« LA TRAGEDIE DU ROI CHRISTOPHE » : Vocation poétique et action politique portées sur les planches de Sorano
Thursday, 23 May 2013 07:52
La parole poétique combinée à un militantisme politique de l’écrivain martiniquais Aimé Césaire ont été remis au bout des planchers, au Théâtre Sorano, mardi, à la faveur de la représentation de la pièce « La tragédie du roi Christophe ».
Sur la lancée de la célébration du centenaire de la naissance de l’écrivain Aimé Césaire, la troupe dramatique de la Compagnie Daniel Sorano de Dakar a revisité, mardi, la pièce « La Tragédie du roi Christophe » sous la direction du metteur en scène Jean-Pierre Leurs. En présence du président de l’Assemblée nationale, Moustapha Niasse, de personnalités diplomatiques, du monde des arts et de la culture…, le Théâtre Sorano a renoué avec les grands spectacles du 4ème art.
Publiée en 1963, « La Tragédie du roi Christophe » est, avec « Le Cahier d'un retour au pays natal », l'œuvre majeure du Martiniquais Aimé Césaire (1913-2008). Elle fut créée l'année suivante au festival de Salzbourg, dans une mise en scène de Jean-Marie Serreau, avec le comédien sénégalais Douta Seck dans le rôle principal. Elle a également été jouée en 1966 lors du 1er Festival mondial des arts nègres à Dakar.
La pièce met en scène le destin tragique d'un homme et d'un pays. La trame décrit la lutte du peuple haïtien pour la liberté, mais aussi le combat mené par un homme politique qui voulait renouveler la grandeur de son pays en le poussant au travail et à la discipline. L'histoire débute après la révolution haïtienne. Une fois l'indépendance conquise et le règne de Jean-Jacques Dessalines fini, Henri Christophe (interprété par le comédien Ibrahima Mbaye) est installé comme président, une stature qu’il récuse, car ne voulant pas d’un pouvoir sans croûte ni mie. Christophe se verra intronisé nouveau roi. Il voit en ce couronnement une nouvelle naissance pour son peuple. La démesure et l’excès seront les maîtres-mots de son règne. Ce, malgré les conseils de la reine, l’anniversaire de son intronisation : « (…) Ne demande pas trop aux hommes et à toi-même (…) ».
La réplique du roi Christophe ne se fait pas attendre. Elle est cinglante : « Je demande trop aux hommes pas assez aux nègres ! » Le crédo du monarque se résume en ces termes : « Plus de travail, de foi. Malheur à celui dont le pied flanche ! » Dans une débauche d’énergie et d’orgueil, il lance dans l’une de ses tirades : «(…) Je ne veux pas que ma noblesse s’abaisse à la pitrerie. Dresser ce peuple, quel métier (…) ». Le roi Christophe servira la liberté par la servitude et pour qui « l’ennemi d’Haïti c’est son indolence, son effronterie. Avec un tel égo surdimensionné, le fossé entre le monarque et son peuple se creuse de plus en plus. Il ne se prive d’imposer une « moralité publique » à ses sujets. « Il n’y a pas d’Etat stable sans famille stable », justifie le roi Christophe qui n’hésite pas à seller des mariages publics chez la masse paysanne. Craint et respecté, il pousse l’excès à l’extrême. « Foudroyé mais pas ébranlé » même paralysé par un surmenage, une fatigue.
Intensité dramatique
A l’article de la mort, le roi Christophe évoque son continent d’origine. « (…) Afrique, Afrique aide-moi à rentrer (…) ». Comme pour apporter une touche particulière à la pièce, le metteur en scène Jean-Pierre Leurs y appose plus de vie, rythme, chant, lumière. S’y ajoutent une intensité dramatique et une esthétique théâtrale savamment tissées. Même s’il reconnaît que c’était difficile de se détacher carrément du texte originel. « J’ai centré mon travail sur la direction d’acteurs, le talent et l’écoute », explique J.P. Leurs. Et le public a vu un Christophe vrai, profond, royalement incarné par le jeune comédien Ibrahima Mbaye.
Le metteur en scène sénégalais justifie la pertinence de ce travail, recréation qui repose sur la « relation puissante » entre Césaire et Senghor, entre Césaire et l’Afrique, entre la « Tragédie du roi Christophe » et le Théâtre national Daniel Sorano par le nœud puissant que constitue Douta Seck. Aussi, « Il est juste de s’interroger si Christophe peut survivre à Douta Seck. C’est le grand défi que nous essayons de relever en ayant toujours à l’esprit que Douta Seck reste le Christophe immortel », explique le metteur en scène.
Avec la nouvelle génération d’acteurs comédiens, c’est un Christophe aussi puissant avec un verbe puissant pour que le message passe fort. La finesse et l’âpreté du propos confèrent à la pièce une dimension particulière pour une nouvelle vie. Et le spectacle a été royalement apprécié par un public qui en redemande.
E. Massiga FAYE