Litterrature

Hommage au peintre Kré Mbaye : Kré ou Craie ?

Peintre mythique, Kré Mbaye génère de la craie picturale, devient une école, est inclassable, énigmatique… Peintre sublime du silence, Kré remonte le temps, accouche mille et un tableaux, est électrocuté par une vie démoniaque, mais son inspiration intarissable devient un puits, un abreuvoir pour toutes les générations actuelles de peintres. Kré, le « suicidé », tel Sisyphe, tel un Ceddo, fait rouler tout un rocher pictural jusqu’au sommet de la montagne, ce rocher de tableaux redescend mais Kré, courageusement, sans aucune compromission, affronte sa condamnation.
Fissuré, lézardé, foudroyé par une vie « folle », Kré Mbaye laisse à la postérité toute une moisson picturale que des collectionneurs opportunistes vont s’approprier, mais le destin gardera le sourire naïf de cet artiste à la générosité incommensurable, terriblement atteint par une sensibilité vertigineuse, démentiellement divine… Kré Mbaye vit entre le ciel et la terre, pourtant ses œuvres nombreuses s’imposeront de par la délicatesse et la finesse de ses signes qui, du reste, ne sont pas imitables.
Ses disciples, dans un mimétisme délirant, copient uniquement le maître pour vendre car Kré, lui le maître, se sait de passage et en passage dans notre monde. Tel un génie, Kré laissera ses empreintes digitales au bas de la carte d’identité du monde plastique sénégalais. Des affairistes sans âme misent sur la disparition du peintre-poète des signes pour vendre Kré Mbaye dans un linceul de soie de luxe aux cimetières des galeries, oui une vente aux enchères éhontée, mais notre Kré vit, sourit, regarde, ému, son dernier né. Devant toutes ces prétentions, Kré m’a confié l’autre nuit : « je survivrai à tous ces affairistes. » Une œuvre divinement belle enjambe tous ses vils fossoyeurs.
Peintre aux mille et une adresses, aux mille et une expulsions, Kré ne laissera pas sûrement de biens mais offre à la peinture africaine tout un grenier de signes en cette période de soudure, tout un patrimoine pictural au Sénégal. Kré « l’insulaire » vit depuis toujours sur une île sans chaloupe. Seuls les oiseaux à bord de leurs chorégraphies peuvent s’y rendre.

Thierno Seydou SALL

Poète errant


Prix des cinq continents : L’Algérien Kamel Daoud lauréat 2014

Le Prix des Cinq continents de la Francophonie met en compétition 10 ouvrages finalistes représentant 4 pays : Canada-Québec, France, Algérie, Suisse. Hier à Paris, le jury, présidé par Jean-Marie Gustave Le Clézio (Maurice) et composé d'un jury international, a désigné le journaliste algérien Kamel Daoud lauréat 2014 pour son roman « Meursault, contre-enquête » (Éditions Barzakh). Le jury a motivé son choix en évoquant : « un roman qui remet en question nos aveuglements historiques toujours actuels et s'interroge sur la justice et la prise en compte de l’altérité une fois apaisée la terreur coloniale », a-t-on appris auprès de l’Organisation internationale de la Francophonie (Oif). Le prix lui sera remis officiellement à Dakar au mois de novembre, en marge du XVe Sommet de la Francophonie. Natif de Mostaganem, Kamel Daoud est un chroniqueur, journaliste et écrivain algérien. Il est aujourd’hui éditorialiste au journal en ligne « Algérie-focus » après avoir été rédacteur en chef au « Quotidien d’Oran ». Il a publié en Algérie des recueils de nouvelles et de chroniques, ainsi que des romans. Son premier livre publié en France, « Minotaure » 504, un recueil de nouvelles, est paru en mai 2011. Son roman « Meursault, contre-enquête » est paru aux Editions Barzakh, Alger, novembre 2013.
Parmi les 103 romans concourant à la 13ème  édition du Prix des cinq continents de la Francophonie qui récompense, chaque année, un texte de fiction narratif d’expression française, les représentants des 4 Comités de lecture (l’Association Passa Porta de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’Association des écrivains du Sénégal, l’Association du Prix du jeune écrivain de langue française de France et le Collectif des écrivains de Lanaudière du Québec) ont sélectionné 10 ouvrages finalistes représentant 4 pays : Canada-Québec, France, Algérie et Suisse.
Doté d’un montant de 10.000 euros (soit 6.500.000 FCfa), le Prix des Cinq continents a été créé par la Francophonie en 2001.                          

E. M. FAYE


Presse magazine : « Le Panafricain », passe du trimestriel au bimestriel

Dirigé par Baer Grégory et Théodore Ngangu, le magazine de l’actualité africaine « Le Panafricain », né depuis janvier 2011, passe du trimestriel pour devenir un bimestriel. Ce magazine d’informations politique, économique et culturelle sur l’Afrique consacre ainsi son premier numéro bimestriel au président égyptien Abdel Fatah Al Sissi qu’il présente comme « l’homme du renouveau », celui qui a permis au pays des pharaons de retrouver sa place de leader naturel au niveau des pays du Sud. Dans sa dernière publication, ce bimestriel passe aussi en revue les informations allant de la crise universitaire sénégalaise à l’opération Barkhane au Sahel en passant par la remise du prix international Unesco-Guinée pour la recherche en science.
Cette revue qui se dit engagée politiquement présente les présidents africains, même les plus contestés, comme de grands hommes. Sa spécificité réside aussi dans son style, en ce qu’elle traduit ses éditoriaux en anglais.

Marame Coumba Seck (stagiaire)


Prix des cinq continents 2014 : Antoine Wauters célèbre la femme dans un monde cruel et tendre

La 13ème édition du Prix des cinq continents de la Francophonie met en compétition 10 ouvrages finalistes représentant 4 pays : Canada-Québec, France, Algérie, Suisse. Le jury, présidé par Jean-Marie Gustave Le Clézio (Maurice) et composé d'un jury international, désignera le lauréat le 26 septembre à Paris et remettra officiellement le prix au Sénégal, au mois de novembre, en marge du XVe sommet de la Francophonie (Dakar). Dans cette perspective, le journal « Le Soleil » présente chaque semaine un finaliste. Parmi les 10 prétendants figure l’écrivain belge Antoine Wauters. Avec son roman « Nos mères », publié aux éditions Verdier, il célèbre la femme dans un monde à la fois cruel et tendre.

A son actif trois textes publiés chez Cheyne éditeur, l’écrivain belge Antoine Wauters se consacre à l’écriture de scénarii après des études de philosophie et quelques années d’enseignement. Avec son ouvrage « Nos mères », publié chez Verdier, il se positionne pour la victoire finale pour le Prix des cinq continents.
La trame du roman part d’un pays du Proche-Orient. Sur place, un enfant et sa mère occupent une maison jaune juchée sur une colline. La guerre vient d’emporter le père. Mère et fils voudraient se blottir l’un contre l’autre, s’aimer et se le dire, mais tandis que l’une arpente la terrasse en ressassant ses souvenirs, l’autre, dans le grenier où elle a cru opportun de le cacher, se plonge dans des rêveries, des jeux et des divagations que lui permet seule la complicité amicale des mots.
Soudain, la guerre reprend. Commence alors pour Jean une nouvelle vie, dans un pays d’Europe où une autre mère l’attend, Sophie, convaincue de trouver en lui l’être de lumière qu’elle pourra choyer et qui l’aidera, pense-t-elle, à vaincre en retour ses propres fantômes.
Ce texte, qui est décrit comme « cruel et tendre à la fois », est avant tout « le formidable cri d’un enfant qui, à l’étouffement et au renoncement qui le menacent, oppose une affirmation farouche et secrète de la vie ».

Extrait :
 (…) Grand-père vient de perdre un nouveau kilo. Et il en a perdu dix ou douze comme ça depuis le début de sa maladie, ce qui fait qu’il est maintenant un peu comme un os, barrant, dans la longueur, le matelas où nos mères l’ont couché. Un os à moelle, bon à être bientôt catapulté dans la terre des morts, mais qui est le seul à se représenter la grotte telle qu’elle est vraiment, avec ses biefs, ses cascades d’eau chaude et ses fontaines qui ne souillent pas.
Avec grand-père en dessous de nous, lance Charbel, qui fond jour après jour, et nos mères en dessous de grand-père, qui fument et chantent sur la terrasse des airs de Marie Keyrouz, et avec papa, bien en dessous de tout ça encore, séché comme une croûte de caramel durci au soleil, papa, dans les rues du quartier d’Achrafieh où les milices l’ont arrêté, fouillé et torturé, bref, avec tout ça conclut Charbel, ces empilements de corps à bonne distance et qui ne se touchent plus, nous pourrions être brisés. Vraiment brisés, dit-il. Anéantis, même, ajoutons-nous en chœur.
Mais voilà. Depuis le temps que ça dure, nous nous sommes renforcés, avons appris à ne plus écouter quand nos mères, par exemple, foncent dans les murs avec leur voix. Hurlent et foncent dans les murs de la maison. Hurlent et dégueulent l’eau des gâchis, des départs.
{… si heureux dans la maison jaune… si heureux ton père là et grand-père avec nous… si joyeux dans la maison avec la pluie, le sable, le khamsin et le soleil partout… si heureux sous le vol des oiseaux et tous les quatre à la maison… si heureux tous les quatre dans ce maudit pays…}
Maintenant tout contre nous, elles nous recoiffent, lissent nos mèches sauvages avec des points de salive, espérant les voir disparaître dans l’ensemble du reste assez noiraud de nos cheveux.
Quand nous sommes assez beaux pour elles, assez lisses, c’est-à-dire le cheveu rivé au crâne et rabattu en mèches à mi-front comme nous détestons, elles nous poussent dans une machine, ou un chariot, ou plutôt dans la jeep, la voiture de papa.
Nous mentons.
C’est vrai.
Mais c’est de vivre dans la même éclipse de lumière qui en est la cause, c’est de n’avoir nulle part où aller, sinon ces pures chimères.
Au vrai, on aimerait bien que nos mères nous emmènent. On aimerait tant sentir une dernière fois, roulant vers le centre-ville un dimanche de messe, papa au volant, maman à ses côtés qui chante Marie Keyrouz et moi, derrière, qui les observe en alternance avec le paysage de roches marines, en me gorgeant de ces moments comme si je jouais ma vie sur eux, on aimerait tant sentir une dernière fois l’odeur de cuir brûlant des sièges de la jeep de papa.
Parfois, malgré tout, on s’ennuie un peu.
Parfois, dans la grotte, on ne voit plus rien du tout, que ce qui nous tombe dans la tête sans qu’on le décide, sans qu’on le veuille, à cause du manque et tout et tout. Ça nous tombe dans la tête, un tas d’images, de voix qui nous font décoller de nos corps et marcher déjà dans le soleil immense, au milieu de la mer, vers la Grotte aux pigeons, papa, maman, grand-père et moi, comme on l’a fait des centaines de fois à bord de notre barque et le filet de pêche qui grossit à vue d’œil pendant ce temps.
La mer, raconte Charbel, est la chose la plus éloignée de nous.
La chose la plus pure, ajoute Maroun.
L’endroit le plus proche de la ville et des bombes, ose Tarek.
Oui. La mer s’ouvre ici sur une ville pleine de chars et d’obus, ajoute-t-il. Pleine de charniers pleins de cadavres, et dans le fond d’un de ces trous dit-il, dans l’un de ces charniers creusés par des barbares scandant le nom de leur Dieu, papa dort d’un sommeil de bûche.
Par conséquent dans ce contexte, c’est simple, avoue Charbel : ou nous faisons diversion, ou nous mourons. Ou nous parlons de tout et n’importe quoi comme nous en avons l’habitude, ou nous mourons encore. C’est simple, dit Charbel. Vraiment très simple, oui, répétons-nous.
Par conséquent, plutôt que de parler des animaux tués dans les conflits humains, ou des cadavres offerts à la vermine et entassés sur le rebord des routes, en pile, en tas, sous un soleil de plomb, Charbel préfère parler de notre grotte, évoquer son climat et sourire tout doucement. (…)

Une présentation de E. Massiga FAYE


Poésie - « Chaos/Fractal » de Sokhna Diarra Bousso Ndao : Des envolées mélodieuses pour évoquer la vie

Après le succès de la trilogie Magenta parue en 2012 aux Editions L’Harmattan, Sokhna Diarra Bousso Ndao revient avec un recueil de poésie à la subtilité rock et anarchiste, sans complexe, répondant au nom percutant de Chaos/Fractal. Paru aux Editions L’Harmattan, ce recueil de 78 pages comporte plus d’une vingtaine de poèmes qui parlent d’amour, de tristesse, de tendresse. Il est réparti en 5 grands chapitres. 

La poésie est par essence une musique déclinée sur feuille. C’est peut-être ce qu’a compris Sokhna Diarra Bousso Ndao, qui à travers ce recueil de poèmes a mêlé musicalité et dénonciation. L’auteure rappelle dans cette œuvre sa vie…en musique naturelle. Ce qui avait fait l’essence de sa trilogie Magenta, avec une forte présence de mélodies, revient ici dans « Like Zutty Singleton » (comme Zutty Singleton). Sokhna Diarra Bousso Ndao parle, dans le champ sémantique, de mesure, de clé (ronde et gracieuse), de la « Nouvelle Orléans » capitale du jazz, de Gorée, l’Île aux esclaves, lieu qui s’accommode bien avec une musique au socle jazzy. L’auteur laisse transparaître également dans ses écrits cette volonté de refaire le monde !!! « Saxophone Orange » n’échappe pas à cette virée mélodieuse. Dans « Mélancolie », un poème empreint d’une certaine détresse, elle évoque la mer, l’environnement. Pour l’écrivain, le monde est constitué du « beau » et du « désespoir ».  Néanmoins, le texte « 18° » se révèle être un genre hybride, à la lisière du récit classique et des vers. Ici, l’auteur parle d’une coïncidence heureuse qui soulage « la blessure encore visible dans mon cœur au moment où je t’ai rencontré ». Mais au-delà, la douloureuse cassure est aussi racontée. Elle l’assimile à « cette foudre, cette journée de misère quand le crépuscule a offensé notre paresse ».

Une plume bien trempée
Aujourd’hui romancière, poétesse, critique littéraire, consultante en solidarité internationale, Sokhna Diarra Bousso Ndao écrit avec fureur et cynisme. Elle explose dans la gradation et dénonce les tares de la société sénégalaise, tout en explorant la déchéance de l’homme. Elle écrit avec passion, avec humour et surtout amour. Elle dit produire des textes d’abord pour elle car « j’aime ça » dit-elle. Faisant la genèse de ce recueil de poésie, elle rappelle qu’elle est un vœu de l’éditeur. C’est « une commande spéciale autour d’une tasse de café », souligne-t-elle. 9 mois d’écriture, 21 poèmes et Chaos/Fractal est sur les rails. Une œuvre de 5 tracks, comme en chanson, avec pour chacun un petit laïus, le plus souvent en anglais, qui évoque de grands artistes comme Bono, U2, Freddy Mercury, Axl Rose, Steve Nicks, David Bowie.
S’agissant du titre, Sokhna Diarra Bousso Ndao estime que « la poésie reste un art très éprouvant qui explore les tréfonds de l’âme, d’où le vocable « Chaos » qui est le désordre premier avant toute forme de création. Ce chaos est « Fractal », du latin fractus qui signifie brisé, morcelé ». On retrouve dans ce recueil de poèmes très personnels comme « Elégie à une Dénianké » dédiée à sa grand-mère : « J’entends sur les chemins du ciel l’Oratorio ovale de mon cœur. Les Parques en tranchant ce fil, t’arrachent à moi. ». Ou encore, l’énigmatique « les accolades dans la Parenthèse du vide » : « La déflagration de ce pathos homogénéise les axiomes sur notre vérité. Ta flagrante désinvolture piétine avec terreur la vertu, Qui survit, si belle à la pornéia (l’obsession sexuelle) de ton épicurisme. » « Chaos/Fractal », c’est aussi un hommage à la musique, élément déjà très présent dans Magenta. Composé, écouteurs dans les oreilles, pour mieux coller à une harmonie symphonique, ce recueil a été pensé comme une partition, car après tout, comme disait Shakespeare : la poésie est cette musique que tout homme porte en soi.

Amadou Maguette NDAW


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