faits historiques, des grandeurs qui nous valorisent.

A ce sujet, est-ce que les cinéastes n’ont pas un rôle à jouer pour accompagner la politique du gouvernement ? D’autant plus qu’ils ne font pas montre d’unité dans leur approche, notamment lorsque le président Wade a agité l’idée d’un centre panafricain de production audiovisuelle.
Je trouve cela regrettable. Dès l’instant qu’on est cinéaste, notre mission est de faire des films. Pour être crédible, il faut être uni. Pour être plus fort et efficace, il faut être uni. Le problème qui s’est posé est une question de préséance. Qui va diriger quoi ? Je n’ai pas besoin de diriger une caisse vide, une structure virtuelle. Où sont passés les 3 milliards que le président Wade avait donnés pour le centre technique du cinéma ? Cela fait 30 ans que je fais du cinéma, mais je n’ai jamais reçu un financement d’un gouvernement sénégalais. J’ai entendu dire qu’avec les 3 milliards, ils ont acheté un matériel bidon qu’ils ont réceptionné à la va-vite, en cachette, par un comité fantôme. Il faut que cela soit clair. Les audits doivent également concerner le cinéma. Il y a des fonds publics qui ont été dégagés. Où est cet argent ? Si une politique cinématographique, sur une base d’un milliard de FCfa par an, ne marche pas, il y a un problème. Le Burkina, à côté, en met un plus, et produit au moins, chaque année, 3 à 4 films par an. Avec un milliard, on peut financer deux longs métrages par an, cinq documentaires grand format, cinq courts métrages fiction et cinq courts métrages documentaire et 100 millions de FCfa pour la formation. Le gros problème du cinéma sénégalais, c’est la formation. J’enseigne le cinéma dans pas mal d’universités dans le monde, avec des enseignements très pointus et rigoureux. Et là, on ne peut pas compétir avec ces gens issus de ces universités lorsqu’on n’est pas bien formé. La réflexion doit partir du fait que nous sommes d’une grande tradition orale. Le chantier doit partir de l’homme. Il doit être la base de tout développement. Je suis optimiste. Il y a lieu de refaçonner l’homo senegalensis pour le type de société que nous voulons. Pour répondre à cette préoccupation, le cinéma et la télévision sont des outils formidables.

Parlant d’hommes et d’optimisme, comment percevez-vous la nomination d’un artiste de la dimension de Youssou Ndour à la tête du ministère de la Culture et du Tourisme ?
Je suis très optimiste. Les Wolofs disent que celui qui a une cuillère ne peut pas se brûler. Tel est le cas de Youssou Ndour. On ne peut pas, dans un pays qui compte 14 millions d’habitants, avoir un individu comme Youssou Ndour qui est connu de par le monde et ne pas l’utiliser pour la culture. Jusqu’au fin fond du Mexique, les gens écoutent la musique de Youssou Ndour. Cela veut dire que nous avons des valeurs dont nous ne profitons pas assez. Avoir quelqu’un comme Youssou Ndour comme ministre de la Culture peut rendre la destination Sénégal beaucoup plus intéressante, avec un bon calendrier culturel, avec des infrastructures adéquates. Youssou a les capacités de le faire et je sais qu’il y a une volonté politique. C’est un homme de culture et il sait l’importance de la culture dans une société. C’est quelqu’un qui a de l’humilité et qui mise sur le travail.

E. Massiga FAYE & Omar Diouf (Photo: Pape SEYDI)

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