L'invité de la rédaction

Philippe Beaulne, ambassadeur du Canada au Sénégal: « Une coopération fondée sur des valeurs communes »

baulne10Ancien conseiller à l’ambassade du Canada au Sénégal de 1993 à 1995, Philippe Beaulne est revenu, près de 20 ans plus tard, dans notre pays. Ambassadeur au Sénégal, couvrant aussi la Gambie, la Guinée, le Cap-Vert et la Guinée Bissau, il a pris poste depuis août dernier. Invité de la Rédaction du « Soleil », il a été accueilli par le Directeur général Cheikh Thiam, et a abordé, dans cet entretien, toutes les questions liées à la coopération entre le Canada et le Sénégal.

En novembre 2014, le Sénégal organise le Sommet de la Francophonie. Qu’est-ce que le Canada lui apporte comme contribution pour la bonne tenue de cet évènement ?
Nous sommes très heureux du choix porté sur le Sénégal pour organiser le 15ème Sommet de la Francophonie et nous le félicitons. Le Sénégal est un membre important de la Francophonie, un des membres fondateurs, qui a joué un rôle significatif tout au long de son évolution. Dakar a déjà abrité, avec succès, un sommet de la Francophonie en 1989. Il est à noter également qu’un fils illustre de ce pays, l’ancien président Abdou Diouf, est à la tête de la Francophonie depuis 2002 et qu’il y a apporté une contribution remarquable.

Pour le Canada, l’appartenance à la Francophonie est importante car elle met en valeur la dualité linguistique de notre pays et l’attachement aux valeurs partagées que sont le respect de la démocratie, des droits de la personne, et de l’état de droit. Au-delà, cela nous permet de faire partie d’une importante communauté de 77 États et de gouvernements qui représente environ 900 millions d’habitants dont 200 millions de locuteurs francophones. Le prochain sommet sera important. Le thème choisi par le Sénégal, à savoir les femmes et les jeunes comme acteurs de paix et vecteurs de développement, a une résonnance dans tous les pays de la Francophonie, notamment dans la région et particulièrement au Sénégal. Nous allons donc travailler avec le Sénégal pour faire de cet événement une réussite.

Lors de sa visite au Sénégal le novembre passé, le ministre de Développement international et de la Francophonie du Canada, l’honorable Christian Paradis, a annoncé un soutien du gouvernement du Canada  au Sénégal pour l’organisation du Sommet. C’est un évènement qui va accueillir des milliers de personnes, dont de nombreux délégués et journalistes. Tout cela demande un travail d’organisation complexe à tous les niveaux. Nous  offrons notre expertise dans ce sens puisque nous avons organisé le Sommet de la Francophonie de 2008 au Canada ainsi que plusieurs autres évènements de haut niveau. Des experts canadiens sont déjà venus et ont discuté avec les autorités responsables de l’organisation. Ce travail se fait naturellement en collaboration avec les autorités sénégalaises mais également avec le comité de pilotage de l’Oif ainsi qu’avec les autres membres de la Francophonie disposés à apporter leur appui. Nous allons également travailler de pair avec le Sénégal et les autres membres en vue d’avoir un Sommet plus interactif et porteur de résultats. La stratégie économique de la Francophonie devrait être adoptée lors de ce Sommet. De même, il y aura l’adoption d’un nouveau cadre stratégique à moyen terme et d’une programmation au niveau de la coopération de la Francophonie pour les prochaines années. Finalement, un nouveau secrétaire général devra être choisi.

En 2014, le président Abdou Diouf va quitter la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie. Le Canada a-t-il un candidat pour le poste ?
Ce Sommet sera l’occasion de mettre en valeur la contribution extraordinaire d’Abdou Diouf, qui est à la tête de cette institution depuis 2002 et qui a abattu un travail remarquable pour faire évoluer, de façon positive, la Francophonie internationale. Il va laisser, à son départ,  une organisation mieux structurée, plus transparente, plus vigoureuse, plus pertinente et mieux gérée, fidèle à ses principes fondamentaux. Sous sa gouverne, l’organisation a fait un très bon travail dans plusieurs domaines, tel que la diversité culturelle, et il a su développé l’action politique de la Francophonie qui a joué un rôle utile dans la résolution de conflits, en particulier dans la région ainsi que dans  l’accompagnement des sorties de crise. Pour l’instant, il n’y a pas de candidat officiel à la succession. Nous souhaitons que le ou la prochaine Secrétaire général de la Francophonie, vu les progrès importants qui ont été faits sous la gouverne d’Abdou Diouf, soit en mesure d’approfondir ces acquis et qu’il ou elle soit en mesure de porter plus en avant ce legs pour les prochaines années et pour les générations futures de francophones et de francophiles. Nous croyons aussi qu’il est important que le choix du prochain secrétaire général se fasse par la recherche d’un consensus entre les membres. Des discussions sont en cours sur la question. Il y a eu des manifestations d’intérêt de personnes de valeur, mais il n’y a pas encore de candidature déclarée.

Le Canada est très connu pour ses ressources énergétiques et le Sénégal fait face à des problèmes de fourniture d’électricité. Que peut-on attendre de votre pays pour aider le nôtre à résoudre ce problème ?
Le Canada a beaucoup d’expertises dans le domaine, et sur toute la chaîne économique liée au domaine énergétique, de la production à la distribution. Comme vous le savez, nous disposons d’importantes réserves de gaz naturel, de pétrole. Nous avons également une expertise importante en production d’électricité, que ce soit par des procédés hydroélectrique, thermique, nucléaire ainsi qu’en efficacité énergétique, sans oublier les énergies nouvelles. Les entreprises canadiennes sont disposées à faire profiter des pays comme le Sénégal de leur savoir-faire dans le domaine.

Excellence, que répondez-vous à ceux qui disent que, pour le Canada, l’Afrique représente un enjeu secondaire  surtout l’Afrique francophone avec qui les échanges commerciaux sont faibles comparés à l’Afrique anglophone?
Le Canada s’intéresse à l’Afrique dans sa globalité, que ce soit l’Afrique francophone, anglophone ou le Maghreb. L’Afrique est un continent d’avenir, tout le monde le sait. Les entreprises canadiennes y sont actives. Les investissements canadiens, en Afrique de l’ouest, s’élèvent à environ 10 milliards de dollars canadiens dont 750 millions de dollars au Sénégal. Nous avons également un programme important d’aide au développement sur le continent. Dans un souci d’efficacité de l’aide et à l’instar d’autres bailleurs de fonds, nous l’avons concentrée et certains pays clés ont été choisis pour en bénéficier, dont le Sénégal. De plus, des Africains choisissent de s’installer au Canada ou des Canadiens en Afrique. Pour nous, l’Afrique reste un continent important et d’avenir et nous souhaitons intensifier les liens qui sont déjà importants.

Qu’en est-il de l’exploitation des ressources minières ? On sait que le Canada en dispose énormément…
L’industrie extractive, au Canada, est importante et a un rayonnement international significatif. La Bourse de Toronto est l’un des lieux sinon le lieu le plus important au monde pour le financement des entreprises dans le domaine extractif, que ce soit le pétrole, le gaz ou les mines. Les entreprises canadiennes sont parmi les plus actives au niveau international et plus particulièrement en Afrique. Elles le sont également au Sénégal, avec une compagnie canadienne qui a une mine en exploitation et d’autres qui sont en phase d’exploration. L’an dernier, une branche ouest-africaine de l’Institut canadien des mines s’est ouverte à Dakar, signe de l’importance accordée à la région et plus particulièrement au Sénégal. Cet Institut compte 15.000 membres au Canada et regroupe une grande partie des entreprises et professionnels liés au secteur minier. Nous devons également noter la création récente de la Chambre des mines du Sénégal. Elle nous permettra de travailler de pair avec les acteurs majeurs du secteur, c’est-à-dire les principales entreprises actives au Sénégal.

De même, dans le domaine de la Responsabilité sociale des entreprises (Rse), nous travaillons depuis de nombreuses années avec Rse Sénégal pour promouvoir ce concept, parce que nous pensons que toutes les entreprises canadiennes, qu’elles soient au pays ou à l’étranger, doivent respecter les règles et réglementations en vigueur et appliquer les principes de la Rse. Nous soutenons aussi l’adhésion du Sénégal à l’initiative pour la transparence des industries extractives (Itie).

baulne5Lors de la signature du contrat avec Teranga, le ministre avait dit, qu’à présent, les contrats sont mieux négociés. La Bad a même mis en place un mécanisme pour aider les pays africains à mieux négocier les contrats miniers. Que fait le Canada pour appuyer ces pays ?
Pour le Canada, il est important que les contrats soient  négociés dans la transparence et suivent des règles similaires à ce qui se fait bien, ailleurs. Ceci devrait, par ailleurs, s’appliquer non seulement au secteur minier mais également aux autres secteurs de l’économie. C’est important pour assurer non seulement la compétitivité d’un pays mais également pour favoriser son développement et s’assurer de retombées bénéfiques. Nous sommes à finaliser un accord bilatéral avec le Sénégal pour la promotion et la protection des investissements étrangers. Un tel accord fixera les grands paramètres régissant les investissements et  permettra de minimiser les  problèmes ou les malentendus et d’adresser ces derniers dans un cadre mutuellement acceptable. Un contrat bien négocié, qui satisfait les deux parties et qui est respecté, a plus de chance d’être durable, de produire les effets escomptés et d’avoir des effets d’entrainement. Je me suis rendu, au mois de décembre, à Kédougou, où j’ai visité des sites miniers et les différentes actions de développement en cours dans la région. Déjà, la région et le Sénégal profitent de retombées positives. A cet égard, il est important que tous les programmes de l’ambassade travaillent en synergie.

Lors de la visite du Premier ministre canadien, Stephen Harper au Sénégal, un certain nombre d’accords avaient été signés entre votre pays et le Sénégal. Ces accords ont-ils été mis en œuvre ?
Des lettres d’entente, concernant  un accord de promotion et de protection des investissements étrangers et un accord pour le transport aérien avaient été signés à cette occasion. Depuis, des progrès ont été faits dans les négociations et nous sommes en phase de finalisation. Des signatures officielles suivis d’un processus de ratification devraient bientôt suivre. Ils pourront alors être mis en œuvre.

Les Canadiens insistent beaucoup, dans leurs investissements, sur la responsabilité sociétale des entreprises (Rse). Que recouvre concrètement ce concept ?
C’est un concept assez large, qui a évolué et qui, pour nous, est une composante essentielle du développement durable. Au départ, certains l’assimilaient simplement à ce qu’une entreprise pouvait faire au niveau communautaire dans sa région immédiate. Cette notion va plus loin. Tout d’abord, il est  important que l’entreprise soit un bon citoyen dans le pays et dans la région où elle est implantée, en suivant les lois et règlementations nationales, locales et les normes internationales ayant trait à la Rse, en agissant avec transparence, en ne participant pas à des activités de corruption, mais également en travaillant avec les autorités locales et nationales, les groupes de la société civile, et avec les communautés locales. Pour nous, il est important que ceci se fasse sur une base volontaire, avec le plein engagement des entreprises. La RSE implique également qu’il y ait des responsabilités de la part de l’entreprise mais également des autorités.

Le continent africain fait l’objet de convoitises entre les pays occidentaux et la Chine laquelle est en train de gagner de grosses parts de marché. La Chine ne vous fait-elle pas peur ? Quel intérêt représente, pour vous, l’Afrique ? N’y a-t-il pas lieu de repenser la coopération ?
Ce n’est pas à moi de dicter la nature de la coopération entre d’autres pays et l’Afrique. Je pense que l’Afrique doit être un marché ouvert qui suive des règles transparentes et où les entreprises participent également de manière transparente et ouverte à son développement, tant au niveau de l’investissement, des appels d’offre que des échanges de biens ou de services. Au niveau de la coopération, il est également important qu’on respecte un certain nombre de règles essentielles de bonne gouvernance et relatives aux droits, aux libertés et à la démocratie. C’est dans cet esprit que nous avons signé, avec le Sénégal, lors de la visite du ministre Paradis en novembre passé, un accord de responsabilité mutuelle pour justement  qu’il y ait  bonne gouvernance et  transparence.

La coopération suppose un partenariat gagnant-gagnant. Quels sont les opportunités dont peuvent profiter des investisseurs sénégalais au Canada ?
Je pense que tous les pays souhaitent que les investisseurs étrangers s’intéressent à eux. Le Canada est donc ouvert aux investissements étrangers. Nous sommes en très bonne place dans les différents classements internationaux pour ce qui est de faire des affaires au Canada.  Les investisseurs sénégalais intéressés par notre pays peuvent trouver des opportunités à saisir dans tous les domaines, vu la diversité de l’économie canadienne. Le climat économique y est bon de même que le climat des affaires. La main-d’œuvre est qualifiée, compétente et dynamique, le système éducatif de premier ordre et les infrastructures bien développées. Nous avons bien résisté à la crise économique, nous sommes en croissance depuis 2009 et notre taux d’endettement est le plus faible parmi les pays du G8. Nous avons négocié des accords de libre-échange avec plusieurs pays dont le plus récent est celui signé avec l’Union européenne pour faciliter les échanges concernant les biens et services mais également faciliter justement les investissements qui viennent au Canada. Il existe également des catégories d'immigration pour les entrepreneurs et les investisseurs pour les gens qui rencontrent les exigences et sont intéressés à immigrer au Canada.

Vous avez été témoin de la dévaluation en 1994 et qui avait un objectif de compétitivité pour les pays de la zone Cfa. L’année prochaine, l’Uemoa va fêter ses 20 ans. Quel regard portez-vous sur ce processus qui établit un change fixe du Cfa par rapport à l’Euro ?
J’étais à Dakar, en 1994, quand la dévaluation a eu lieu. Je crois que c’était un choc pour le Sénégal, mais qui a été reconnu comme un mal nécessaire puisque le FCfa était fortement surévalué, rendant les économies de la région très peu compétitives. Il est vrai, la dévaluation a été difficile pour plusieurs ménages sénégalais qui ont dû s’adapter. Au Canada, la situation est différente puisque notre monnaie suit un taux de change flottant qui évolue constamment face aux autres devises. L’adoption du FCFA a été, selon moi, un facteur important et positif d’intégration régionale. L’UEMOA a bien évolué au cours des derniers 20 ans, renforçant la cohésion économique dans la région.

La coopération entre nos deux pays s’est manifestée à travers des agences comme l’Acdi, le Cesti ou encore le Crdi. On évalue à environ 600 milliards de FCfa l’aide publique du Canada au Sénégal de 1962 à maintenant. Quel bilan faites-vous de cette coopération et que reste-t-il à faire ?
Dans l’ensemble, je pense que c’est une coopération qui a connu beaucoup de succès et a notamment évolué avec le temps. Vous avez parlé de 600 milliards de FCfa depuis l’indépendance du Sénégal. C’est une coopération où le Canada a toujours voulu accompagner le Sénégal dans son développement. C’est également une coopération qui est là pour suivre des priorités qui sont définies par le gouvernement sénégalais.

Lors de sa visite au  Sénégal au mois de novembre, le ministre canadien du Développement et de la Francophonie, l’Honorable Christian Paradis, a signé un protocole d’entente pour un cadre de responsabilité mutuelle en coopération et en développement entre le Canada et le Sénégal. C’est un cadre qui rappelle l’importance des valeurs communes qui lient le Sénégal et le Canada et qui sont les droits de la personne, la bonne gouvernance démocratique, la saine gestion des finances publiques et la lutte contre la corruption. Le cadre reconnaît surtout que le Sénégal est le principal instigateur de son développement et réitère l’engagement du Canada à l’accompagner afin de mieux favoriser la croissance économique, le développement durable et de réduire la pauvreté pour améliorer, de façon durable, la qualité de vie des populations. De concert donc avec les autorités sénégalaises, certains domaines ont été retenus pour la coopération canadienne bilatérale qui intervient dans 3 domaines principaux : l’éducation (éducation de base et formation professionnelle), la sécurité alimentaire essentiellement productivité agricole et le micro financement, et la gouvernance. Nous avons également des programmes régionaux et finançons plusieurs initiatives multilatérales.

Le Canada appuie le Sénégal dans la production de manuels scolaires. Et si nous ne nous trompons pas, votre pays devrait mettre, cette année, 4 milliards de FCfa. Le paradoxe est que ces manuels sont fabriqués à l’étranger et non au Sénégal alors qu’il existe une expertise locale. Peut-on fabriquer ces livres ici afin que les entreprises locales puissent bénéficier de la manne financière que cela génère ?
C’est vrai que nous avons appuyé, à travers l’acquisition de manuels scolaires, le développement de l’éducation sénégalaise. L’appui dans le domaine de l’éducation s’est fait en grande partie via l’aide budgétaire. Mais, en contrepartie, cela veut dire qu’il y a une transparence qui se manifeste par la reddition des comptes. Il est important, dans le cas des manuels scolaires, de mettre en place un cadre responsable et transparent pour les acquisitions par appel d’offres comme le stipule la politique du manuel scolaire et du matériel didactique adopté par le gouvernement du Sénégal. Des choix ont été faits, des entreprises choisies. Le contenu des manuels vient d’experts sénégalais. Il y avait, parmi les entreprises, une firme canadienne qui a travaillé avec un partenaire sénégalais, une maison d’édition sénégalaise pour les produire en partie. Maintenant, pour ce qui est de l’impression des livres, les entreprises déterminent la meilleure façon d’aller de l’avant. Il y a peut-être un moyen de trouver une façon d’intéresser les partenaires pour qu’elle se fasse ici.

Le Centre de Recherche pour le développement international (Crdi) a fermé les portes de son bureau de Dakar. Qu’est-ce qui a guidé ce choix ?
Le Crdi est un programme de recherche soutenu et financé par le gouvernement du Canada  et qui avait des bureaux en Afrique à Nairobi et à Dakar. Pour des raisons de consolidation financière, le bureau de Dakar a fermé en 2012. Néanmoins, les activités du Crdi restent importantes en Afrique de l’ouest et au Sénégal en particulier où il a plusieurs partenaires et où il continue de financer de nombreux projets. Le financement des projets au Sénégal par le Crdi a d’ailleurs augmenté cette année. Le Crdi reste un partenaire de référence et important pour le Sénégal dans le domaine de la recherche.

Vous avez cité trois domaines autour desquels s’articule votre coopération avec le Sénégal : l’éducation, la sécurité alimentaire et la bonne gouvernance. On ne vous voit pas dans le domaine de la santé alors que le Sénégal éprouve d’énormes difficultés dans ce secteur. Ne pensez-vous pas étendre votre coopération à la santé ?
Tout d’abord, à travers un programme régional sur les micronutriments dont nous avons pris l’initiative ainsi que par des financements à des mécanismes multilatéraux (par exemple les fonds mondial contre le Sida, le Paludisme et la tuberculose), nous participons dans le domaine de la santé. C’est d’ailleurs dans ce cadre que notre ministre responsable du développement, Christian Paradis, c’est récemment rendu au Lac Rose en novembre dernier. Le ministre a pu constater en quoi les investissements du Canada en nutrition mondiale et en iodation du sel améliorent la santé et le développement économique du peuple sénégalais. Le Canada, de concert avec des partenaires privés, mène des initiatives d’iodation en travaillant avec de petits producteurs de sel locaux afin d’apporter des techniques d’iodation simples et faciles à appliquer, et ce, dans le but de rejoindre les ménages ne consommant pas encore de sel iodé.  Un autre exemple soutenu par le Canada, est l’administration de deux doses de vitamine A chez les jeunes enfants. Ensemble, les partenaires ont atteint une couverture de presque 100 % au Sénégal. Ceci constitue donc des actions très positives du Canada sur la santé pour lesquelles je suis particulièrement fier.

Mais, on ne peut pas être partout. Il nous faut être efficace. C’est pourquoi, il est nécessaire de faire certains choix. Nous avons, de concert avec les autorités sénégalaises, décidé de nous concentrer sur les domaines de l’éducation, de la sécurité alimentaire et de la gouvernance.

baulne12Le Canada a diminué le nombre d’exonérations accordé aux étudiants sénégalais. Pourquoi ?
Nous encourageons les étudiants sénégalais à venir étudier au Canada. Ils sont de plus en plus présents au Canada. Approximativement 350 nouveaux étudiants du Sénégal iront au canada cette année et plus de 900  sont actuellement au Canada,  inscrits dans différents domaines de formation. Certaines universités et institutions offrent indépendamment des facilités, sous forme d’exonérations aux étudiants étrangers et plus particulièrement à ceux du Sénégal. Il y a également différents programmes de bourses, dont le programme des bourses de la Francophonie. Lors de son passage au Sénégal en octobre dernier, l’ancienne Gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, actuelle chancelière de l’université d’Ottawa a annoncé que l’université d’Ottawa va accorder une exonération partielle aux étudiants de tous les pays de la Francophonie. En janvier, nous avons tenu un salon de l’éducation à Dakar qui a connu beaucoup de succès et où des exposants canadiens de différentes universités ont pu échanger avec les étudiants sénégalais. Il est à noter également que les étudiants étrangers au Canada peuvent travailler sous certaines conditions à temps partiel.

Sauf que nos étudiants, une fois leurs études terminées au Canada, ne reviennent plus, d’ailleurs en matière de fuite des cerveaux, le Canada est une destination très prisée des Africains. Êtes-vous conscients que le phénomène est en train de handicaper les pays africains ?
Depuis que je suis au Sénégal, j’ai rencontré plusieurs anciens étudiants au Canada qui sont revenus. Il y a même une association des anciens étudiants sénégalais qui ont étudié au Canada.
D’un côté, il y a la liberté individuelle de tout et chacun de tenter d’aller là où il le souhaite, si cela est possible. D’un autre côté, c’est vrai que pour un pays, il est important de garder les compétences nécessaires à son développement. Cela dit, nous sommes de plus en plus dans un monde mobile où les gens se déplacent pour des périodes plus ou moins longues, soit à l’intérieur de leur pays, soit à l’extérieur. Beaucoup cherchent des opportunités là où ils peuvent mettre le plus possible en valeur leurs qualités ou leurs compétences ou encore leur potentiel. Aller vivre à l’extérieur ne veut pas dire que l’on ne reviendra pas chez soi à un moment donné. Je pense que ce qui est particulièrement important, c’est de créer les conditions propices pour garder, au pays, les personnes compétentes pour qu’elles puissent réaliser leurs ambitions dans leur domaine professionnel.

Parlons de l’immigration. Mis à part les étudiants, le Canada a-t-il une politique d’émigration pour les catégories socioprofessionnelles ?
Il y a effectivement beaucoup d’étudiants étrangers au Canada, presque 200.000, et nous souhaitons en accroître le nombre. Au-delà, le Canada est un pays qui accueille de nombreux immigrants tous les ans, dont des ressortissants sénégalais. Certains viennent en vertu de politiques de regroupement familial, d’autres sont des  réfugiés sélectionnés pour des raisons humanitaires,  mais une grande partie est ce que l’on appelle des travailleurs qualifiés ou des immigrants économiques. Tous profitent des facilités et des opportunités offertes par le Canada mais également participent au développement de notre pays. Nous avons une communauté sénégalaise qui est croissante au Canada et qui apporte une contribution appréciée.

Concernant l’émigration, on constate, à Dakar, la prolifération d’agences qui proposent d’aider les gens à aller au Canada. Souvent, cela tourne à l’arnaque. Quelles sont les mesures prises par l’ambassade pour mettre un terme à ces pratiques ?
Tout candidat qui veut immigrer au Canada ou le visiter, peut obtenir les informations nécessaires sur nos  sites électroniques officiels. Tout est en ligne, que ce soit l’information ou les formulaires. Des agences proposent leur aide  mais nous ne pouvons malheureusement pas certifier de la qualité ou de la justesse de l’information qui y est véhiculée. Mais nous avons chez nous toute l’information et les gens peuvent s’adresser, soit à l’ambassade, soit aller sur les sites officiels pour voir quelles sont les modalités puisque tout y est décrit avec des liens et des informations.

En matière de sécurité, le continent est miné par plusieurs problèmes. Mais, on n’a pas beaucoup vu le Canada s’impliquer dans la gestion des conflits en Afrique notamment au Mali. Pourquoi cette neutralité ?
Le Canada a travaillé avec ses partenaires dans les différentes entités multilatérales, que ce soit aux Nations unies ou à la Francophonie pour appuyer les résolutions des crises dans différentes régions. Nous cherchons également à favoriser la restauration ou l’instauration, selon le cas, l’état de droit, du respect des droits et libertés, et des bonnes pratiques démocratiques. Mais, cela doit être un effort commun. Pour le cas du Mali, le Canada n’est pas resté neutre et a condamné fermement le coup d’état. En janvier 2013, le Canada a dépêché un avion de transport stratégique C-17 en appui logistique aux opérations au Mali. Par ailleurs, nous avons fait des  contributions de 10 millions de dollars en appui aux efforts internationaux de stabilisation au Mali et de 75 millions de dollars pour améliorer la sécurité alimentaire, la vaccination, et l’accès aux services de santé et d’éducation de base au Mali.

Le Canada est très regardant sur les questions de droits de l’homme et de la bonne gouvernance. Aujourd’hui, au Sénégal, il y a une dynamique qui va dans ce sens. Comment évaluez-vous la question des droits humains dans le pays ?
J’étais ici, il y a 20 ans, et je pense que le Sénégal a toujours été un pays phare en matière d’espace démocratique et de libertés. Je remarque que depuis lors, les acquis démocratiques du pays se sont consolidés. L’espace de libertés politiques et de libertés civiles qui était important s’est consolidé. Pour cela, le Sénégal est un exemple pour les pays de la région. Des progrès ont été faits, cela a été souligné récemment par la Fondation Mo Ibrahim qui a tenu une réunion à Dakar. La Fondation a souligné qu’il y a eu des progrès ces dernières années et notamment depuis un à deux ans au niveau de l’indice de corruption. Je crois qu’il est important de suivre cet indice parce qu’il est un des outils qui donnent une idée de l’état de la bonne gouvernance. Par ailleurs, le Canada va continuer à appuyer le Sénégal pour renforcer davantage les acquis en gouvernance et en transparence.

Le Canada collabore-t-il avec la justice sénégalaise dans le cadre de ce qu’on appelle « la traque des biens mal acquis » ?
Le Canada appuie les efforts du Sénégal pour lutter contre la corruption et retrouver des biens qui auraient été mal acquis. Il existe une série de mécanismes par lesquels la justice ou la police sénégalaise, selon le cas, peuvent demander l’appui des autorités canadiennes compétentes dans le cadre des enquêtes.

Le Canada a déposé un dossier aux Nations unies pour faire reconnaître sa souveraineté sur l’Arctique. Quels sont les véritables enjeux stratégiques sur cette zone ?
L’Arctique reste une priorité pour nous. Le Canada est baigné par 3 océans dont l’Océan Arctique. Au sein du Conseil arctique, nous collaborons avec les pays membres et  les pays observateurs pour s’adresser des questions relatives aux différents enjeux importants de la zone et tels que l’environnement, le transport maritime, et l’exploitation des ressources naturelles. L’Arctique est un environnement fragile. Les toutes demandes beaucoup de recherche et de collaboration.

Le Canada a une réputation de pays tolérant. Mais depuis quelques temps, le débat sur l’Islam y est agité. Dans un contexte marqué par la montée de l’islamophobie, quelle est la nature des relations que vous avez avec les pays musulmans ? Qu’est-ce qui explique ce changement de ton, notamment face à l’Iran ?
D’abord, je veux souligner que le Canada est un pays très tolérant. Cela se voit non seulement par notre charte des droits et libertés mais surtout par l’importance que nous accordons à sa mise en œuvre et à son respect.  Le Canada a de très bonnes relations avec les pays musulmans et l’Islam est la religion de plusieurs canadiens. Il y a une communauté musulmane d’environ 1 million de citoyens au Canada qui est très active et qui contribue à la prospérité du pays. Le ministre des Affaires étrangères du Canada, l’Honorable John Baird, a nommé un envoyé spécial auprès de l’Organisation de la Conférence islamique, il y a un an, afin de souligner l’importance de l’engagement du Canada avec les pays musulmans. La liberté religieuse est fondamentale à nos yeux et nous avons mis sur pied un bureau des libertés religieuses.

La politique canadienne a toujours mis l’accent sur le respect de l’état de droit, de la gouvernance démocratique et des droits de la personne. Pour nous, ce respect doit exister partout, que ce soit dans le monde islamique ou ailleurs dans le monde. L’Iran est un exemple. Depuis 10 ans, nous sommes, avec d’autres, dont l’Ue, parrains aux Nations unies, d’une résolution sur les droits de la personne en Iran qui fait état de nos préoccupations à cet égard. L’automne dernier, la résolution a été de nouveau adoptée. Elle reflétait l’évolution des circonstances en Iran qui ont suivies l’élection du président Rohani dont l’attitude, le style et le discours diffèrent de ceux de son prédécesseur. On accueille favorablement cette approche et le ton plus conciliant et notamment en ce qui concerne la diplomatie nucléaire de l’Iran. On tient compte également de la libération d’un certain nombre de prisonniers politiques. Mais, selon nous, la communauté internationale doit juger l’Iran sur les gestes et non sur les paroles. Le rapporteur de la situation sur les droits de l’homme en Iran qui relève du secrétaire général des Nations unies a affirmé que la situation des droits de la personne reste très préoccupante. La communauté internationale, par le biais de cette résolution sur les droits de la personne, doit continuer d’exercer des pressions sur l’Iran afin d’obtenir une amélioration marquée de la situation. Cette question est un exemple que les droits de la personne sont universels et ne doivent pas différer d’une région à l’autre.

Propos recueillis par Elhadji Ibrahima THIAM
et Ousseynou POUYE (avec la Rédaction)
Photos : Sarakh Diop


Kabiné Komara, Haut commissaire de l’Omvs: « Réussir la navigabilité du fleuve Sénégal est l’un de mes plus grands défis »

Kabine invit 3Le nouveau Haut commissaire de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (Omvs), Kabiné Komara, a décliné sa feuille de route  pour son mandat à la tête de l’organisation intergouvernementale qui regroupe le Sénégal, le Mali, la Mauritanie et la Guinée. Invité de la Rédaction du Soleil, il a été reçu par le Directeur général Cheikh Thiam, le Coordonnateur général des rédactions, Ibrahima Mbodj et le Rédacteur en chef central Daouda Mané. A travers cet entretien, il fait l’état des lieux de l’organisation et ouvre des perspectives prometteuses pour la structure. Toutefois, il compte inscrire son magistère sur une gestion rigoureuse et rationnelle des ressources dont dispose l’Omvs. Des réalisations en cours, des ouvrages hydro-électriques et de navigation fluviale, jusqu’aux grands chantiers d’avenir, l’ancien Premier ministre de la Guinée dit tout à la rédaction du Soleil.

Présentez-nous l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (Omvs).
Beaucoup de gens ne connaissent pas bien l’Omvs. Il y a, dans le monde, près de 120 à 150 organisations de bassins frontaliers. Mais, la plupart des pays autour de ces bassins sont dans des situations de conflit. L’Omvs est une structure unique en son genre dans le monde. Il y a trois principes fondateurs sur lesquels elle est basée. Premièrement, l’ensemble des cours d’eau appartient à tous les Etats, de la naissance jusqu’à l’embouchure. Deuxièmement, il y a la nécessité de dialogue  et de concertation. Troisièmement, quand un ouvrage est déclaré commun, il est financé, exploité et géré conjointement. C’est ce qui fait la particularité de l’Omvs. Le barrage de Diama, par exemple, n’est pas que la propriété du Sénégal. Il appartient aussi à la Mauritanie, au Mali… C’est la même chose pour le barrage de Manantali. L’Omvs était appelée, au départ, Organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal (Oers). Cette structure  est née en Guinée, dans la ville de Labé où s’étaient réunis (les présidents) Sékou Touré, Léopold Sédar Senghor, Mokhtar Ould Dada et Modibo Keita, en 1968. Deux ans après, la Guinée, victime d’une agression militaire, s’était retirée de l’organisation, estimant que le Sénégal serait derrière cette agression. C’était en 1970. L’organisation était ainsi morte. En 1972, les autres pays se retrouvent en Mauritanie pour sauver le fleuve, dans le but d’avoir une source d’eau pour l’irrigation et pour la consommation humaine. Les années 1970 ont été très difficiles pour le Sahel à cause de la sécheresse. Le bétail était décimé et les cultures complètement rabougries. Le fleuve Sénégal, qui était le cordon ombilical entre ces pays, était en danger. L’eau remontait jusqu'à 250 km à l’intérieur des terres. L’Omvs, après sa création, a réalisé de grands ouvrages. Le premier qui est le barrage de Diama, servait à stopper la remontée de l’eau salée, mais aussi à stocker 500 millions de m3  d’eau. 100 % de l’eau potable de Nouakchott et 40 % de l’eau consommée à Dakar viennent de ces lacs. Cette eau permet aussi d’irriguer 150 km d’hectares de terre.

Le barrage de Manantali permet de stocker 11 milliards de m3 d’eau. Ce barrage produit également 200 mégawatts (MW)  d’électricité qui font l’objet de répartition entre le Mali, le Sénégal et la Mauritanie. Le Mali prend les 55 % et le reste est partagé entre le Sénégal et la Mauritanie,  interconnectés par 1.700 km de réseau électrique. Ce sont de grands acquis. En plus, il  existe des activités de protection de l’environnement. Je viens d’hériter cette organisation qui a tenté de se doter d’un schéma directeur d’aménagement du bassin. Nous avons identifié toutes les potentialités énergétiques, hydro-agricoles, de pêcherie, d’élevage avec des ambitions et des défis. Il faut être imaginatif, plus convaincant. L’Omvs a toutefois besoin des Etats, mais aussi de coopération pour faire face aux nombreux défis. Aujourd’hui, c’est une nouvelle équipe de trois personnes qui est à la tête de l’organisation.

Dans quel état se trouve actuellement l’Omvs ?
Sur le plan institutionnel, elle est basée sur des fondements solides. Elle a une bonne réputation auprès des bailleurs de fonds. Au plan humain, il y a des experts de qualité. S’agissant des projets, l’Organisation a une bonne vision. Par contre, pour les ouvrages, le barrage de Diama est devenu malade, 40 ans après sa construction. Il nécessite une forte réhabilitation. Le barrage de Manantali aussi est dans un état critique. Toutefois, des mesures ont été prises. Les déficits énergétiques des pays augmentent, alors que le potentiel existe. C’est frustrant. Et tout ceci, dans un contexte de nouveaux défis sécuritaires qui font que, par manque d’informations, certains bailleurs croient  qu’Al-Qaïda se trouve à la porte de nos Etats et se disent qu’il ne faut pas s’y aventurer. Il y a donc un plaidoyer à faire. Dans toute organisation, après une certaine durée de vie, il y a des réhabilitations à faire. Il faut une remise en question de certaines manières de procéder. L’institution doit se doter d’un outil de référence pour mieux asseoir une bonne gouvernance. Egalement, il nous faut une certification Iso pour convaincre les bailleurs de fonds que nous travaillons en suivant des normes. Il faut tout de même rationnaliser les moyens en essayant de faire le maximum possible sur peu de ressources en les conjuguant. Le plus important n’est pas d’aménager des terres, mais qu’elles soient exploitées rationnellement. L’amélioration de  notre façon de faire reste un défi  pour la nouvelle équipe.

Qui est-ce qui explique que nos pays ne parviennent pas à assurer l’autosuffisance alimentaire, même partiellement, malgré l’existence des ces vastes surfaces aménagées ?
 Le bassin du fleuve Sénégal ne couvre pas tout le Sénégal. 51 % de ce bassin se trouve au Mali, plus de 30 % en Mauritanie, 11 % en Guinée et 10 % seulement au Sénégal. Dans ce genre de situation, il faut identifier la zone que couvre le bassin,  savoir quelle est la stratégie de développement agricole du pays dans la zone concernée et faire une gestion harmonieuse et intelligente. Partant de ce constat, on peut voir que la plupart de nos pays ont des politiques agricoles pas des plus expertes. L’agriculture, ce n’est pas que des terres. C’est tout une scène (chaîne) de processus. Il faut des terres, il faut faire l’irrigation, avoir des semences, de l’engrais et du crédit agricole pour acheter des intrants avant la campagne et payer à la fin. Dans la plupart des pays, les intrants ne sont pas souvent disponibles ou bien ils ne sont pas de bonne qualité. C’est la même chose pour les semences. Le calendrier agricole n’est pas parfois maîtrisé par les paysans. En plus de tout cela, il y a les pertes après récolte. 20 à 30 % de la production se perdent. Si l’on n’analyse pas tous ces éléments  et si l’on n’a pas une approche systémique de façon à ce que le projet agricole intègre tous ces aspects dans son fonctionnement, le jeu est déjà faussé. Il y a des sociétés agricoles dans toutes les zones que nous avons aménagées. Au Sénégal, il y a la Saed, ce genre de société existe aussi en Mauritanie et au Mali. Ces sociétés nationales sont les interfaces entre nous et les Etats. Dans les nouveaux programmes que nous allons mettre en place, nous allons signer des contrats de performance avec ces sociétés. Il faut que toutes les zones que nous avons aménagées soient suivies de sorte que les éléments énumérés plus haut s’y retrouvent.

Kabine invit 1La construction de barrages a favorisé la prolifération des plantes aquatiques envahissantes, comme le  typha. Existe-t-il des mécanismes pour lutter contre le phénomène ?
La construction du barrage de Diama a eu des effets secondaires importants. Les plantes envahissantes qu’on appelle les typhas ont colonisé la zone du delta. Dans la nature, tout est lié. Dès qu’on touche un aspect, on bouleverse tout l’écosystème. Le typha couvre aujourd’hui plus de 50.000 hectares. Un hectare de typha consomme la même quantité d’eau qu’un hectare de riz. C’est un gâchis énorme. Beaucoup de recherches ont été menées. Il y a deux types de typha, mais l’un est plus résistant. Nous avons expérimenté la lutte biologique en introduisant une espèce venue d’Afrique du Sud qui a mangé une partie du typha moins résistant. Mais l’autre type de typha est, pour le moment, impossible à combattre. Le seul moyen de lutte dont nous disposons, pour l’instant, c’est de couper la plante, mais il régénère. Le typha empêche les populations riveraines d’avoir accès à l’eau, paralysant ainsi les activités de pêche. Il entraîne aussi des maladies puisque sous le typha, prolifèrent beaucoup d’insectes nuisibles. En relation avec des Néerlandais, nous allons assécher certaines zones colonisées par le typha avec des digues et les rendre cultivables. Cela nous permettra d’aménager 4.000 hectares de terres. Cela veut dire que nous allons gagner des superficies sur le typha. Il y a aussi d’autres propositions de valorisation du typha, en en faisant du charbon, par exemple. Mais je ne suis pas trop favorable à cette proposition parce que cela encouragerait à pérenniser le typha. Toutefois, cette végétation aquatique reste un gros problème dans le delta.

Comment se fait-il que l’Omvs ait un potentiel de 1500 MW et que les pays qui la composent connaissent un déficit en électricité ?
La Guinée a rejoint l’organisation seulement en 2006. Le fleuve Sénégal est long de 1.830 km. Il est le plus long de l’Afrique de l’Ouest. Il est composé de trois affluents : le Bafing, le Bakoye et la Falémé qui se déversent tous en Guinée. Le gage  essentiel se trouve donc du côté guinéen. L’entrée de la Guinée à l’Omvs a apporté une immense potentialité hydroélectrique. Mais, il fallait étudier tout cela, avoir un dossier bancable pour ensuite aller chercher le financement. En attendant, le bassin, côté malien, a été étudié. Il n’y a pas de site de barrage ni en Mauritanie, ni au Sénégal. Ils se trouvent plutôt au Mali et en Guinée. Le premier site, Manantali, a été déjà exploité. Un deuxième site (Félou) a été identifié, étudié et exploité. Il fait 60 MW et vient d’être inauguré. Gouina, un autre site, a été identifié. Nous venons de poser la première pierre. Ce site doit produire 140 MW d’ici à trois ans et demi. Un quatrième site, Gourbassi, toujours du côté malien, a été étudié. Il devra jouer un rôle de régulateur. Aujourd’hui, le fleuve Sénégal est régularisé à hauteur de 40 %. En créant le site de Gourbassi, nous atteindrons environ 80 %. Un autre barrage avec une capacité en énergie de 25 MW est aussi prévu. L’impact dans l’hydro-agricole et dans l’irrigation sera très important.

Par contre, les sites qui ont un impact et une capacité en énergie les plus importants sont en Guinée, en l’occurrence Koukoutamba qui, à lui seul fait 300 MW. Les deux autres produisent, au total, 300 MW. Rien qu’en construisant ces barrages, nous avons 600 MW du côté guinéen. Mais, ni la Banque mondiale, ni la Banque africaine de développement (Bad), ni un pays occidental ne peuvent financer individuellement ces barrages. Le seul pays qui peut facilement financer un barrage, c’est la Chine. Elle nous a prêté 420 millions de dollars (Ndlr 210 milliards de Fcfa). Il faut développer les autres types de partenariat. Je suis en train de convaincre les Etats en leur disant d’oublier la façon avec laquelle ils ont fait les barrages jusque-là, en leur conseillant de recourir au Partenariat public-privé (Ppp). Avec  l’hydro-électricité, on produit l’électricité à 35 FCfa le KW, alors que le thermique coûte, dans nos Etats, entre 100 et 200 FCfa le KW. Il y a un immense écart. Nous n’avons pas besoin d’endetter les Etats pour construire un barrage. Il faut appeler les privés pour le faire. L’essentiel, c’est de s’entendre sur le prix du kilowatt. C’est un travail de sensibilisation que je suis en train de faire en ce moment. En tant que banquier, le montage financier n’est pas un problème pour moi. Mais quand on dirige une organisation dont les gens ont, depuis 40 ans, une certaine façon de voir, il faut essayer de les convaincre un à un.

Les ouvrages de l’Omvs sont-ils bien entretenus ?
Un ouvrage, c’est comme un homme, il a besoin d’être entretenu. Le barrage de Diama, depuis près de 30 ans, n’a pas connu de grande réhabilitation. Trois raisons expliquent cette situation. D’abord, l’eau qui est facturée aux agricultures ne fait pas rentrer beaucoup d’argent, cela ne suffit pas pour assurer l’entretien du barrage. Ensuite, ce n’est pas tout le monde qui paye la facture. Enfin, il y a un problème de gestion rigoureuse de l’argent qui entre. Nous avons prévu de mettre en place un plan drastique de redressement de la Société  de gestion et d’exploitation du barrage de Diama (Soged). Nous avons pu négocier un prêt avec la Banque mondiale, dont une partie servira à réparer le dispositif électromécanique du barrage de Diama. Au barrage de Manantali, il y a trois fonds, mais ils ne génèrent pas beaucoup d’argent. Lorsque j’ai pris fonction, j’ai réduit de 25 % le budget de fonctionnement (de l’Omvs). Nous avons aussi contraint les Etats à augmenter les tarifs de 10 %. Nous avons trouvé aussi des fonds de réhabilitation. Cette réhabilitation a commencé depuis deux semaines et c’est pour trois ans.

On parle d’une éventuelle coopération entre l’Omvs et l’Uemoa. Qu’en est-il exactement ?
Parmi les quatre pays de l’Omvs, deux seuls sont membres de l’Uemoa : le Sénégal et le Mali. L’Uemoa à des programmes qui couvrent un certain nombre d’Etats. Nous sommes en train de négocier un programme de partenariat pour que la politique de l’Uemoa dans le domaine énergétique  puisse couvrir ces deux Etats de l’Omvs. La même chose est en train d’être négociée avec la Cedeao (la Mauritanie n’est plus membre de la Cedeao, Ndlr) et d’autres organisations.

Kabine invit 4Où en êtes-vous avec le Système intégré de transport multimodal ?
Le Système intégré de transport multimodal (Sitram) est le projet phare d’intégration type au sein de l’Omvs. Le fleuve était navigable avant, et  il y avait des quais. Ce nouveau programme comprend donc deux volets : la navigation sur le fleuve Sénégal et des routes d’accès. La navigation consiste à draguer le fleuve sur 905 km de long et 30 km de large. Nous allons aussi mettre en place une antenne de navigation pour la sécurité et un code de navigation. Nous avons déjà loué deux navires à une société. Maintenant, c’est le financement de la navigation que nous attendons. Il y aura également un port fluviomaritime à Saint-Louis. Au-delà de cela, nous allons faire un port minéralier à Saint-Louis pour débloquer les gisements miniers qui se trouvent des deux côtés, à Matam et aussi à Bogué (Mauritanie). Il y a également du fer au Mali. Si l’on rend le fleuve navigable avec des barges qui peuvent charger ces minerais et les convoyer jusqu’à Saint-Louis, ce sera l’occasion unique pour que ces gisements soient éclatés. Un chemin de fer coûte au moins un milliard de dollars (Ndlr 500 milliards de Fcfa) alors que la navigation coûte au maximum 600 millions de dollars. Réussir ce projet est mon deuxième plus grand défi.

La régularisation du régime fluvial du fleuve a entraîné un rétrécissement de la plaine inondable des cultures de décrue. Avez-vous trouvé une solution à ce problème ?
Nous sommes en train de trouver des solutions. J’ai donné mandat à ce que toutes les semaines, on montre le débit du fleuve pour que chacun voit son évolution.  Et c’est en fonction de cette évolution que les cultures doivent se faire en voyant s’il y a de l’alerte d’inondation ou pas. Et à partir de là, nous allons modifier les paramètres de gestion du barrage de Manantali. Quand on dit que le barrage de Manantali produit 850 MW/h, ce n’est pas durant toute l’année. A l’Omvs, tous les trois mois, les usagers de l’eau se retrouvent. Chacun dit la quantité d’eau qu’il souhaiterait avoir. C’est en fonction de cela que nous lâchons l’eau à partir de Manantali. Il y a tout un ensemble de paramètre à prendre en compte. Nous allons imposer à la Société de production de l’électricité de Manantali de lâcher beaucoup plus d’eau pour que ces zones soient inondées. Un barrage comme Gourbassi sur la Falémé peut aussi contribuer à lâcher une quantité d’eau qui s’ajoutera à l’eau de Manantali pour davantage augmenter les surfaces de décrue. C’est un jeu très intéressant qui demande des paramètres qui nécessitent des concertations. Avant, c’était simplement les électriciens qui géraient, mais  maintenant, nous avons intégré tout le monde.

Au vue de toutes ces potentialités dont dispose la Guinée, n’est-il pas un paradoxe que ce pays continue toujours d’être frappé par un manque d’électricité ?
Je parle en Guinéen. Ce pays est indépendant en 1958, dans des conditions extrêmement pénibles. La Guinée a ouvert la brèche des indépendances à cette époque en 1958, mais elle en a aussi payé le prix. J’étais directeur de Péchiney, l’enclave minière qui appartenait à la France pendant 10 ans à cette période.  C’est cette société qui donnait un peu de revenus à la Guinée. La construction du complexe avait commencé en 1956, la France était surprise lors que la Guinée à demandé son indépendance en 1958. Il était prévu de faire le barrage hydroélectrique et l’usine d’aluminium. Quand la Guinée a pris son indépendance, la France a imposé à la société de ne construire ni le barrage ni l’usine d’aluminium. Le barrage a été construit au Cameroun. Il y avait un potentiel électrique de 15.000 MW que le Guinée n’a pas pu mettre en valeur. Je pense que  l’histoire aussi n’a pas favorisé la Guinée. Il n’y a pas que le courant qui manque en Guinée, il manque aussi l’eau. Et pourtant, il pleut quatre mètres d’eau par an à Conakry, alors qu’il n’y a pas d’eau potable dans cette ville.

Le Sénégal avait un programme de revitalisation des vallées fossiles, notamment le canal du Cayor, mais la Mauritanie n’était pas d’accord. Qu’en est-il de ce projet ?
Pour les vallées fossiles, je pense que quand l’information n’est pas bonne, elle provoque souvent des écueils. Il faut un travail d’explication et de persuasion en amont pour que les gens comprennent. C’est tellement facile de détruire, mais tellement difficile de construire. Il y a toujours des gens qui ont intérêt à mettre des obstacles. J’estime que le projet n’a pas été bien expliqué aux Mauritaniens. C’est vrai qu’il y a une importante quantité d’eau jetée dans la mer. Mais je pense que le Sénégal n’a pas reposé le problème depuis.

Les inondations de Saint-Louis sont souvent mises sur le dos des lâchers d’eau de Manantali. Qu’en est-il ?
Contrairement à ce que beaucoup de personnes pensent, ce n’est pas l’eau lâchée par le barrage de Manantali qui cause les inondations. Dans le fleuve Sénégal, il y a deux affluents qui viennent après le barrage : la Falémé et le Bakoye. Les eaux de la Falémé  et du Bakoye viennent se jeter dans le fleuve Sénégal après le barrage. Pendant l’hivernage, même si l’eau est pendante à Manantali et que l’eau de la Falémé et du Bakoye continue, il n’y a rien à faire. Malheureusement, on croit que c’est l’eau du barrage qui vient à Saint Louis. Ce n’est pas du tout cela. Si on lâche, dans le fleuve Sénégal, un bout de papier à hauteur de Podor, il fait un mois avant d’arriver à Saint-Louis. Pour vous dire que l’eau coule très lentement. Ce sont les eaux non contrôlées qui viennent se jeter dans le fleuve qui font les inondations en aval. D’où la nécessité de créer des ouvrages de régulation sur ces deux autres branches.

Kabine invit 2Parmi les idées que vous agitez, il y a le concept « Bassin élargi et diversifié ». Que recouvre cette notion ?
Nous pensons qu’on  peut prendre des initiatives qui ont des impacts plus loin dans le bassin ou bien concevoir des activités en dehors du bassin qui ont un intérêt pour les populations. Quand on construisait le bassin, le solaire n’était pas d’actualité. Aujourd’hui, le solaire est devenu quelque chose de très abordable et  plus rapide à construire. Dans le bassin, il existe des zones où il y a de l’espace. On peut concevoir, dans ces endroits, des centrales solaires connectées sur notre réseau. Il faut encourager des initiatives privées allant dans ce sens. Mais, il faut persuader petit à petit les gens en leur disant que nous nous battons contre les déficits énergétiques, il y a des solutions scientifiques. Au lieu que chacun essaie de faire son petit solaire, l’Omvs peut encourager trois à quatre sociétés privées à le faire. L’autre chose, c’est de développer la pisciculture dans les lacs que nous avons ou bien sur les affluents des fleuves. C’est ce qu’on appelle bassin énergie diversifiée.

Quels sont les termes du contrat Sogem-Eskom qui couvre une période de dix ans ?
Quand le barrage de Manantali a été construit au départ, ce n’était pas pour produire de l’électricité. Mais les concepteurs ont été intelligents en faisant des réservations. Dix ans après, quand les Etats ont décidé de produire de l’électricité, ils se sont approchés des bailleurs de fonds occidentaux qui étaient réticents au départ. Ce sont les fonds arabes qui ont aidé à faire les premiers barrages. C’est par la suite que les Occidentaux ont décidé de se lancer mais en posant la condition de création d’une société spéciale qui va gérer les barrages. C’est ainsi que la Sociétés de gestion de l’énergie de Manantali (Sogem) a été créée pour gérer le barrage de Manantali. Ils voulaient avoir la garantie que ces sociétés vont facturer et encaisser l’argent pour les rembourser. Ils avaient aussi posé comme condition qu’il y ait un gestionnaire du barrage. Un appel d’offres avait été lancé pour trouver un gestionnaire du barrage. La société sud-africaine Eskom a été retenue. Quelques années après, cette société s’est rendue compte que ses prestations étaient supérieures à sa rémunération. Alors, elle a demandé à réviser le contrat. Ce que la partie Omvs avait refusé et cette société a voulu se retirer. Le Sénégal, qui avait de bonnes relations avec l’Afrique du Sud, est intervenu pour que nous renégociions le contrat sur une base beaucoup plus correcte en mettant en place un contrat intérimaire. Nous avons pu régler certains problèmes soulevés par le gestionnaire.

Propos recueillis par Ndiol Maka SECK, avec la rédaction
Photos :  Pape SEYDI


Aéroport international Blaise Diagne de Diass : Un premier jalon du pôle économique de Diamniadio

Après quelques mois d’arrêt, les travaux de construction de l’Aéroport international Blaise Diagne (Aibd) de Diass ont repris en octobre dernier. Aujourd’hui, leur niveau d’exécution est estimé à plus de 60 % et le premier avion devrait décoller en juillet 2015, assure son directeur général. Reçu par le Directeur général Cheikh Thiam et le Rédacteur en chef central Daouda Mané, il a indiqué  que l’aéroport va polariser une  grande zone économique autour de Diamniadio et Diass.

Monsieur le directeur général, à un moment, le chantier de l’Aibd était à l’arrêt. Qu’est-ce qui explique cette pause ?
Nous avons pris fonction le 13 février 2013. Au départ, nous avons eu beaucoup de difficultés. La société Saudi Binladin group réclamait 100 millions d’euros (65,595 milliards de FCfa) à Aibd et nos huit bailleurs de fonds avaient stoppé les décaissements, en attendant que nous réglions ce contentieux. Nous n’avions pas pu nous entendre, parce que nous estimions que cette société n’avait pas respecté ses engagements de livrer l’infrastructure dans les délais impartis. Les travaux avaient démarré en décembre 2007 et devaient durer 33 mois. Six ans plus tard, ils durent toujours. Donc, pour nous, il n’était pas question de satisfaire cette réclamation de Saudi Binladin group. Devant cet état de fait, nous avons mis en branle des pénalités de retard qui se sont chiffrées à 23 millions d’euros (15,087 milliards de FCfa). Etant pratiquement dans l’enlisement, nous leur avions demandé d’aller en arbitrage. Mais ils n’en voulaient pas. Finalement, nous nous sommes entendus et avons signé un gentleman agreement qui suspend leur réclamation et nos pénalités de retard afin de pouvoir terminer les travaux. C’est ainsi qu’avec le ministre de l’Economie et des Finances de l’époque, Amadou Kane, et le ministre des Transports et des Infrastructures, Thierno Alassane Sall, nous sommes allés rencontrer les bailleurs de fonds pour les convaincre de recommencer les opérations de décaissement afin que nous puissions terminer le chantier. C’est ainsi que le 29 septembre 2013, ils ont procédé aux décaissements et les travaux ont pu reprendre en octobre.
Depuis lors, le travail se poursuit normalement. Il faut préciser qu’en février 2013, l’avancement physique des travaux était estimé à 33 %, aujourd’hui, nous en sommes à 60 % d’exécution physique. Nous pensons pouvoir finir le gros du travail en décembre 2014. Ensuite, nous aurons six mois pour passer la certification ; ce sera entre janvier et juin 2015. Donc, nous pourrions avoir les premiers vols en juillet 2015. Par ailleurs, il faut comprendre que dans le package de Saudi Binladin group, il y avait des infrastructures que le Sénégal devait faire. Il s’agit des bâtiments administratifs où toutes les sociétés de la plateforme de l’aéroport de Dakar devront déménager. Nous venons de lancer les appels d’offres pour leur construction. Sans oublier le bâtiment de l’exploitant Fraport dont la construction lui revient.

Quel est le coût global du projet, la part de chaque partenaire et le montage financier qui a permis de le réaliser ?
Initialement, le coût du projet clé en main était de 350 millions d’euros (229,584 milliards de FCfa). Mais trois avenants s’y sont ajoutés. Actuellement, nous en sommes à 460 millions d’euros (301,740 milliards de FCfa). Aussi, nous avons eu recours à deux types de financements. D’abord, aux financements dits « crédits relais » estimés à 150 millions d’euros (98,393 milliards de FCfa). Ce montant a été réuni grâce à des banques commerciales, parce que lorsque nous signions le contrat en 2007, nous n’avions pas de financement sur le long terme. L’autre financement, c’est celui sur le long terme que l’Etat a pu décrocher en 2011 avec huit bailleurs de fonds. C’est une tranche conventionnelle, classique, qui a comme chef de file la Banque africaine de développement (Bad) et où on retrouve l’Agence française de développement (Afd), une banque sud-africaine, Ubc, la Banque ouest-africaine de développement (Boad), la Société financière internationale (filiale de la Banque mondiale). De l’autre côté, nous avons la tranche islamique qui a comme chef de file la Banque islamique de développement (Bid) et où on retrouve le Fonds saoudien et le Fonds de l’Opec. Les grands bailleurs, à savoir la Bad, la Bid, et l’Afd, ont contribué pour 70 millions d’euros (45,916 milliards de FCfa) chacun. L’Ubc a contribué pour 50 millions d’euros (32,797 milliards de FCfa), Sfi pour 30 millions d’euros (19,678 milliards de FCfa), la Boad pour 26 millions d’euros (17,054 milliards de FCfa) environs, et ainsi de suite. Le total fait 406 millions d’euros (301,740 milliards de FCfa) pour le financement sur le long terme. De son côté, l’Etat a pris une loi pour créer la Redevance des infrastructures aéroportuaires (Rdia), une taxe de 54 euros (35.421 FCfa) prélevée sur chaque passager au départ des aéroports du Sénégal pour la destination internationale et de 2 euros (1311,9 FCfa) pour une destination domestique. Cette Rdia est récupérée par l’Agence internationale des transports aériens (Iata) auprès des compagnies aériennes. Ensuite, il la reverse à Bnp Paribas où nous avons un compte séquestre. Cet argent est destiné à rembourser le financement sur le long terme. Le modèle qui a été mis en place permet, avec les prévisions de trafic, de rembourser la totalité des prêts sur 18 ans. Mais il était basé sur un taux de récupération de cette Rdia de 95 %. Malheureusement, avec les problèmes de Sénégal Airlines, qui récupère les taxes domestiques et quelques taxes sous-régionales, cette compagnie doit aujourd’hui 10 millions d’euros (6,559 milliards de FCfa) de Rdia non payée. Ce qui ramène le taux de couverture de la Rdia à moins de 90 %. Cela impacte sur notre modèle financier. Du coup, les bailleurs estiment que le projet court un risque important. Et à chaque fois que les bailleurs disent qu’il y a un risque, ce n’est pas bon signe. Cela rend les choses difficiles. D’autant plus que, d’après les contrats que nous avons signés, les huit bailleurs travaillent sur la base de l’unanimité et non de la majorité. C’est-à-dire quand il y a un problème et qu’un seul bailleur de fonds dit non, tous les autres disent non. C’est pourquoi notre décaissement a eu beaucoup de retard. Il a fallu de très âpres négociations. Quand les bailleurs de fonds sont venus visiter le chantier, ils étaient très surpris de l’avancement des travaux, c’est pourquoi ils ont accepté de décaisser. Cependant, ils ont indiqué que d’ici au prochain décaissement, prévu au mois de mars, le Sénégal doit fournir une lettre d’engagement pour payer les dettes de Sénégal Airlines au cas où cette compagnie ne les épongeait pas. C’est vraiment l’un des aspects contraignants du projet. Concernant le montage purement technique, c’est Saudi Binladin group qui a fait la conception de l’aéroport et un bureau d’études américain en a assuré le management. Ils sont en groupement pour la construction. Le contrôle des travaux est assuré par deux bureaux d’études français et tunisien. C’est Fraport qui va se charger de l’exploitation de l’aéroport à travers la société Daport qu’elle avait créée mais qui, aujourd’hui, est sous administration judiciaire. Nous sommes actuellement en négociation avec Fraport pour la création d’une autre société qui se chargera de l’exploitation de l’aéroport. Mais nous tenons à garder l’expertise Fraport, parce que nous sommes en concurrence ardue dans ce secteur, avec principalement Abidjan et Accra, pour gagner le hub sous-régional. Certes, Dakar est un hub naturel, car nous sommes à six et huit heures des grandes capitales européennes, d’Amérique du Sud et du Nord, mais il faut gagner en termes de gestion aéroportuaire, et la tendance est de confier cette gestion aux privés. En plus de cela, il nous faut ce pavillon national (Sénégal Airlines) qui, malheureusement, est dans une situation difficile. Mais le gouvernement s’est engagé à faire le nécessaire pour qu’au moins il continue d’exister, soit avec un ou des partenaires stratégiques. De même, nous voulons avoir un centre de maintenance aéronautique, comme du temps d’Air Afrique où le centre était établi à Dakar, afin de capitaliser ce savoir-faire et de faire la différence avec les autres. Aussi, un institut de formation aux métiers aéroportuaires est souhaité. Cela nous permettra d’avoir un package global pour pouvoir se vendre au niveau international. C’est tout cela qui peut faire de cet aéroport un véritable hub.

Est-ce que le décaissement est le seul problème majeur que vous avez rencontré ?
Non. Il y a avait un autre problème majeur ; celui lié au déplacement des populations. D’habitude, en matière de déplacement de populations, on indemnisait les déguerpis et ils s’en allaient. Mais pour ce cas-ci, il s’agissait de les déplacer et de les réinstaller. C’est une difficulté de plus. Mais à ce jour, nous avons construit 300 logements sur un total de 342 prévus. Chaque logement est constitué de quatre pièces sur une superficie de 400 m2. Dans le site de recasement, situé à quatre kilomètres de l’aéroport, nous devons réinstaller un village et deux hameaux. Nous avons aussi prévu de revaloriser les indemnités qui avaient été payés à ceux qui avaient des champs. Parce qu’à l’époque, elles étaient fixées par rapport aux barèmes du Sénégal. Mais avec la venue des bailleurs de fonds, il a fallu utiliser les barèmes internationaux. Aujourd’hui, l’argent est disponible pour payer ces reliquats. Parallèlement, nous donnerons aux populations qui ont accepté de se déplacer 150.000 FCfa pour le transport. En plus de cela, nous avons construit une grande mosquée sur le site de recasement et chaque village a sa propre mosquée. Nous avons érigé des « daaras », une école de 12 classes, une case de santé, plus un espace multifonctionnel pour les jeunes. Le remplacement des terres de cultures était également une difficulté, vu que dans la zone, il n’y a que des forêts classées. Il fallait demander 300 ha à déclassifier dans la forêt de Thiès. Bientôt, nous aurons le décret de déclassification. Nous n’avons pas voulu nous en arrêter là. Etant donné la présence de l’aéroport et de la zone économique spéciale où nous avons des possibilités de frets, nous avons décidé d’initier les gens à l’horticulture intensive afin de faire en sorte qu’il y ait beaucoup de récoltes dans l’année. Donc, dans ces 300 ha, il y aura une ferme destinée aux populations.

Les problèmes avec la société Saudi Binladin group ont causé le ralentissement  des travaux. Aujourd’hui, avec vos huit bailleurs, pouvez-vous nous affirmer que vos difficultés financières sont réglées ?
Les problèmes financiers ne sont jamais réglés. A chaque fois que les bailleurs sentent qu’il y a un petit risque, c’est le ralentissement dans les décaissements. Donc, on ne peut jamais dire que le problème est définitivement réglé. Le principe du décaissement est là, mais les conditions à satisfaire pour avoir l’argent sont là aussi. Déjà, pour le prochain décaissement, les banques nous ont signifié qu’elles ne décaisseront que lorsque le Sénégal s’engagera à éponger la dette de Sénégal Airlines. C’est une conditionnalité qu’il faut remplir. Sinon, pour le reste, Saudi Binladin group est à fond pour terminer le travail. Nous avions beaucoup de problèmes de communication, mais maintenant, un patron de Saudi Binladin group vient tous les mois au Sénégal. Ainsi, nous discutons des problèmes, nous les réglons et nous avançons. Bref, nous sommes dans une bonne dynamique avec cette entreprise.   

Le président Macky Sall et le ministre des Transports aériens, Omar Guèye, ont exigé que l’aéroport soit livré en fin décembre 2014. Et vous dites que le premier avion décollera en juillet 2015. Pouvez-vous nous expliquer ce décalage ?
Cette exigence des autorités, c’est surtout par rapport au contrat de Saudi Binladin group qui, je le répète, a beaucoup traîné. Mais ce n’est pas par rapport à l’ensemble des infrastructures qu’il y a autour de l’aéroport. Parce que comme je vous l’ai dit, il y a des infrastructures que l’Etat du Sénégal, par le biais du budget consolidé d’investissement (Bci), finance directement. Mais finir les travaux pour un aéroport, cela ne signifie pas démarrage effectif de ses activités. Il faut nécessairement qu’il soit certifié, car cela demande beaucoup de sécurité et de sûreté. Et l’ensemble des installations qui sont mises sur le site doivent être vérifiées, acceptées et certifiées par l’Oaci, qui a son répondant au Sénégal, à savoir l’Anacim. D’ailleurs, pour prendre les devants, nous avons commencé, avec l’Anacim, à certifier les parties d’ouvrage qui sont aujourd’hui en phase de finalisation. Après la fin des travaux, il nous faut une période de six mois pour avoir la certification. De ce fait, il n’y a pas un décalage, et le président de la République le comprend très bien. Il y a le Sommet de la Francophonie en novembre prochain, mais nous lui avons signifié que l’Aibd ne pourra pas être utilisé à cette occasion. Il s’y ajoute que les routes d’accès à l’aéroport ne sont pas encore complètement achevées. De même, les travaux de construction de l’autoroute Diamniadio-Aibd n’ont pas encore commencé et l’autoroute Aibd-Somone-Mbour est également en cours de construction. En conséquence, il faut que l’aéroport et toutes ses connectivités soient terminés pour qu’on puisse l’utiliser de manière optimale. Cependant, le chemin de fer n’est pas pour le moment compris dans ce package.   

Le porte-parole du Khalife général des Tidianes, Abdoul Aziz Sy Junior, s’était déplacé récemment sur le site de recasement pour discuter avec les concernés. Où en êtes-vous avec ce dossier ?
J’en profite pour remercier très chaleureusement le porte-parole du Khalife général des Tidianes. A l’occasion de la pause de la première de la grande mosquée du site de recasement, il a tenu un langage de vérité aux populations en leur disant, en un mot, que lorsque l’Etat veut quelque chose, il faut l’accepter et voir quels sont les meilleurs moyens pour approuver cela. Nous avons le sentiment que son discours a prospéré, parce qu’aussitôt après, beaucoup de gens qui étaient réticents au départ sont revenus à de meilleurs sentiments et se disent prêts à accepter notre offre. Cependant, il reste encore quelques récalcitrants, mais nous avons décidé d’inviter les organisations de défense des droits de l’Homme à s’impliquer dans les négociations. Elles se sont engagées à faire quelque chose. Le gouverneur de la région de Thiès avait donné une sommation de déguerpissement à l’un des villages qui impacte sur la bonne marche de notre travail et le deadline était fixé au 31 janvier dernier, mais nous avons décidé de différer cette mesure sur la demande de ces organisations de défense des droits de l’Homme afin de poursuivre le dialogue.

Avant de procéder au déplacement de ces populations, est-ce que vous avez tenu compte des réalités sociologiques ? Parce que voilà des villageois qui vivaient en concession et qui sont obligés de vivre entre quatre murs, ce qui diffère de leur mode de vie traditionnelle ?
La réalité sociologique de la zone avait conduit l’Aibd à prendre quelques précautions en signant notamment un contrat avec une Ong qui joue un rôle de facilitateur avec ces populations. Par exemple, nous avons discuté avec les populations en leur exposant le type de villas à construire pour eux. Le prototype qui a été proposé au départ a été fortement modifié. Mais il y a un dialogue continu. A mon arrivée, quand je suis allé les voir, ces populations m’ont dit qu’elles n’avaient jamais rencontré le directeur général de l’Aibd. Je leur ai dit que de jour ou de nuit, quand elles m’inviteront à discuter, je viendrai. C’est ainsi que j’ai tenu des réunions dans tous les villages concernés. On leur a montré, au cours d’un séminaire, jusqu’à quel point il était dangereux pour elles de rester sur place.   

Est-ce que vous avez pris des précautions pour que des constructions ne soient pas érigées dans les parages de l’Aibd ou qu’il n’y ait pas un encombrement humain comme c’est le cas avec l’aéroport de Dakar ?
Dès à présent, une pression foncière a commencé à s’exercer dans la localité. Tout autour de notre site de recasement, les terres ont été achetées par des promoteurs, et des constructions commencent à sortir de terre. C’est l’Etat qui doit prendre des mesures pour éviter cela. La manière dont cet aéroport a été conçu, du point de vue de l’avenir, est très bien. Nous avons 4500 ha, dont la moitié est occupée et l’autre réservée. Nous avons fait en sorte que la tour de contrôle soit au milieu pour que dans le futur, nous n’ayons qu’à faire des pistes et pas nécessairement de nouveaux bâtiments pour recevoir le maximum de passagers. Au départ, nous tablions sur trois millions de passagers, mais nous pouvons atteindre 10 millions de passagers. Donc, il faut que l’Etat prenne ses responsabilités pour préserver cette zone. Cela permettra d’éviter ce qu’on voit actuellement autour de l’aéroport Léopold Sédar Senghor. Nous ne construisons pas seulement un aéroport, nous sommes en train de développer un pôle économique. Si nous avons choisi Fraport, c’est parce que justement on veut avoir les standards internationaux en matière de gestion aéroportuaire. Toute occupation dans l’enceinte de cette infrastructure se fera sur la base de normes internationales, que ce soit au niveau de l’aérogare ou de l’accessibilité. On aura 700 places de stationnement, plus un emplacement pour 200 taxis.

Combien d’emplois l’Aibd va-t-il générer ?
A ce stade, nous ne pouvons pas avancer un chiffre. Mais cet aéroport va générer beaucoup d’emplois. Déjà, dans la construction, pour tout ce qui est métiers non qualifiés, la primauté a été donnée aux jeunes de la zone. Depuis le début, nous avons mis en avant la responsabilité sociétale de l’entreprise. Que ce soit du point de vue de l’emploi ou des actions sociales. Par exemple, chaque année, nous avons une caravane médicale destinée aux villages environnants. Plus de 500 jeunes ont été circoncis grâce à nos soins. Nous offrons des médicaments aux postes de santé de la zone, nous avons le programme «Lait à l’école», nous construisons des écoles, bref, nous sommes en train d’appliquer une véritable politique de responsabilité sociale de l’entreprise, et cela ira crescendo avec la société d’exploitation.

Devons-nous attendre à un aéroport écologique, étant donné que vous avez une direction environnementale ?
 Le souci environnemental et l’aspect social sont au cœur de notre programme. D’ailleurs, nous en avons fait le poumon de l’Aibd. Cela concerne aussi bien les déplacements des populations que le suivi des travaux. Nous sommes dans une zone industrielle où des accidents peuvent survenir, mais nous faisons une veille systématique pour préserver la sécurité des ouvriers qu’on équipe avec tout le matériel nécessaire. Nous veillons aussi à ce que les dispositifs de circulation soient bien surveillés. Même pour la conception de l’aéroport, nous avons fait dans le développement durable. Nous disposons d’une station de traitement des eaux usées qui se trouve à sept kilomètres de l’aéroport. Nous y drainons toutes les eaux usées de l’Aibd, les traitons là-bas et les renvoyons à l’aéroport où elles serviront à arroser les plantations. C’est vraiment une conception futuriste.

L’Aibd prévoit-elle une place particulière et un pavillon spécial pour la compagnie nationale sénégalaise ?
Si nous voulons gagner la bataille du hub aérien sous-régional, il nous faut une compagnie aérienne nationale. Et le président de la République l’a dit très clairement. C’est pourquoi il se bat pour relever la compagnie Sénégal Airlines. Malheureusement, une compagnie aérienne nationale coûte très cher. Mais il faut une bonne volonté politique, avec un partenaire stratégique et technique. En plus de ce pavillon que nous devons avoir, nous souhaitons disposer d’un centre de maintenance et d’un institut de formation.   

Allez-vous travailler avec les hôteliers de Mbour, Saly, Somone, etc. ?
En ce qui concerne les hôtels, nous utiliserons bien sûr Saly qui est à proximité. C’est d’ailleurs pour cela que l’autoroute a fait ce contournement qui, au lieu de suivre la route nationale, fait une bifurcation vers Somone afin d’avoir des sorties rapides vers toute la zone de Saly et revenir pour rejoindre la route nationale. Mais, nous avons prévu de construire deux hôtels à l’Aibd. Un de quatre étoiles et un autre de cinq étoiles de 8 et 12 milliards de FCfa, sous format partenariat public-privé. Il appartient aux opérateurs nationaux de se manifester, de les construire et de les exploiter. Déjà, il y en a qui se sont manifestés.

L’aéroport Léopold Sédar Senghor sera-t-il encore en activité quand l’Aibd sera fonctionnel ?
C’est clair ! Avec l’ouverture de l’aéroport Blaise Diagne, il n’y aura plus de vols commerciaux à l’aéroport Léopold Sédar Senghor où la situation est déjà alambiquée. Pour le reste, on va voir. Mais il faut lever une équivoque ; il y a des gens qui disent qu’il n’y aura même plus d’aérodrome à Touba, c’est faux. Au contraire, nous souhaitons même qu’il se développe des aérodromes régionaux modernes un peu partout, parce que c’est cela aussi un hub. C’est ce qui permettra d’attirer encore plus de touristes. Lorsque le touriste sait dès sa descente à l’Aibd qu’il peut prendre un autre avion pour se rendre à Ziguinchor par exemple, il viendra. Touba, aujourd’hui, est l’un des grands pourvoyeurs de touristes, surtout le tourisme religieux. Donc, nous souhaitons, avec l’objectif de 1,5 million de touristes que nous visons en 2016, que nous ayons encore des aérodromes comme celui de Touba.

Propos recueillis par Elhadji Ibrahima THIAM (avec la rédaction) - Sarakh DIOP (photos)


Xia Huang, ambassadeur de la République populaire de Chine au Sénégal: « L’époque où l’Afrique avait un nombre limité de partenaires est complètement révolue »

Xia Huang 1« La liste des projets à réaliser au Sénégal est longue. Vos analyses et vos articles constituent pour nous une source d’éclairage dans l’appréciation à réaliser tel ou tel projet en priorité ». L’ambassadeur de la République populaire de Chine au Sénégal, Son Excellence Xia Huang, considère le quotidien « Le Soleil » comme l’une des sources les plus importantes pour se faire une opinion sur le Sénégal où son pays a fait de nombreuses réalisations. Dans cette grande interview, il évoque des questions concernant le grand bond en avant réalisé par son pays durant ces 30 dernières années, l’espoir que la Chine nourrit pour l’Afrique ainsi que les ambitieux projets à financer dans le cadre d’une enveloppe de 20 milliards de dollars. D’autres questions comme l’autoroute Thiès-Touba, l’arène nationale et le différend des îles Diaoyu qui oppose la Chine au Japon ont été également abordées par l’ambassadeur Xia Huang.

L’Union européenne tente de faire redémarrer les Accords de partenariat économique (Ape). Pensez-vous que la Chine, par sa présence, fait peur et que l’Ue veut contourner cela en créant un espace économique ?
«Nos amis Africains ont besoin de tous les partenaires dans leurs efforts pour l’essor économique et social afin de réaliser ce rêve de l’émergence. Il y a les partenaires traditionnels comme l’Union européenne, de nouveaux partenaires  comme les pays émergents. Chacun, de son côté doit essayer de jouer un rôle complémentaire pour avoir un objectif final, celui d’aider et d’accompagner les pays africains malgré leurs moyens limités. A ce sujet, la Chine ne se présente pas comme un bailleur de fonds. La Chine, dès les années 1960, a monté une coopération agissante, sincère avec le continent africain. Malgré ses moyens limités, elle a su apporter sa contribution à la libération de ce continent, et après, à son développement. A partir des années 80 à 90, cette coopération s’est prolongée avec une nouvelle connotation, c'est-à-dire faire en sorte que le rêve des Africains soit le même que celui des Chinois. Ce qui va se traduire par la prospérité économique qui permettra à leurs populations respectives de mener une vie décente et plus heureuse. La coopération entre la Chine et les pays africains s’inscrit dans le cadre de la solidarité Sud-Sud. C’est une coopération sous une forme nouvelle qui a pour objectif de donner un effet gagnant-gagnant et qui poursuit donc un objectif et un avantage mutuel. Si tous les partenaires adoptent la même approche de sincérité ou de solidarité à l’endroit des pays africains, ce continent aura une opportunité meilleure, une chance plus forte pour réaliser son rêve d’essor économique et social.

Pour le cas du Sénégal, il y a la construction du stade de l’Amitié (Léopold Sédar Senghor), le Grand théâtre national, la réhabilitation des stades régionaux et en Casamance. Il y a même un barrage fait par les Chinois. Depuis 2000, au moment où l’Afrique et la Chine faisaient face à un défi important, à savoir le développement économique, nous avons lancé, avec nos amis africains, un forum sur la coopération sino-africaine. Il a pour but d’approfondir la confiance politique mutuelle et de donner un cadre plus dynamique de coopération économique, commerciale sino-africaine. Aujourd’hui, on mesure parfaitement l’effet de tous ces efforts, parce qu’il y a plus de projets réalisés dans le cadre de l’aide publique au développement. Le volume des échanges commerciaux ne cesse d’augmenter. Ils permettent aux pays africains de dégager, chaque année, un excédent commercial important.

L’époque est complètement révolue où l’Afrique avait, devant elle, un nombre limité de partenaires. Dans le contexte de la mondialisation, le continent africain trouve devant lui plus d’opportunités. Et c’est un choix plus varié. Cela lui donne une marge plus importante et si tous les partenaires poursuivent cet objectif d’avantages mutuels, avec une approche de coopération gagnant-gagnant à l’endroit des pays africains, je pense qu’ils arriveraient à en tirer le meilleur profit».

En 2000, le volume des échanges entre l’Afrique et la Chine était de 10 milliards de dollars. En 2012, il est passé à presque 198 milliards de dollars. Certains disent que la Chine ne vient pas en Afrique dans un but philanthropique, mais est attirée par les matières premières. Y a-t-il réellement un équilibre dans les échanges entre les deux parties ?
«On pourrait jeter un regard rétrospectif sur le parcours que les Chinois ont fait au cours des 30 dernières années. Il y a 30 ans, la Chine avait lancé un large programme de réforme et d’ouverture sur l’extérieur. Avec cette réforme, la Chine s’est engagée dans une campagne d’industrialisation beaucoup plus vaste et plus profonde, depuis 1949, année où la République populaire de Chine a été proclamée. Tout au début, la Chine avait des moyens très limités, même si elle exportait, à l’époque, une grande quantité de charbon, de pétrole et d’autres matières premières. C’est grâce à ces exportations et emprunts que la Chine s’est donnée les moyens d’acheter du matériel industriel afin d’accélérer son processus d’industrialisation. Aujourd’hui, bon nombre de personnes disent que la Chine est l’usine du monde. C’est le résultat des efforts que les Chinois ont consenti depuis plus de 30 ans.

Effectivement, dans son développement, la Chine a besoin de beaucoup de ressources naturelles et surtout de ressources énergétiques. Mais, la Chine n’est pas un cas isolé. Parmi les pays émergents et industrialisés, existe-t-il un pays qui pourrait se passer du reste du monde pour se construire un avenir, pour faire tourner la machine économique dans n’importe quelle partie du monde, dans ce contexte de village planétaire où les pays sont toujours plus interdépendants et leurs besoins réciproques vont en croissant ? Pour le cas de la Chine et de l’Afrique, il est vrai que les exportations composées de matières premières et de matières énergétiques à destination de la Chine ne cessent d’augmenter, mais ce n’est qu’une partie des échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique. Et même en ce qui concerne les matières minières et énergétiques, il s’agit d’échanges commerciaux qui ne cessent de dégager des excédents en faveur de l’Afrique.  C'est dire que les recettes tirées par les pays africains de ces échanges commerciaux, leur permettent de satisfaire leurs propres besoins et surtout de s’engager dans une voie d’industrialisation. En second lieu, la Chine a construit et elle continue toujours à construire sur ce continent. Les relations ne consistent pas uniquement à prendre. C’est une approche qui consiste à prendre et à donner en équivalent. C’est une pratique qui consiste à accompagner nos amis africains à réaliser leur propre développement.

Avant de venir ici au Sénégal, j’ai passé 3 ans au Niger, un pays riche en ressources naturelles. La mise en valeur de quelques variétés de ressources naturelles a déjà derrière elle des décennies d’histoires. C’est grâce à la coopération chinoise que le rêve pétrolier des Nigériens est devenu une réalité. Une raffinerie a été ouverte. Aujourd’hui, le Niger est devenu autonome en brut et en produits raffinés. Cette raffinerie dégage un excédent de production et donne au Niger la possibilité d’exporter une grande partie de la production vers les pays voisins. Pour la première fois, l’Etat nigérien a fait un collectif budgétaire avec plus de recettes. C’est donc un rééquilibrage vers le haut. Le Niger n’est pas l’unique exemple. La même histoire se passe au Soudan, en Angola et dans d’autres pays. Entre la Chine et l’Afrique, c’est une coopération sincère, concrète et substantielle.

Et je dois souligner que les échanges commerciaux ne constituent qu’un volet des relations sino-africaines. Les relations politiques et l’aide public au développement ont une place et un poids plus importants. La coopération chinoise couvrait, dès les années 1960, tout le continent africain, et les pays faiblement dotés par la nature en ont largement bénéficié et en bénéficieront toujours davantage. C’est le cas du Sénégal».

La Chine se focalise sur l’extraction des ressources naturelles, les télécommunications, les infrastructures… Elle implante aussi des usines un peu partout en Afrique comme au Kenya. A quand une usine au Sénégal ?
«A part les volets que j’ai évoqués plus haut sur notre coopération, il y a l’agriculture, la santé… Tous ces secteurs sont étroitement liés au développement économique et social de ce pays. C’est dire que la Chine ne s’est pas focalisée uniquement sur la mise en valeur de ressources minières et énergétiques. Il s’agit d’une coopération multidimensionnelle qui a pour souci d’accompagner les pays africains dans leurs efforts de développement économique et social.

En ce qui concerne l’industrialisation, dans le cas du Sénégal, nous sommes prêts à monter des projets. Pour y parvenir, nous devons compter sur les efforts des 2 côtés. Il faut que les chefs d’entreprise et les hommes d’affaires des 2 côtés puissent travailler en synergie. Dans ce cadre, il y a des efforts à faire pour se donner un meilleur environnement d’investissement. Il faut savoir dans quelle mesure on pourrait prévoir des dispositifs préférentiels pour accompagner le lancement des activités. Car, quel que soit le secteur, pour accompagner une industrie, il faut qu’il y ait des dispositifs politiques différenciés. A mon avis, il y a plusieurs secteurs dans lesquels on peut faire des essais. Pour le secteur de l’arachide, par exemple, la Chine est un grand demandeur d’oléagineux. Pourquoi ne pas envisager une coopération touchant, en amont, l’amélioration et la sélection des semences, une agriculture moderne qui donne un meilleur rendement, et en aval, faire de la transformation d’arachide pour laisser plus de valeur ajoutée dans le pays. Dans le cadre du forum sino-africain, l’une des deux banques d’orientation politique chinoise, la Banque de développement de Chine, a créé, en son sein, une Fondation de coopération sino-africaine. Une mission de cette Fondation a séjourné récemment à Dakar et ses membres ont parlé de beaucoup de projets, dont l’arachide, avec leurs interlocuteurs. Avant cette mission, ’Eximbank, une autre institution financière d’orientation politique chinoise, avait aussi envoyé une mission au Sénégal. Les  émissaires de celle-ci avaient également parlé de nombreux projets dont la question du financement de l’autoroute Thiès-Touba. Aussi,  les transporteurs routiers attendent, avec impatience, le renouvellement du parc des poids lourds. Comment faire venir des camions poids lourds chinois et monter sur place un service après vente pour la maintenance, l’entretien et la réparation, jusqu’à la réalisation d’un projet de montage avec des pièces détachées ? Dans tous les pays où les sociétés chinoises se sont implantées, il y a, au début, un projet de montage. Il existe donc beaucoup de pistes de coopération. A ce sujet, nous sommes prêts à faire des recherches avec le Sénégal, à identifier les projets et passer à des actions concrètes. D’ailleurs, je vous informe que la plus grande entreprise de pêche en Chine a monté un joint-venture au Sénégal. Depuis des dizaines d’années, la pêche se fait dans les eaux maritimes sénégalaises, les produits sont transformés localement et transportés vers l’Europe.  Les Chinois sont discrets. Ce n’est pas un peuple qui aime la fanfaronnade. Car, on se dit toujours que l’action vaut beaucoup mieux qu’une parole creuse. La Chine est prête à accompagner le Sénégal à réaliser son rêve d’industrialisation. Les grands bâtiments  réalisés dans le cadre de notre coopération bilatérale donnent déjà une illustration de notre efficacité».

Xia Huang 2Vous êtes impliqués dans le projet de construction d’une arène de lutte. Où en êtes-vous actuellement ?
«A ce stade, l’arène de lutte est un dossier en étude, et la Chine a donné son accord formel pour réaliser le projet. Un plan de financement est déjà arrêté. Chaque année, l’Etat chinois prévoit une enveloppe pour financer les projets en cours et des projets à retenir par les deux parties. L’arène de lutte se trouve déjà sur cette liste d’attente des projets et en toute priorité. Aujourd’hui, il est temps pour les deux parties de faire tout le nécessaire pour reprendre tous les travaux du Musée des civilisations noires. En ce qui concerne l’arène nationale, une mission d’études techniques a déjà séjourné à Dakar en juillet. Les premières études sont en cours».

Peut-on s’attendre à un partenariat dans le basket ?
«Beaucoup de choses ont été faites en sport. Principalement avec le tennis de table, les arts martiaux, etc. Pour nous, le basket est une piste de travail. Avec l’accord du ministère sénégalais des Sports, ce serait probablement un domaine dans lequel les deux parties pourraient monter une coopération».

Vous avez évoqué de nombreux projets. A vous entendre parler, on a l’impression que les lenteurs sont du côté sénégalais…
«Le mot lenteur aurait une connotation péjorative. L’administration a ses règles, que ce soit du côté de l’administration sénégalaise ou celle de la Chine. Il y a des formalités et des règles à respecter. Quand il s’agit d’une coopération intergouvernementale, il y  a toujours un immense travail administratif à faire. L’idéal, c’est que  des deux côtés, les deux administrations compétentes puissent travailler en synergie pour essayer de simplifier les choses. C’est ce que j’ai essayé de faire avec tous les départements ministériels compétents. J’ai essayé de monter un mécanisme de coordination avec votre nouvel ambassadeur à Pékin avant son départ. Je pense que grâce aux efforts conjugués de part et d’autre, on arrivera à une formule plus simplifiée pour faciliter les choses et rendre plus productive, plus efficace et plus efficiente notre coopération pour qu’elle donne des résultats plus probants, plus substantiels. Parmi les grandes orientations de Son Excellence, le président Macky Sall, il y a la bonne gouvernance. Depuis son accession à la magistrature suprême, l’Etat sénégalais a fait un effort louable  dans la consolidation de l’Etat de droit et pour une meilleure gouvernance. Ces efforts nous permettront de travailler dans un environnement toujours plus  favorable. Cela nous donnerait plus de facilité pour faire avancer notre coopération ainsi que les différents projets».

L’autoroute Thiès-Touba soulève une grande polémique. On parle même d’un marché de gré à gré avec une entreprise chinoise chargée des travaux. Qu’en est-il réellement ?
«Des bruits circulent sur cette approche de gré à gré, mais ce que je peux dire, c’est que tant que les règles juridiques et réglementaires sont respectées, je ne vois pas pourquoi on conteste la validité de cette approche».

Est-ce un contrat de Partenariat public privé (Ppp) ?
«C’est un contrat Ppp, mais dans le montage de ce projet, le Sénégal a besoin d’une expérience technique qualifiée. L’idée consiste à utiliser des moyens financiers d’aide publique au développement mis, par l’Etat chinois, à la disposition des Etats africains pour financer un tel projet. Mais, dans la préparation du dossier, vous avez besoin d’une expérience technique. L’entreprise chinoise est la plus grande structure de notre pays spécialisée en ponts et chaussées. Elle a ses réalisations en Chine et partout dans le monde. Je me demande pourquoi on conteste cette approche».

Quel a été l’avis de la Dcmp et de l’Armp, les deux structures de contrôles, dans la conduite de ce dossier ?
«Je pense que l’Etat sénégalais a, jusqu’ici, fait les formalités nécessaires en respectant les attributions en tenant compte des prérogatives de ces deux instances de régulation. Dans la mesure où toutes les règles juridiques et règlementaires ont été respectées, je me demande pourquoi on dirait que les règles sont bafouées. Depuis le lancement du forum sino-africain en 2000, l’Etat chinois ne cesse de faire des efforts toujours plus importants pour booster la coopération sino-africaine. C’est au cours de la 5ème Conférence ministérielle de ce forum qui a eu lieu en juillet 2012 que le chef de l’Etat chinois a promis de mettre à la disposition des pays africains une enveloppe de 20 milliards de dollars US sous forme de prêts préférentiels. Aujourd’hui, les autorités chinoises compétentes ont déjà décaissé une bonne partie de cette enveloppe. Du côté de l’ambassade de Chine à Dakar, nous espérons que le Sénégal ne va pas rater le coche et va bénéficier d’une bonne partie de cette enveloppe. Il faut donc aller vite».

Le Sénégal a-t-il déjà utilisé ce guichet concernant l’enveloppe de 20 milliards de dollars mise à la disposition des pays africains ?
«Cette enveloppe est surtout affectée aux grands projets. Pour monter un grand projet, il faut beaucoup de temps parce qu’il faut des études de faisabilité, d’impact environnemental, des études financières. Cela demande du temps. Depuis l’année dernière, les départements ministériels sénégalais travaillent d’arrache-pied sur ces projets pour essayer de les boucler rapidement. Je me félicite des résultats déjà obtenus et je suis prêt à travailler avec mes différents interlocuteurs pour que les choses aillent plus vite».

Dans la coopération culturelle, il est prévu la construction à l’Ucad d’un bâtiment devant abriter l’Institut Confucius. Où en êtes-vous ?
«C’est un projet déjà retenu et il sera financé par un don chinois. Le site est déjà bien identifié, les études géologiques ont déjà été faites, le plan d’architecture bouclé. Ce que j’essaie de faire, c’est de voir le lancement physique des travaux avant la fin de l’année. Avec ce bâtiment de l’Institut Confucius, ce volet de la coopération va se dérouler dans un cadre plus convivial, plus confortable».

De nombreux Sénégalais installés en Chine se plaignent de n’avoir pas de papiers ou ne les obtiennent pas facilement. Ne pensez-vous pas que, pour une meilleure coopération, il faudrait régler ce problème ?
«Il y a effectivement de nombreux Africains sur le sol chinois qui y développent des activités commerciales ou industrielles. Ils contribuent ainsi et au développement de la Chine et à celui de l’Afrique. Effectivement, certains parmi eux ont du mal à avoir des papiers. C’est une réalité. Mais il est bon d’expliquer cette situation. Beaucoup partent avec un visa touristique, alors que dans la panoplie de nos visas, il y a des visas de court séjour et d’autres de longue durée. Le second volet de ce problème, c’est de trouver une solution grâce à des consultations politiques, diplomatiques dans une ambiance amicale à la hauteur de nos relations politiques avec les pays africains. Il faut une solution adéquate pour permettre à ces africains de mieux vivre et de mieux travailler en Chine. C’est une préoccupation de la Chine. Que ce soit l’Etat central ou les autorités locales, des efforts seront faits pour permettre à ces Africains de mieux travailler et de mieux vivre en Chine. Mais, j’avoue que la situation n’est pas aussi critique que le décrivent les médias occidentaux».

Xia Huang 3Sans sécurité, il n’y a pas de développement et on ne voit pas la Chine participer aux efforts de paix en Afrique, ou très rarement…
«Nous comprenons parfaitement l’importance de la sécurité et de la stabilité pour l’essor d’un continent. Si la Chine est parvenue à faire des choses remarquables ces 30 dernières années, c’est parce que nous avons trouvé une solution harmonieuse sur cette trilogie entre réforme-développement et stabilité. Sans la réforme, le développement de la Chine sera atone. C’est avec la réforme qu’on arrive à rendre plus dynamique le développement. Mais pour développer le pays, il faut qu’il y ait un contexte fait de stabilité et de sécurité. C’est le préalable pour faire la réforme et le développement. Et c’est avec la réforme et le développement qu’on aurait plus de moyens pour assurer la sécurité et la stabilité. Ce sont trois volets en étroite interaction et à partir de notre propre expérience, nous sommes très attachés à la stabilité et à la sécurité de ce continent. Dans les instances internationales, chaque fois qu’un dossier africain est étudié, la Chine est toujours en première ligne pour défendre les intérêts africains. Un dernier exemple, c’est autour d’une démarche lancée par les Africains pour réaménager la procédure judiciaire de la Cpi. La Chine vient de boucler sa présidence à la tête du Conseil de sécurité, et c’est elle qui a appuyé ce projet de résolution déposé par les pays africains. Malheureusement, à cause des oppositions, ce projet de résolution des pays africains n’a pas abouti. Mais, la Chine est toujours prête à appuyer les pays  africains dans leurs efforts pour y parvenir. Car, à notre avis, c’est une démarche qui donnerait plus de chance aux pays concernés de restaurer la paix, de préserver la stabilité.

Dans le concret, les forces armées chinoises sont très actives sur ce continent, dans le cadre des opérations onusiennes de maintien de la paix. On voit leur silhouette en Rdc, au Libéria et au Soudan. Pour le cas du Mali, je suis en train de négocier avec les autorités sénégalaises compétentes, l’autorisation du survol du territoire sénégalais pour l’envoi de plusieurs milliers de militaires chinois dans ce pays. Un contingent précurseur se rendra au Mali dans une semaine en survolant l’espace aérien sénégalais».

Les médias publics sont un secteur parfois déficitaire et doivent être soutenus par des subventions. Qu’en pensez-vous ?
«A mon avis, que ce soit la presse publique ou la presse privée, chacun joue un rôle très important. Concernant la presse écrite officielle, pour nous, « Le Soleil » est la première source pour connaître ce qui se passe dans le pays. Et après, pour le même évènement, on voit d’autres analyses et d’autres commentaires de la presse privée. Cela nous donne une approche beaucoup plus équilibrée de l’information. Tout à l’heure, j’ai insisté sur le volet éducatif de la presse, parce que, que l’on soit en Chine ou au Sénégal, le niveau d’éducation n’est pas aussi élevé que dans les pays développés. Je me souviens de ce qui se passait en Chine dans les années 70 et 80. A l’époque, l’enseignement de l’anglais et du français était d’un niveau très bas. Mais, c’est la télévision et la radio chinoises qui ont fait un travail très intéressant pour donner des cours de français et d’anglais. Bien entendu, à l’époque, le téléenseignement, assuré par la télévision et la radio, couvrait toutes les autres matières. C’est le rôle pédagogique, didactique de la presse.  Je pense qu’aujourd’hui, la presse officielle a toujours toute sa place pour éduquer et enseigner».

En Chine, vous parlez d’économie socialiste de marché. Que reste-t-il du communisme ?
«Entre le modèle socialiste chinois et l’économie de marché, il n’y a pas de contradiction. Le socialisme a pour objectif de permettre à tous les Chinois de mener une vie décente et plus heureuse. Alors que l’économie de marché n’est qu’un moyen pour réaliser cet objectif. C’est grâce à ce socialisme aux couleurs chinoises et à cette économie de marché socialiste que la Chine a réalisé toutes ses performances économiques et sociales depuis 30 ans».

On dit très souvent que la Chine inonde les pays africains de produits bas de gamme. Que répondez-vous face à ces accusations ?
«Je pense qu’on trouve dans un marché typique comme celui du Sénégal des produits chinois de très bonne qualité avec une très grande et très haute technicité. Si l’on dit aujourd’hui que la Chine est une fabrique mondiale, c’est parce que les entreprises chinoises arrivent à répondre à tous les besoins, parce que les Européens et les Américains s’affolent en soutenant que leur marché est inondé de produits chinois. Mais, si aux Etats-Unis et en Europe, ce qu’on trouve c’est aussi des produits bas de gamme, ils ne doivent pas s’affoler. C’est parce que ce sont des produits qui, sur le plan technique, arrivent à rivaliser avec les produits d’autres pays. En ce qui concerne le marché africain, j’estime que la faute est à rechercher des deux côtés. Premièrement, il faut que les services chinois chargés du contrôle de la qualité travaillent mieux, parce qu’on ne peut pas compter seulement sur la sincérité, l’honnêteté des hommes d’affaires, et en même temps, il faut être conscient que si ces hommes d’affaires africains se rendent de plus en plus nombreux en Chine pour faire venir ces produits en bas de gamme, c’est parce que ces produits répondent aux besoins d’une certaine catégorie sociale des populations. Il y a donc un effort à faire des deux côtés».

Où en est-on sur les échanges culturels entre le Sénégal et la Chine ? Les Chinois connaissent très mal l’Afrique. Ici également, ce que les gens retiennent de votre pays, ce sont les arts martiaux et les films d’actions. Comment faire pour que les Sénégalais aient une autre vision de la Chine ?
«Quand une troupe chinoise vient à Dakar, ce que je remarque, c’est un grand engouement similaire à l’intérêt que les Chinois portent aux troupes sénégalaises. Cela montre qu’il y a beaucoup d’efforts à faire pour permettre à nos populations de mieux se connaître, se comprendre et de travailler dans une solidarité plus forte. Avec le Sénégal, nous avons signé un accord de coopération valable 3 ans, et chaque année, il y a un plan d’actions. En janvier prochain, une troupe artistique chinoise viendra à Dakar. Je pense qu’entre l’Afrique et la Chine en général et le Sénégal en particulier, les échanges culturels seront plus intenses. Nous sommes prêts, sur les plans matériel et financier, à faire des efforts. Et pour avoir une meilleure connaissance de l’Afrique, Radio Chine internationale ou encore l’Agence Chine nouvelle envoie en Afrique et au Sénégal des correspondants. C’est d’autant plus important que l’Afrique soit mieux montrée. Radio chine internationale va organiser, mercredi, une cérémonie de lancement d’une série télévisée « Doudou et ses belles mères ». Les téléspectateurs sénégalais verront que les Chinois ont les mêmes joies, les mêmes peines que les Sénégalais. Finalement, les deux peuples sont très proches. C’est un début qui donnera un résultat très concluant pour permettre à nos populations respectives de mieux se connaître et se comprendre. Mais, j’avoue que c’est un domaine qui est en retard par rapport à notre coopération politique et commerciale. Ce retard sera rattrapé parce que c’est un volet très important qui contribuerait, grâce à un épanouissement général, à un développement toujours plus poussé de nos relations politiques et de notre coopération économique et commerciale».  

La tension monte dans les  îles Diaoyu et on a même appris la violation de la zone aérienne chinoise. Que pensez-vous de cette situation ?
«C’est une très longue histoire. Si vous prenez une carte de l’Asie, vous verrez, dans la Mer sud de la Chine, une ligne discontinue composée de 9 tranches. Cette ligne a été tracée depuis bien longtemps. Jusqu’aux années 1970, aucun pays de la zone n’a contesté la raison d’être et la légalité de cette ligne discontinue. C’est sous l’impulsion de certaines forces extérieures que des pays de la zone commencent à revendiquer telle ou telle île. Concernant le contentieux qui existe entre la Chine et le Japon sur les îles Diaoyu, c’est encore un héritage de la colonisation japonaise. A la fin du 19ème siècle, l’Etat japonais a lancé une guerre d’agression contre la Chine et celle-ci a perdu. C’est à la suite de cette guerre que le Japon a colonisé Taïwan et des îlots qui lui étaient rattachés. Plus tard, il a été dit, dans la déclaration du Caire et la déclaration de Postdam, que l’Etat japonais a l’obligation de restituer à l’Etat chinois tous les territoires occupés. C’est dans ce cadre que Taïwan est redevenu une partie intégrante du territoire chinois. Mais les Américains qui s’étaient emparés de ces îlots ne les ont pas rendus aux Chinois. Ensuite, ils ont confié l’administration de ces îlots à l’Etat japonais. Mais cela ne peut changer le fait que ces îlots sont une partie intégrante du territoire chinois. Tant que l’Etat japonais ne reconnaîtra même pas aujourd’hui l’existence d’un contentieux, il y aura toujours des problèmes dans les relations sino-japonaises».

Xia HuangComment expliquez-vous le bond en avant fait par la Chine en si peu de temps. Quel est votre secret ? Pensez-vous que le Sénégal dispose des mêmes atouts ?
«Si l’on prend le Produit intérieur brut (Pib), la Chine se trouve économiquement au deuxième rang mondial. Le secret de cette réussite est dans l’autorité de l’Etat, la discipline des concitoyens, l’assiduité dans le travail et je pense que c’est toujours fort de ces éléments que la Chine pourra avancer dans son processus de développement. Les gens disent souvent que dans un avenir proche, la Chine sera la première puissance mondiale. Pour analyser la puissance globale d’un pays, il y a plusieurs repères. Aujourd’hui, si l’on divise le Pib par habitant, la Chine se trouverait à quelque 100ème rang mondial. Et même le jour où elle aura le premier Pib mondial, la Chine restera un pays en développement. Elle aura toujours devant elle un très long chemin et même un parcours difficile et sinueux pour devenir un pays prospère. Et dans nos efforts à l’avenir, nous avons un partenaire très important, le continent africain».

On dit que l’avenir du monde ne se fera pas sans l’Afrique. En êtes-vous convaincu ?
«A notre avis, l’ordre international politique et économique est à réajuster pour donner plus de droits au monde en développement. Dans leurs efforts pour le développement, les pays du Sud sont aujourd’hui pénalisés par l’ordre international actuel. Un monde plus équilibré, plus juste ne pourrait pas voir le jour sans l’émergence du continent africain. La Chine et les pays africains se trouvent ainsi dans le même camp pour mener un combat en commun. Nous sommes prêts à partager, avec vous, notre expérience, notre expertise. Mais la Chine ne s’érigerait jamais en donneur de leçons pour l’Afrique».

Il y a quelques semaines, des explosions ont eu lieu à la Place Tiananmen. On accuse même des fondamentalistes musulmans. N’y a-t-il pas un risque de fragilisation de la liberté de culte dans votre pays ?
«Dans le monde actuel, nul n’est épargné par le terrorisme. Vous avez tout près de chez vous un foyer de tension qu’est le Mali. C’est dire que dans le combat contre l’extrémisme et le terrorisme, nous avons devant nous les mêmes défis. Ce qu’il faut éviter de faire, c’est de politiser les choses».

La Gambie vient de rompre ses relations avec Taïwan, probablement au profit de la Chine. Quelle est votre réaction ?
«Nous avons été pris de court et le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a été très clair à ce sujet. Concernant cette rupture des soi-disant relations entre la Gambie et Taïwan, nous avons eu l’information par la presse. Avant cela, il n’y a pas eu de contact entre Beijing et Banjul. De notre côté, nous sommes prêts à développer des relations de coopération amicale avec la Gambie sur la base des cinq principes de la coexistence pacifique. Par ailleurs, les rapports entre les deux rives du détroit de Taïwan sont pour nous d’importance majeure».

De nombreux commerçants chinois sont installés sur le boulevard Général de Gaulle. Le maire de Dakar a décidé d’assainir cette voie. Que pensez-vous de cette initiative ?
«Je pense que sur le plan macroéconomique, on pourrait faire une analyse lucide sur l’état dans lequel se trouve l’économie sénégalaise. Même dans des pays très développés, l’économie informelle existe toujours, parce que c’est une économie qui répond à certains besoins. Dans l’état actuel où se trouve le Sénégal, que ce soit sur le plan économique ou sur le plan social, je me demande s’il est possible de se passer complètement des activités informelles. Car, c’est une partie de la vie quotidienne des gens et de la vie économique de ce pays. La vie ou la survie d’une grande partie de la population est liée à ces activités informelles. Tout le monde souhaite que Dakar soit mieux assainie, mieux organisée, plus propre, parce que c’est dans l’intérêt de tout le monde. Mais, pourrions-nous y arriver du jour au lendemain? Nous allons travailler avec toutes les autorités compétentes pour trouver une approche qui arrivera à ménager tous les intérêts».

Propos recueillis par Maguette NDONG
(avec la rédaction)
Photos : Sarakh DIOP


Mary Teuw Niane, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche: « Les ressources tirées des droits d’inscription seront réinvesties dans les universités »

Mary Teuw Niane Invit redac 1Le ministre de l’Enseignement supérieur et de Recherche, le Pr. Mary Teuw Niane, était l’invité de la Rédaction du « Soleil », mardi dernier.  M. Niane a été accueilli par le directeur général, Cheikh Thiam, le coordonnateur général des rédactions, Modou Mamoune Faye et le rédacteur en chef central, Daouda Mané. Il a largement abordé les grands chantiers entamés et ceux à venir pour mettre l’enseignement supérieur aux normes internationales. Le ministre a également évoqué la hausse des droits d’inscription dans les universités publiques.

Qu’est ce qui explique ce regain de tension dans nos universités malgré la tenue la Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur (Cnaes) ?
«Il est important de préciser un peu la dynamique dans laquelle se trouve le ministère. Nous avons mis en œuvre l’une des promesses du président de la République, la Cnaes au Sénégal. Celle-ci a été participative et inclusive. Elle s’appuie sur la vision du chef de l’Etat qui veut faire de l’enseignement supérieur et la recherche un levier de développement économique et social. Ladite concertation a défini les voies et moyens de réaliser cette vision dans la décennie à venir. Cela a abouti aux 78 recommandations mais aussi et surtout au premier Conseil présidentiel sur l’enseignement supérieur et la recherche depuis les indépendances. Conseil au cours duquel le chef de l’Etat a pris 11 décisions. Le ministère s’évertue, naturellement, à mettre en œuvre ces décisions. Pourquoi avons-nous ces remous ? Je précise qu’il y a d’abord des remous saisonniers dont certains ont disparu. A pareil moment, le problème le plus bruyant concernait les bacheliers non orientés. Aujourd’hui, on en entend plus parler parce que des solutions ont été trouvées (orientation et inscription en ligne) et sont en train d’être mises en œuvre. La réforme a ses contraintes et ses obligations. Elle vise à faire du Sénégal une destination privilégiée, non seulement pour nos propres bacheliers mais aussi pour ceux de la sous-région et d’autres endroits du monde. Car l’enseignement supérieur est, par essence, internationale. C’est pourquoi nous visons les standards internationaux. Cela demande des moyens. L’Etat est le premier à s’y investir. Lors du Conseil présidentiel, chef de l’Etat a pris des engagements forts sur 4 ans : 18 milliards de FCfa dans le Budget consolidé d’investissement (Bci) en 2014, 21 milliards en 2015, 27 milliards en 2016, 25 milliards en 2017. Ces montants cumulés représentent 3 fois l’investissement de l’Etat par rapport aux 4 années qui précèdent. L’effort est très important. A cela, il faut ajouter l’effort des partenaires au développement, celui que nous sommes en train de demander aux entreprises et aux collectivités locales. Bien évidemment, il faut que l’étudiant fasse un effort, comme dans les autres ordres d’enseignement. Au préscolaire, au primaire, au collège et au lycée, même dans le public, les parents paient plus. Demander à un étudiant de première année de payer 25.000 FCfa pour toute l’année, c’est raisonnable. C’est ce qu’on paye par mois dans certaines écoles du préscolaire».

Comment les ressources générées par les droits d’inscription seront-elles utilisées ?
«Les études supérieures, de manière évidente, coûtent plus chères. La contribution des étudiants ne représente même pas 1/20ème du coût de formation de l’un d’eux. En étalant ces 25.000 FCfa sur 10 mois, nous avons 2.500 FCfa par mois et 500 FCfa par semaine. Je pense que les coûts proposés sont raisonnables. Certes, il y a une tradition qui date de plus de 40 ans. L’on comprend qu’il y ait des soubresauts si on l’interrompt.

Ces ressources nouvelles ne vont pas seulement dans le fonctionnement de l’université. L’essentiel de cet argent servira à améliorer les conditions d’études des étudiants. On demande, pour la première année (L1), 25.000 FCfa ; 30.000 FCfa pour la deuxième année (L 2) et 35.000 FCfa pour la troisième année (L 3). Ces frais sont de 50.000 FCfa en Master 1 ; 60.000 FCfa en Master 2 et 75.000 FCfa pour le Doctorat. Je rappelle que les étudiants payaient 150.000 FCfa à l’Ucad. On l’a divisé par 2. A Thiès, les doctorants payaient 300.000 FCfa, on l’a divisé par 4.

Ces ressources sont réparties en 2 parties : l’inscription administrative (10.000 FCfa de la première année au Master et 20.000 FCfa au Doctorat) et le reste à celles pédagogiques, c’est-à-dire qu’elles reviennent directement aux Facultés, aux Ufr et aux instituts. Ces derniers les gèrent pour les étudiants. Cela veut dire les montants alloués à ces structures sont de 15.000 FCfa pour la première année, 20.000 FCfa en deuxième année ; 25.000 FCfa en troisième année ; 40.000 FCfa au Master 1 ; 50.000 FCfa au Master 2 et 55.000 FCfa au Doctorat. Ces ressources seront gérées conjointement par les responsables des institutions et les étudiants. L’argent est déjà réparti : 60 % destinés à la professionnalisation (renforcement des filières professionnelles), 20 % à l’amélioration des conditions pédagogiques et de travail, 10 % affectés à la formation doctorale, 5 % prévus pour la mobilité des étudiants et les 5 % restants à la vie estudiantine. C’est-à-dire, pour encourager la création de clubs pour que la vie culturelle et scientifique puisse revivre au sein de l’espace universitaire. Autrement dit, dans cette augmentation des droits d’inscription, l’essentiel reviendra aux étudiants pour leur permettre d’avoir des diplômes de qualité, compétitifs au niveau international. Car il ne faut pas oublier que leurs camarades qui sont à l’étranger, qui bénéficient de bourses et dont les parents ont des moyens, vont revenir au Sénégal avec des diplômes internationaux. S’ils veulent être en compétition avec ces derniers, à armes égales, il faudrait que leur formation le leur permette. Cette réforme a pour but de restaurer la qualité de la formation».

Y a-t-il eu des concertations préalables sur la hausse des droits d’inscription ?
«Il y a eu plusieurs niveaux de concertation. Les représentants des étudiants de chaque université ont participé à la Cnaes. Celle-ci a recommandé la constitution d’une commission ad hoc. Chaque université y était représentée par ses étudiants. Après la tenue du Conseil présidentiel, j’ai rencontré les journalistes, le top management des universités et réuni plus de 200 représentants d’étudiants à Saly pour en discuter. A rappeler que les droits annoncés au moment de la Concertation nationale étaient de 150.000 FCfa. Le président de la République a jugé cette somme trop élevée. Il a demandé de trouver des montants raisonnables et acceptables. Et la commission ad hoc a travaillé dans ce sens en définissant ces droits d’inscription, qui sont de petits montants comparés à ceux appliqués dans les pays voisins».

Chaque camp semble camper sur ses positions. Que se passerait-il si le statu quo persiste ?
«Il appartient à l’Etat de voir ce qui peut améliorer telle ou telle situation. Nous sommes un pays qui a un leadership politique et international. Ce leadership, en grande partie, vient de la qualité de notre formation. Nous avons formé plusieurs dirigeants. Ils sont nombreux à exprimer leur fierté d’avoir fait leurs humanités au Sénégal. Si nous laissons péricliter notre système d’enseignement supérieur, c’est la destination Sénégal qui va disparaître. Si cela disparaît, notre leadership en prendra un coup. Et cela, il n’en est pas question. Le Sénégal a besoin de structures de qualité. Nous avions rencontré les étudiants, nous continuerons à le faire. Mais, ces droits d’inscription seront maintenus».  

Les étudiants ne cessent de déplorer les conditions de logement et de restauration. Avez-vous pris des mesures pour changer cette donne ?
«Les conditions d’études à l’université se sont dégradées. C’est un constat général. Quand l’Etat met tout dans le social et oublie le pédagogique, il y a forcément problème. Or, l’essentiel à l’université, c’est le pédagogique puisque l’étudiant est là pour se former d’abord, avoir les diplômes et les compétences pour trouver un emploi ou créer une entreprise. Si la plateforme de formation n’est pas au niveau, on ne peut pas espérer des résultats. L’Etat, tiraillé qu’il est entre plusieurs priorités, ne peut pas être démagogique en investissant autant dans le social et dire qu’il va faire la même chose dans le pédagogique. Il faut trouver le compromis raisonnable pour chaque secteur afin de le développer, même si l’enseignement supérieur et la recherche sont un levier de développement économique et social».

Mary Teuw Niane Invit redac 2Il y a une floraison de Masters et diplômes professionnels à l’université. Est-ce que la formation payante ne risque pas de prendre le pas sur celle publique ?
«C’est vrai que pendant un temps, les établissements d’enseignement supérieur publics ont fonctionné en îlots indépendants. L’Etat n’a pas suffisamment joué son rôle de pilotage du système. Depuis 2 ans, avec le Programme de gouvernance et de financement de l’enseignement supérieur (Pgf-Sup) axé sur les résultats, il y a eu la création de la Direction générale de l’enseignement supérieur (Dges). A côté, nous avons l’Agence nationale d’assurance qualité (Anaq). Celle-ci a pour mission d’évaluer et d’accréditer les institutions et les filières de formation. L’Anaq est autonome. Elle va agir aussi bien sur le public que sur le privé et pourra préconiser des réorientations des filières, des corrections dans les curricula de ces filières ou même, au besoin, demander la fermeture de telle ou telle filière, parce que ne répondant pas aux objectifs qui lui étaient fixés. C’est dire que nous allons vers une meilleure gouvernance des institutions de l’enseignement supérieur. A cela, il faut ajouter le nouveau décret sur l’orientation et l’inscription des bacheliers. Là aussi, jusqu’à à la création de l’Ugb, l’orientation était centralisée. Mais, petit à petit, chaque université assurait sa propre orientation et faisait ses choix selon des critères qui lui étaient propres. Aujourd’hui que l’Etat a une vision nationale de l’enseignement supérieur, il lui appartenait aussi de reprendre en main cette prérogative qui était la sienne et fixer les quotas pour chaque université. La mise en œuvre de ce décret va également impliquer la création de nouvelles filières qui feront l’objet d’une approbation des pouvoirs publics».

Votre département a-t-il un droit de regard sur les fonds générés par les fonctions de services ?
«Sur la gestion des établissements d’enseignement supérieur, des réformes sont en cours. La directive n°10 du Conseil présidentiel a préconisé un certain nombre de dispositions. Avec mon collègue de l’Economie et des Finances, nous allons prendre les arrêtés qui permettront de mettre tout cela en œuvre. Dans certaines universités, il existe des fonctions de services qui ont des comptes parallèles. Ils seront supprimés. A l’Ucad, il sera mis en place un réseau d’agences comptables secondaires qui seront logées dans les Facultés, les grandes écoles, comme l’Ecole supérieure polytechnique (Esp), pour avoir une gestion de proximité. Mais, toutes les ressources seront centralisées, tout en facilitant leur utilisation, mais à travers des procédures transparentes et respectueuses des objectifs définis et des normes».

L’année dernière, il était question d’installer les modules du Fesman dans les universités pour combler le gap de chambres. Où en êtes-vous avec ce projet ?
«Effectivement, le gouvernement avait pris la décision de les installer dans les campus universitaires. Mais, après évaluation, il nous est apparu que les coûts de leur installation étaient exorbitants et qu’il était plus sage de chercher une autre solution. Le président de la République a pu mettre à la disposition de l’enseignement supérieur 4 milliards de FCfa pour un projet d’urgence de construction de 3 pavillons avec une capacité de 1.044 lits. Après soumission aux procédures normales des marchés, dans une ou deux semaines, ce marché sera conclu et les constructions vont démarrer. De même, la démolition des anciens pavillons qui a été entamée devra se terminer avant la fin du mois de janvier. C’est un signe du souci du président de la République de mettre les étudiants dans les meilleures conditions sociales. Ce projet d’urgence de construction est la première étape. Il y aura d’autres pavillons, aussi bien à l’Ucad que dans les autres universités».
       
Les locaux de l’Université du futur africain (Ufa) à Sebikhotane restent encore inoccupés. Que vous comptez-vous en faire ?
«Pour ce qui est de l’Ufa, la décision a été prise, depuis longtemps, de construire, sur le même site, la 2è université de Dakar, communément appelée Université Dakar-Banlieue. Celle-ci bénéficie du soutien de la Banque mondiale qui a dégagé 34 millions de dollars (17 milliards de Cfa). Elle sera construite en partenariat public-privé. L’appel d’offres sera bientôt lancé. L’objet est d’avoir une entreprise qui pourra construire, équiper, clé en main, et assurer la maintenance sur 10 ou 20 ans. Notre vœu est que le Sénégal dispose d’une université de standard international. Ce sont nos enseignants et chercheurs les plus qualifiés qui vont y enseigner avec des partenaires venant d’un peu partout. Cette université va créer un deuxième pôle public de formation supérieur dans la région de Dakar».

N’a-ton pas pris du temps pour ouvrir ce chantier ? Des pays comme la Turquie se sont déjà illustrés dans ce domaine. Avez-vous cherché à vous inspirer de leur expérience ?
«C’est vrai que nous avons pris du retard dans ce domaine. C’est pourquoi les ruptures sont essentielles. Nous sommes restés dans les anciens schémas de financement de l’enseignement supérieur où c’est l’Etat qui fait tout. Il nous faut aller vers le partenariat public-privé. Nous l’envisageons également pour l’hébergement et la restauration des étudiants. Cela nous permettra aussi de réaliser facilement le plan de développement, particulièrement l’élargissement de la carte universitaire.
Nous sommes en train de réfléchir aussi sur une des recommandations de la concertation nationale : la création d’un Fonds d’appui à l’enseignement supérieur. Plusieurs pays riches ont pu développer leur enseignement supérieur à travers un système de prêts. Ce fonds devrait permettre à l’étudiant de disposer d’un prêt qui lui permettra de payer ses études et, quand il aura trouvé du travail, de rembourser. S’agissant de l’exemple turc, je puis vous assurer que nous explorons de nombreuses pistes. Nous sommes en train d’étudier tous les partenariats possibles. Car le projet d’extension de l’enseignement supérieur, de redynamisation de la recherche et d’extension de la carte universitaire est très ambitieux et doit mobiliser toutes les ressources possibles, que ce soit du public, du privé local, ou des partenaires au développement. Hier seulement (Ndlr : l’entretien s’est déroulé le mardi 26 novembre), notre ministère et celui de l’Economie et des Finances négociaient avec la Bad pour un prêt permettant de construire le siège de l’Université virtuelle du Sénégal (Uvs) et des Espaces numériques ouverts (Eno). Nous ferons la même chose, dans les semaines à venir, avec d’autres partenaires».

Votre ministère a signé avec les universités publiques des Contrats de performance axés sur les résultats pour la période 2012-2016. Peut-on avoir une évaluation à mi-chemin ? Qu’est-ce qui est prévu au cas où ces contrats ne seront pas remplis ?
«Ces Contrats de performance (Cdp) ont été signés autour de 5 objectifs : l’amélioration de la qualité de l’enseignement, l’amélioration de l’utilisation des Tic, l’amélioration de l’efficacité interne, l’amélioration des relations avec le monde socio-économique et l’amélioration de la gouvernance. Chaque université, selon sa spécificité, a décliné ses objectifs, ses activités et des indicateurs de performance. Nous avons discuté avec toutes les universités jusqu’à s’être accordés sur des objectifs. Chacune d’elle a reçu des ressources supplémentaires pour lui permettre de réaliser le Cdp. C’est dans ce cadre que toutes les universités ont lancé le projet « Un étudiant, un ordinateur ». La Banque mondiale est en train de finaliser l’interconnexion des universités à Internet, d’avoir une bande passante de 150 méga octets et de mettre le Wifi sur les campus social et pédagogique. Les quotas des nouveaux bacheliers que nous avons fixés pour chaque université découlent desdits Contrats. Si une université ne remplit pas tel ou tel objectif crucial, évidemment, elle sera sanctionnée. Celle-ci sera budgétaire. Par contre, si elle atteint ses objectifs, elle peut demander des ressources supplémentaires».

Mary Teuw Niane Invit redac 3Dans les pays développés, on investit dans la recherche avec des résultats qui ont un impact sur le quotidien des populations. Qu’est-ce qui bloque la recherche au Sénégal ?
«Après la tenue du Conseil présidentiel, nous avons élaboré le projet de décret portant création de la Direction générale de la recherche. C’est un élément nouveau dans la gouvernance. Elle aidera à la mise en œuvre de grandes orientations de la recherche, à la remise en marche du Centre national de recherche scientifique (Cnrs). A partir de ce dispositif, nous allons lancer un programme d’équipement des laboratoires de recherche. Dans le Bci 2014, un milliard de FCfa est prévu pour équiper les laboratoires. Nous mettrons en place des plateformes mutualisées de recherche où l’équipement lourd qui ne peut pas être distribué à chaque laboratoire sera acheté avec ces fonds en partant des besoins de recherche de notre pays. La recherche n’étant pas encore gouvernée et pilotée, chaque enseignant ou chercheur faisait ses recherches, le plus souvent, par rapport à sa promotion personnelle. La nouveauté, c’est que le gouvernement va mettre des ressources autour de thématiques de développement identifiées, précises et identifier les chercheurs les plus qualifiés, les mettre en équipe, contractualiser avec eux pour pouvoir aborder nos questions propres de développement. La plateforme de Diamniadio nous permettra d’y arriver. Le chef de l’Etat nous a attribué 12 ha sur le site qui va abriter la Cité du savoir. Elle accueillera la partie Tic de l’Uvs, le ministère et toutes les grandes directions, l’Office national du baccalauréat, la Direction des bourses, le Cnrs, la Direction générale de la recherche, l’Agence nationale de recherche scientifique appliquée, les plateformes mutualisées, etc».

Au Sénégal, le constat est qu’on forme peu dans les filières scientifiques. Comment comptez-vous inverser cette tendance ?
«Former dans les filières scientifiques est la première orientation des conclusions de la Concertation nationale et la première directive du Conseil présidentiel. Il s’agit de se réorienter vers les sciences, les technologies et les formations professionnelles courtes. Dans les nouvelles créations, nous allons encourager tout cela. Des Instituts supérieurs d’enseignement professionnel (Isep) seront créés dans toutes les régions du Sénégal. Ce sont des formations de Bac+2. Celui de Thiès a démarré sur un financement de la Banque mondiale de 8 milliards de FCfa. L’Isep de Matam commencera en 2014. L’Université du Sine-Saloum de Kaolack est dédiée à l’agriculture, celle du Sénégal oriental de Tambacounda aux métiers des mines. Un milliard de FCfa est prévu pour démarrer les constructions. A Kolda, nous allons ouvrir 2 Ufr : l’une dédiée à l’agro-sylvo-pastoral et l’autre aux métiers de la psychologie. Le drame, au Sénégal, c’est que nous avons laissé de côtés les formations à des métiers».

Avez-vous pris en compte la question de l’insertion surtout que ceux qui sont sur le marché peinent à avoir un emploi ?
«La réflexion est menée, mais  il y a de l’expérience.   Notre système  a des îlots de formation professionnelle ou « professionnalisante » performants. C’est le cas de l’Esp, de l’Ept et de certaines filières à l’Ugb. Ces filières sont en relation avec le milieu de l’entreprise. Dans les Cdp, il s’agit aussi d’accompagner les universités à aller dans ce sens, particulièrement  dans l’élaboration du curricula. Faire en sorte que les professionnels de l’entreprise participent à cette élaboration et  à l’accompagnement de l’étudiant, aussi bien pour le stage que dans la recherche de l’emploi. Je rappelle que dans certaines universités, il existe des directions de l’insertion. Nous aurons un Observatoire au niveau de la Dges qui permettra de donner des indications aux universités sur les secteurs ayant un fort potentiel d’emplois. Un consultant est sélectionné pour faire une étude, en rapport avec  les milieux socio-économiques, afin d’identifier les potentialités et ce qu’il y a le mieux à enseigner pour pouvoir donner aux jeunes des chances d’être employés ou d’aller vers l’auto-emploi.

Dans le même temps, les universités font leurs premiers pas vers la création d’incubateurs. A Dakar, nous avons « Innodev » et l’incubateur agroalimentaire à Saint-Louis. Ziguinchor aura aussi bientôt un incubateur agroalimentaire, de même que l’Université de Bambey. Nous voulons faire en sorte que l’entreprise soit dans l’espace universitaire comme en Chine, aux Etats-Unis, etc. Cela permettra à l’étudiant, à l’enseignant-chercheur et à l’entreprise de travailler ensemble. Le monde étant ouvert, des jeunes aux compétences avérées peuvent les utiliser ailleurs que dans notre pays. Lors de la visite du président de la République au Qatar, ce pays a été demandeur d’infirmiers et d’autres types de métiers. Ceci nous amène à une décision importante du chef de l’Etat : l’enseignement  des langues et la place de l’anglais dans notre système d’enseignement supérieur.

La recommandation est de faire en sorte que les étudiants, après la Licence, soient au moins bilingues. Ils pourront ainsi suivre, une fois en Master, les cours en français et en anglais et pouvoir, demain, quand une opportunité d’emploi se présente, postuler avec  toutes les chances  de réussir. Les entreprises anglophones pourront aussi s’implanter au Sénégal, sachant qu’il n’y aura pas de problème de communication. C’est la même chose pour le Bac arabe qui a débuté cette année».

Par rapport à la nouvelle politique des bourses, il semble que l’Etat va accorder plus de subventions aux scientifiques qu’aux littéraires à partir du Doctorat. Pourquoi ?
«De manière générale, les bourses seront données sur la base de deux critères. Le premier est pédagogique. L’étudiant excellent aura une bourse.  Le second est social. Il s’agit de l’étudiant ayant des parents qui n’ont pas suffisamment de moyens et qui étudie correctement ou de l’étudiant handicapé. C’est la bourse sociale. Le renouvellement de ces bourses est conditionné par les résultats. Il ne sera permis à l’étudiant qu’un redoublement par cycle. La bourse est faite pour étudier, pour encourager l’étudiant à réussir et non pour autre chose. Dans le troisième cycle, il y a un changement de paradigme. Jusqu’à présent, les bourses de 3è cycle étaient données automatiquement, indifféremment des capacités d’accueil des Ecoles doctorales ou des formations doctorales. Le ministère va discuter avec les universités, et chaque Ecole doctorale donnera sa capacité d’accueil et un contrat sera signé avec elle. A partir de là, le nombre de bourses de formation doctorale sera défini et l’école en sera responsable. La formation doctorale d’un étudiant nécessite des ressources. Ce n’est pas seulement la bourse allouée à l’étudiant. Il y a tout ce qui encadre les séminaires, les jurys, les nécessités de mobilité, etc.  Un appui sera apporté aux Ecoles doctorales pour leur permettre de mener correctement leur  mission. Le montant sera défini ensemble.

L’autre aspect des bourses est politique. Aujourd’hui, l’orientation de l’Etat, c’est d’encourager  les étudiants à aller vers des études scientifiques. Il sera tout à fait naturel qu’il y ait plus de bourses  pour ces disciplines que  pour les lettres et les sciences humaines. Mais, cela n’amène pas, au niveau de l’Etat, un jugement de valeur par rapport aux études littéraires. Nous n’avons que 30 % de scientifiques contre 70 % de littéraires.  Pour avoir  des entreprises, il faut des techniciens. Je rappelle que la maîtrise des langues est indispensable pour être un bon scientifique. Si nous ne formons pas bien en français, langue de support de nos études, il est illusoire de penser que nous aurons de bons scientifiques. L’enseignement des sciences et celui des langues sont intiment liés».

On assiste à une prolifération d’universités privées, et il pose un problème de crédibilité du diplôme délivré. Que fait l’Etat  par rapport à cela ?
«L’Etat encourage la libre entreprise puisqu’elle est source de création d’emplois. Cela est valable dans tous les domaines. Pour développer notre pays, résorber le chômage, il faut, à coté de l’Etat, créer beaucoup d’entreprises. Les écoles privées jouent un rôle important dans notre  économie, en employant des enseignants, des administratifs et surtout en recevant de nombreux étrangers. Lesquels, en dépensant des ressources, en louant des maisons, participent à faire vivre notre économie.

Il est important d’organiser le pôle privé, et c’est le rôle de l’Anaq.  Il y a lieu de préciser que plusieurs établissements du privé ont essayé de faire accréditer leur diplôme par le Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (Cames). L’année dernière, 14 filières du privé ont été accréditées  par le Cames. Cette année, plus d’une vingtaine de filières ont été déposées à la commission d’équivalence du Cames pour accréditation. Il y a donc un effort et une volonté d’aller vers plus de qualité. Le problème est que nous avons un système étatique qui a toujours fonctionné avec l’état d’esprit d’université unique. Ce qui est à l’origine des problèmes de reconnaissance et de validation des diplômes du privé qui en a souffert. Aujourd’hui qu’il y a l’Anaq, tout cela peut être dépassé. Il reste cependant  un autre pas à franchir. Certes, l’Assemblée nationale a adopté la loi sur le Lmd, les décrets d’application ont été pris pour la Licence, le Master et le Doctorat. Mais, la Commission de classement des diplômes  au niveau de la Fonction publique doit s’adapter à la nouvelle réalité marquée par la diversification des structures publiques et privées de formation pour faire en sorte que le diplôme de Master qui sera accrédité par l’Anaq ou le Cames soit reconnu. En effet, il serait absurde qu’un diplôme reconnu par  le Cames ou accrédité par l’Anaq ne le soit pas, par exemple, pour faire le concours de l’Ecole nationale d’administration (Ena) ou du Centre de formation judiciaire (Cfj). Avec  le ministère de la Fonction publique, nous allons travailler là-dessus».
  
Mary Teuw Niane Invit redacConcernant les établissements privés, peut-on s’attendre à des formes d’incitation autres que la subvention qui n’est parfois qu’une façon de disperser les moyens de l’Etat ?
«L’an dernier, nous avions choisi de mettre en compétition les établissements privés d’enseignement supérieur lorsque nous nous étions rendu compte que l’ensemble des bacheliers ne pouvaient pas être orientés dans le public. Nous avions cependant mis en avant la qualité. Les filières devraient être accréditées par le Cames. Ceci a permis  de les promouvoir et de leur affecter des étudiants. L’Etat n’a pas fait de subvention, mais a payé un service demandé à ces établissements. C’est une manière d’inciter à la qualité.

Lors du Conseil présidentiel, le président de la République a offert, sur le site de Diamniadio, 6 ha  aux établissements privés d’enseignement supérieur. J’ai reçu le document du ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme. La direction des établissements privés d’enseignement supérieur de la Dges a réuni le président de la Conférence de ces établissements et celui de la Conférence des grandes écoles pour discuter de ce qu’il faut faire de ces 6 ha.  Nous les avons mis en relation avec la Société financière internationale (Sfi) de la Banque mondiale, pour qu’ils puissent regarder et établir un partenariat  public-privé. Dans l’enseignement privé, il existe certes des formations scientifiques et techniques, mais, peu nombreux. D’où cette idée d’avoir une plateforme technique commune».

Dans les médias, l’information scientifique est peu vulgarisée. Qu’est-ce que votre département a prévu dans ce sens ?
«Nous allons voir avec la Rts, le « Soleil » et les médias privés la possibilité de diffuser la culture scientifique. J’ai écris au ministre de la Communication pour lui demander des fréquences radio et télévision pour que, dans le cadre de la mise en place de l’Uvs, nous développons cet outil. Lequel est utilisé ailleurs pour une éducation et une formation de masse. Seulement, il n’y a pas de fréquences disponibles. Un audit des fréquences est en cours. Si elles se libèrent, on pourra en disposer.  En Afrique du Sud, vous pouvez suivre des cours de mathématique à travers la télévision».

La fuite des cerveaux est une préoccupation latente. Des jeunes ayant bénéficié d’une bonne formation quittent le Sénégal pour l’étranger…
«Il y a ceux qui sont déjà là, et il faut leur offrir des perspectives, lesquelles sont déjà en place. Cependant, il faudrait les accélérer. Il y a d’abord les conditions salariales, et nos universités, aujourd’hui, sont compétitives. De plus en plus, dans les appels d’offres, des Sénégalais de l’extérieur postulent, et lorsqu’ils sont pris, ils rentrent. Même des Européens postulent. Aussi, nous avons des chercheurs dans des laboratoires de qualité. Pour les faire venir, il faut qu’ils aient chez nous les mêmes conditions de recherche. Les nouvelles réforment prennent en compte cette problématique, c’est-à-dire faire en sorte que notre diaspora puisse intervenir par un retour au pays ou de manière alternée.

A cela, s’ajoutent la promotion et le renforcement du label « étudier au Sénégal ». De nombreux bacheliers brillants qui vont dans les classes préparatoires ne reviennent pas. Il faut leur donner un enracinement avant qu’ils ne partent. Nous sommes en train de travailler pour la création, à Saint-Louis, de classes préparatoires. Nous espérons aboutir, en octobre 2016, à leur au démarrage. C'est dire que les jeunes seront formés ici pendant 2 ans. Les étudiants pourront après postuler aux concours français d’entrée dans les grandes écoles comme l’Ecole polytechnique, les mines et les télécoms. J’encourage la mobilité à la fuite des cerveaux. Car, dans certaines formations, il faut envoyer les jeunes à l’étranger. Seulement, il faudrait qu’ils se sentent redevables à leur pays et apportent leur contribution à son développement. Les textes sont presque finalisés ainsi que la loi d’orientation de l’enseignement supérieur et de la recherche. Sans doute, la semaine prochaine, ils seront introduits dans le circuit. Il restera à travailler sur le texte portant statut des enseignants-chercheurs».

Chaque année, des jeunes quittent le Sénégal, car les formations qu’ils cherchent n’existent souvent pas dans le pays. Que fait l’Etat pour résoudre ce problème avec notamment la question des bourses ?
«Ce sont des questions sur lesquelles nous avons entamé des ruptures. Les bourses étaient données à tort et à travers, sans priorité particulière. En plus, elles ne couvraient pas le minimum vital d’un étudiant. Il n’y a qu’en France qu’on pouvait donner des bourses. Pour les autres pays, ce sont des aides. Cette année, nous avons décidé d’accorder la priorité aux classes préparatoires et de réduire, au maximum, les bourses dans les autres disciplines. Les années à venir, il n’y en aura pratiquement plus, sauf pour les classes préparatoires. Ce qui permettra de pouvoir augmenter le taux des bourses. Aujourd’hui, les parents du boursier d’excellence sont obligés de lui envoyer un supplément par mois. Ce qui n’est pas normal. Si les parents sont de familles modestes, ils ne peuvent pas le faire.

Cela contribue à l’échec d’élèves très brillants à l’étranger. De nombreux parents envoient leurs enfants au Canada, aux Etats-Unis ou en Suisse, des pays très chers.  Souvent, ces enfants sont obligés de travailler et les études deviennent secondaires à leur survie. Or, nous avons ici des écoles de formation qui offrent des qualités équivalentes. Notre objectif est de réduire le nombre de bourses à l’étranger et de les valoriser.  Pour ce qui concerne le Doctorat, les bourses permanentes seront substituées à des bourses de mobilité, en vue de permettre à ces étudiants d’avoir des bourses en alternance, en faisant 6 mois dans les laboratoires de leur pays et 6 autres à l’étranger pendant 3 ou 4 ans, pour ensuite soutenir leur thèse chez nous, dans des thèmes qui intéressent notre pays. En outre, en consacrant 5 % des droits d’inscription à la mobilité, nous voulons encourager des étudiants de Master d’avoir un semestre à l’étranger pour qu’ils se bonifient».

Propos recueillis par Elhadji Ibrahima THIAM
et Ibrahima BA (avec la Rédaction),
Photos : Sarakh Diop


Edition du jour

Archives numériques du soleil

Election de Macky Sall - An II

Plan Sénégal Emergent

Supplément MCA-Sénégal

Spécial Maouloud 2014

Spécial Magal de Touba 2014

RETROSPECTIVE 2013

Cahier Education nationale

Journal 22eme FIDAK

40 ans d'Art et de Soleil

Supplément Enseignement supérieur privé

Spécial Maouloud 2013

Rétrospective 2012

Spécial Magal de Touba 2013

Spécial FIDAK 2012

Spécial Tourisme 2012

François Hollande au Sénégal

Cahier MCA

Spécial Poponguine 2012

Spécial Gamou 2012

Spécial Magal Touba 2012

Spécial Can 2012

Nos partenaires

logo unicef logo unicef apanews

logo unicef

mod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_counter
mod_vvisit_counterToday133361
mod_vvisit_counterYesterday191218
mod_vvisit_counterThis week895822
mod_vvisit_counterLast week1488498
mod_vvisit_counterThis month4952255
mod_vvisit_counterLast month7019090
mod_vvisit_counterAll days95190128

We have: 1027 guests, 1022 bots online
Your IP: 54.198.224.121
 , 
Today: Apr 24, 2014