MOUSSA SENE ABSA, réalisateur : « Les audits doivent également concerner le cinéma sénégalais »
Wednesday, 19 June 2013 13:17
A son actif, une filmographie très riche : « Madame brouette », « Tableau ferraille », « Téranga Blues »… Actuellement, le réalisateur Moussa Sène Absa finalise « Sangomar », un documentaire qui retrace les différentes péripéties de l’élection présidentielle du 25 mars dernier. Dans cet entretien, il aborde des sujets aussi divers que la politique, la culture. Selon lui, à la lumière de tout l’argent injecté dans le secteur, le cinéma sénégalais devrait être audité.
Interview réalisée par
Quelle est l’actualité cinématographique de Moussa Sène Absa ?
Présentement, je suis en train de terminer un film qui s’appelle « Sangomar », qui est un peu le second volet d’une trilogie que je fais sur les situations politiques au Sénégal en général. Le premier volet c’était « Yodé », le sacrifice, que j’ai fait l’année dernière. Ce film retrace l’histoire politique du pays de l’alternance jusqu’à 2011. Dans une certaine continuité, « Sangomar » aborde, dans un deuxième volet, la présidentielle de 2012, depuis la campagne électorale jusqu’à la fin du second tour, en reprenant tous les faits majeurs de la vie politique sénégalaise de 1848 à nos jours. C’est un fait extrêmement important. Il faut que les Sénégalais réfléchissent sur la manière de faire la politique. Je me suis rendu compte que la politique est devenue un métier, une porte dérobée vers le pouvoir personnel. Cette réflexion évoque également les grands hommes qui sont passés ici, en rappelant comment nos royaumes étaient gérés, les faits majeurs auxquels le Sénégal a participé dans notre parcours d’une nation bénite. Je travaille également sur d’autres grands projets dont un sur notre compatriote Batling Siky depuis quinze ans.
Sur quel registre avez-vous travaillé, documentaire ou fiction ?
J’ai fait deux documentaires : « Yolé », puis « Sangomar ». J’ai fini de tourner. Il me reste des interviews à faire. J’ai eu Serigne Mansour Sy Djamil, Damel Meïssa Fall. Il me reste entre autres personnalités de la vie politique, Amath Dansokho, Ibrahima Fall, Ibrahima Sène du Pit, Moustapha Niasse… Le gros du travail est déjà fait avant le montage.
Comment êtes-vous parvenu à assurer la production de ces deux films en l’absence, au Sénégal, d’un fonds de soutien ?
Aussi paradoxal que cela puisse être, j’ai moi-même produit ces deux films. Je n’ai pas eu de financement. « Yolé » m’a coûté 150.000 dollars (environ 75 millions de FCfa). « Sangomar », également, a été produit sur fonds propres pour parler de mon pays. Vous soulevez une question extrêmement importante qui mérite une profonde réflexion. J’ai l’habitude de dire que le cinéma c’est comme une armée. Si vous n’avez pas un bon cinéma, vous prenez celui du voisin. Idem pour l’armée. L’image est d’une importance telle, aujourd’hui, que ne pas permettre à son peuple de voir ses propres images, c’est la meilleure voie de l’aliéner d’une part. D’autre part, c’est la meilleure façon de ne pas lui faire comprendre les objectifs de développement, quels qu’ils soient. Si l’individu n’a pas une appréciation de sa propre personne, de sa propre histoire, de sa culture, de son devenir, on ne peut rien tirer de ce citoyen. Parce qu’il ne sait pas qui il est, d’où il vient, où il va. Le cinéma a cette force extrêmement importante de faire qu’un bon film, qui est par exemple à Cannes, comme le cas de notre compatriote Moussa Touré, qui arrive à ce stade d’une compétition internationale, vaille 10 ambassades comme représentation diplomatique. En l’espace d’une journée, d’une semaine, tous les projecteurs sont braqués sur ce pays. On ne parle que de ce pays sur toutes les chaînes de télévision du monde. Il n’y a pas une campagne publicitaire aussi importante qu’un bon film qui fait le tour du monde. Par exemple, avec « Madame brouette », nous avons fait 180 festivals à travers le monde. « Tableau ferraille », c’était pareil. Dans aucun de ces films, il n’y a eu la main de l’Etat.
Dans ce cas, quelle est la solution ?
Le cinéma est une entreprise majeure qui demande énormément de moyens. On peut trouver les moyens ailleurs, c’est ce que je fais, mais je trouve indécent de venir tendre la main à un bailleur européen alors qu’on est indépendant depuis 1960. Il y va de la crédibilité des cinéastes d’avoir un fonds qui permette, quand on négocie avec un producteur, de mettre quelque chose sur la table au nom de son pays. Produire un film, aujourd’hui, relève du parcours du combattant. En moyenne, je mets 4 à 5 ans pour faire un film, tandis que mes collègues burkinabès font un film tous les 2 à 3 ans. N’oublions pas que le Sénégal a fait Sembene Ousmane, Djibril Diop Mambéty, qui sont les deux plus grandes références quand on parle du 7ème art sur le continent africain.
Comment expliquez-vous ce paradoxe entre cette notoriété et la situation actuelle du cinéma au Sénégal ?
Il y a un vrai manque de vision politique cinématographique dans notre pays. Si on comprend que l’Amérique a dominé le monde avec l’image, nous qui n’avons pas la puissance des Usa, nous devons considérer nos images comme notre sauveur. Regardez les chaînes de télévisions, quel est le contenu local des émissions en termes de fiction et de documentaire. C’est le vide total. A la place, nous avons des documentaires, des fictions, européens, hindous, américains. Alors que nous avons une capacité de production extraordinaire. Je prends l’exemple du vieux Momar Thiam. Les gens le considèrent comme fini. C’est dommage qu’on pense qu’il est vieux et qu’il ne peut plus faire de film. Alors que Manuel de Olivera a tourné jusqu’à 100 ans. Au cinéma, il n’y a pas d’âge. C’est comme du vin. Plus c’est vieux, mieux c’est. On est entrain de faire du cinéma le parent pauvre de la culture. C’est cela le grand drame. De plus en plus, des jeunes veulent faire du cinéma. La demande sociale n’est pas seulement de boire et de manger. Le peuple a besoin de pain mais aussi de rose, pour reprendre un philosophe. On ne mange pas des roses, mais on a besoin du beau. La demande sociale n’est pas seulement d’avoir à manger, à boire, des médicaments qui coûtent moins chers. Mais qu’est-ce qu’on met à l’intérieur de l’enfant pour qu’il soit demain un bon citoyen qui connaît son pays, qui l’aime, qui soit plus tolérant et plus engagé dans toutes les luttes d’émancipation, de valorisation de sa propre culture ? Cette valorisation passe par ses propres images. Des héros comme Lat Dior, Samory Touré, Batling Siky, nous rappellent des faits historiques, des grandeurs qui nous valorisent.
A ce sujet, est-ce que les cinéastes n’ont pas un rôle à jouer pour accompagner la politique du gouvernement ? D’autant plus qu’ils ne font pas montre d’unité dans leur approche, notamment lorsque le président Wade a agité l’idée d’un centre panafricain de production audiovisuelle.
Je trouve cela regrettable. Dès l’instant qu’on est cinéaste, notre mission est de faire des films. Pour être crédible, il faut être uni. Pour être plus fort et efficace, il faut être uni. Le problème qui s’est posé est une question de préséance. Qui va diriger quoi ? Je n’ai pas besoin de diriger une caisse vide, une structure virtuelle. Où sont passés les 3 milliards que le président Wade avait donnés pour le centre technique du cinéma ? Cela fait 30 ans que je fais du cinéma, mais je n’ai jamais reçu un financement d’un gouvernement sénégalais. J’ai entendu dire qu’avec les 3 milliards, ils ont acheté un matériel bidon qu’ils ont réceptionné à la va-vite, en cachette, par un comité fantôme. Il faut que cela soit clair. Les audits doivent également concerner le cinéma. Il y a des fonds publics qui ont été dégagés. Où est cet argent ? Si une politique cinématographique, sur une base d’un milliard de FCfa par an, ne marche pas, il y a un problème. Le Burkina, à côté, en met un plus, et produit au moins, chaque année, 3 à 4 films par an. Avec un milliard, on peut financer deux longs métrages par an, cinq documentaires grand format, cinq courts métrages fiction et cinq courts métrages documentaire et 100 millions de FCfa pour la formation. Le gros problème du cinéma sénégalais, c’est la formation. J’enseigne le cinéma dans pas mal d’universités dans le monde, avec des enseignements très pointus et rigoureux. Et là, on ne peut pas compétir avec ces gens issus de ces universités lorsqu’on n’est pas bien formé. La réflexion doit partir du fait que nous sommes d’une grande tradition orale. Le chantier doit partir de l’homme. Il doit être la base de tout développement. Je suis optimiste. Il y a lieu de refaçonner l’homo senegalensis pour le type de société que nous voulons. Pour répondre à cette préoccupation, le cinéma et la télévision sont des outils formidables.
Parlant d’hommes et d’optimisme, comment percevez-vous la nomination d’un artiste de la dimension de Youssou Ndour à la tête du ministère de la Culture et du Tourisme ?
Je suis très optimiste. Les Wolofs disent que celui qui a une cuillère ne peut pas se brûler. Tel est le cas de Youssou Ndour. On ne peut pas, dans un pays qui compte 14 millions d’habitants, avoir un individu comme Youssou Ndour qui est connu de par le monde et ne pas l’utiliser pour la culture. Jusqu’au fin fond du Mexique, les gens écoutent la musique de Youssou Ndour. Cela veut dire que nous avons des valeurs dont nous ne profitons pas assez. Avoir quelqu’un comme Youssou Ndour comme ministre de la Culture peut rendre la destination Sénégal beaucoup plus intéressante, avec un bon calendrier culturel, avec des infrastructures adéquates. Youssou a les capacités de le faire et je sais qu’il y a une volonté politique. C’est un homme de culture et il sait l’importance de la culture dans une société. C’est quelqu’un qui a de l’humilité et qui mise sur le travail.
E. Massiga FAYE & Omar Diouf (Photo: Pape SEYDI)