Moussa Touré : « Je suis arrivé au Cinéma par malheur »
Friday, 24 May 2013 11:14
Après le Festival de Namur (Belgique) et un parrainage de courts métrage à l’Ile Maurice, Moussa Touré fait escale de quelques jours à Paris pour la promotion de son film « La Pirogue ». Le cinéaste est touchant de sincérité, il nous donne une leçon de cinéma de vie. Avec pudeur, il met en lumière le choc déterminant de sa vie avec la disparition prématurée de son père. En plan de séquence, il zoome sur ses failles, ses choix de fond et de forme de cinéma, ses rapports avec la politique ainsi que ses pistes pour le renouveau du cinéma africain.
Paris, un après midi insipide et gris que ni le touchant zèle d’une jeune attachée de presse au charme discret encore moins le professionnalisme clinique de sa supérieure, organisatrice de la rencontre avec le cinéaste, ne parviennent à éclairer. Comme dans La Dame de Shanghai de Orson Welles, où par un complexe jeu de miroirs, il est difficile de distinguer le leurre de la réalité, l’image de Moussa Touré questionne par énigme comme son légendaire bonnet rouge dont il ne départit jamais.
L’image est moins objet que sujet du regard, l’auteur de La Pirogue l’a bien compris. Ce depuis ses débuts dans le cinéma. Et quels débuts ! « Je suis arrivé au cinéma par malheur. Tout est parti de la mort de mon père… ». Un silence pas léger. Sentant et surtout entendant l’émotion au son de sa voix qui se serre, la tenaille, nous tentons maladroitement de faire diversion en relançant : quel âge aviez-vous ? « J’avais 14 ans, je pense… (Nouveau silence). La date importe peu. Je sais que j’ai perdu mon père. J’avais l’assurance de devoir faire sans lui pour le reste de ma vie ». Assurance dit-il, le sens de la figure de style certainement. C’est une perte qui a bouleversé sa vie.
Un prince qui honore son devoir
Le temps de l’insouciance, de l’enfant roi était brusquement révolu. « Nous étions riche mais l’héritage de mon père a été dilapidé par un mauvais entourage qui ne méritait pas la confiance accordée. Notre famille s’est retrouvée pauvre en peu de temps. En tant qu’ainé, il fallait que je travaille. » A l’âge où les adolescents se découvrent, en tant que personne, tout en découvrant la vie, Moussa Touré s’attribue les qualités que le personnage de Ramatoulaye souhaitait pour son mari Modou dans Une si longue lettre de Mariama Bâ : « Les princes dominent leur sentiment pour honorer leur devoir… ». Un devoir en forme d’exercices que Jonhson Traoré, père de substitution, maître et pygmalion, le guida à faire à la perfection.
« Dans son premier film auquel j’assistais, je n’ai fait que regarder. Mais dès le deuxième, je savais presque tout faire. Par la suite, il y a d’autres personnes qui m’ont appris des choses dans le cinéma : Gad Samb, Thierno Faty Sow, Tidiane Aw, Momar Thiam… et puis la France, l’Europe. J’apprends de tous les horizons. A chaque rencontre, il y a une évolution, un regard, une manière de faire. C’est une curiosité que j’avais dès le début car à mon premier poste d’électro, je lisais déjà tout le scénario. Je bosse dans le cinéma depuis mes 14 ans. J’ai fini par savoir tout faire. Ce qui m’a ouvert les portes des documentaires ».
« Je ne suis pas un professeur »
Une connaissance limite encyclopédique qui lui permet d’avoir une lucidité sur son devenir.
« Le cinéma, c’est important mais dans nos pays la priorité est ailleurs : les gens ont faim ». Conscient qu’il coûte cher de faire des films, il convoque l’utilisation de la technologie pour que les jeunes soient plus attirés par la pratique de cet art.
Sur la nécessite de transmettre son savoir au Sénégal, Moussa Touré envisage la mise en place d’une école de cinéma à Dakar. Certes mais l’auteur de La Pirogue prévient : « Si cela doit se faire, j’en serais pas le professeur. Mon assise peut aider à la lancer. On m’a fait la demande à Marrakech (Maroc) et à Angoulême (France) mais ma réponse reste la même : je ne suis pas un professeur ». Sur le fronton de ce qui sera la future école de cinéma, il ne refuse à nul l’entrée même à ceux qui ne sont pas géomètre. Un détachement perceptible quand il s’agit d’évoquer la présence de La Pirogue sur la liste Un certain regard à Cannes. « J’ai reçu une ovation » commente t-il, sans plus. « Quand on apprend le cinéma et quelque soit sa nationalité, on peut faire passer des messages. Mais il faut qu’on se rende compte que tu as une culture, tu as un regard. Comme le chinois, le japonais ou l’indien, dans leur manière de filmer, nous avons une particularité dans notre manière de filmer. Maintenant pour la technique pure, la cinématographie universelle, quelqu’un même venu d’ailleurs peut l’enseigner ». Un enseignement qui n’est pas la seule voie du succès.
Le sens du contre-pied
En ne voulant pas donner de cours, il opte pour la pratique à la place de la théorie. « Je ne peux pas être théorique parce que j’ai appris le cinéma par le cinéma dans le cinéma ». Même s’il reconnaît un stage d’une année à Eclaire, les célèbres studios de cinéma français, « à apprendre comment étalonner un film ».
Sur les étapes importantes d’un film, son œil malicieux s’éclaire. « C’est la lumière ! Dans le cinéma, tu ne peux rien faire sans la lumière. Elle est sur le visage, sur l’acteur, sur le plan d’ensemble, et de nouveau la lumière, et sur les acteurs de nouveau (gestes à l’appui comme s’il orientait un objectif, ndlr). Dans un tournage, on met plus de temps pour la lumière que dans n’importe quelle autre partie. Si les lumières sont différentes selon (l’ensoleillement des) pays comme les ambiances d’ailleurs, les directions des lumières, elles, restent pareilles » explique celui qui était électro à ses débuts dans le cinéma.
Mais le 7ème art n’est pas seulement la forme, la technique, il y a aussi le fond qui se confond avec le social dans ses priorités. « J’aime traiter des sujets sociaux. Je regarde ma société, je ne ferme pas les yeux. Je suis avec le peuple, avec les gens. Je regarde le peuple pour montrer les mutations et changement alors qu’avec les politiques, je suis frontal. Je n’adhère pas quand c’est faux. Les principaux concernés savent que je suis frontal. C’est pareil dans les films surtout documentaires que je fais ». Frontal dans le sens du combat ? Moussa Touré en spécialiste du contre pied comme le tireur de pénalty en face d’un gardien de but réinvente la définition du mot.
L’art d’être frontal avec les politiques
« Etre frontal ne veut pas dire être dans un rapport de force. Vous n’avez pas vu Mbaye Gueye, le tigre de Fass. Quand il était dans l’arène, Il était frontal dans sa manière de lutter. Il était à la recherche de failles de l’adversaire plutôt que d’être dans un rapport de force. On peut être frontal avec les excès de la Dic ou contre l’utilisation abusive de la force causant des morts comme lors des manifestations politiques de l’année dernière. Nous devons tous être des sorte de vigie ».
En vigie qui regarde sa société, il ne manque pas de lancer une pique. « Quand j’attends certaines institutions internationales pleuraient sur le cinéma africain, je manque de m’étrangler. La banque mondiale est en partie responsable de la situation avec les plans d’ajustement structurel » qui avaient accompagné la dévaluation du F Cfa au début des années 90.
Pour un renouveau du cinéma, Moussa Touré n’y va pas par quatre chemins. « Il faut d’abord des salles, le gouvernement est obligé d’en construire pour le développement du cinéma local. Je propose qu’on rompe avec ce qui se fait à l’étranger. Utilisons nos spécificités et nos avantages et même nos points faibles pour en faire une force pour le cinéma. La climatisation des salles devient problématique avec les coupures d’électricité, pourquoi ne pas revenir à la mode des salles découvert, sans toit. Il faut en construire en banlieue qui peut être un bon support populaire, avec des prix abordables. L’utilisation du numérique simplifie les moyens de projection. La relance du cinéma passe par là ».
Moussa Touré apprécie les efforts du nouveau régime qui a alloué une subvention de 3 milliards pour le cinéma. « C’est bien mais peut mieux faire. Même si je peux avoir des subventions ailleurs, je refuse désormais de faire un film sans que l’Etat n’y mette un centime » conclut-il pour être fidèle à l’image qu’il projette de personnage sans concession alors qu’il suffit de creuser pour découvrir son vrai visage de personne avenante.