L'invité de la rédaction

Dominique DELLICOUR, Ambassadeur, Chef de la délégation de l'Union Européenne au Sénégal : « L'impact de la traque des biens mal acquis sur les investisseurs étrangers est positif »

En perspective de la célébration de la Journée de l’Union européenne, fêtée exceptionnellement cette année le 8 au lieu du 9 mai, madame Dominique Dellicour, chef de la Délégation de l’Union européenne au Sénégal, s’est prêtée aux questions de la Rédaction du Soleil. Reçue par le Directeur général, Cheikh Thiam et le rédacteur en chef central Modou Mamoune Faye, elle aborde, dans cet entretien, toutes les questions relatives au partenariat entre le Sénégal et l’Ue, l’état de leur coopération, les axes prioritaires du 11ème Fonds européen de développement (Fed), l’impact des restrictions budgétaires de l’Ue sur les pays africains, etc.

Madame l’ambassadeur,  le 9 mai prochain, sera fêtée la journée de l’Europe. Quel sens revêt cette célébration pour l’Union européenne?
Traditionnellement, le 9 mai, c’est la fête de l’Europe. Mais cette année, exceptionnellement, pour cause de jour férié le 9 mai, nous allons la célébrer le 8 mai. Nous célébrons le 63ème anniversaire de la déclaration de Robert Schuman qui était alors le ministre des Affaires étrangères de la France. En effet, le 9 mai 1950, il a lancé un appel à la paix et à la réconciliation entre les pays européens, après deux guerres mondiales qui ont enregistré énormément de morts. Cet appel a donné naissance à la Communauté européenne du charbon et de l’acier, ensuite à la Communauté économique européenne et à la Communauté européenne de l’énergie atomique. Les six pays fondateurs ont voulu asseoir la paix en Europe, de façon très pragmatique basée sur une gestion commune des ressources minières et énergétiques et la mise en place d’un marché commun avec la libre circulation des personnes, des marchandises et des services. Mais l’entreprise d’intégration européenne est une histoire qui ne finit jamais. Elle fait face à des crises. Déjà, il y a deux ans, le président du Conseil européen, Hermann Van Rompuy, disait que c’était l’une des crises les plus graves auxquelles l’Union européenne a été confrontée. Ce qui est intéressant, c’est que le projet européen est dynamique. La preuve, nous sommes partis de six à 27 Etats aujourd’hui. Il y a eu un élargissement très important, surtout avec l’arrivée des pays de l’ancien bloc communiste. Nous serons, au mois de juillet, 28 parce que la Croatie va intégrer l’Union. Sur le plan de la politique extérieure, avec le Traité de Lisbonne de 2009, nous avons créé le premier service diplomatique européen qui intègre, à la fois, des fonctionnaires européens mais aussi des diplomates de carrière qui viennent des Etats membres de l’Union européenne. Et ce service diplomatique a un visage à travers Mme Katherine Ashton qui est la haute représentante pour les Affaires étrangères et les Affaires de sécurité. La remise du Prix Nobel de la paix à l’Union européenne en décembre 2012 consacre, en quelque sorte, le chemin qui a été parcouru par l’Europe depuis 1950 et, en particulier, pour ses efforts en faveur de la paix.

Quel est le programme de cette journée?
Le 8 mai, nous allons faire une fête à la résidence de l’Union européenne. Nous avons choisi le thème de la citoyenneté. Nous avons invité, à cette occasion, le rappeur Matador et son groupe dont nous avons visité le centre à Pikine. Nous considérons que c’est un exemple de ce qui peut être fait par des jeunes au Sénégal. Ils ont, avec très peu de moyens, créé un lieu, et c’est impressionnant de voir tout ce qu’ils font dans ce centre. En plus de la musique, ils ont aussi un projet de société grâce à la formation des jeunes à différents modes d'expression artistique et à la promotion de la culture urbaine.

Comment se sont établies les relations entre l’Ue et le continent africain ?
Cette relation remonte à 1967 avec les premières conventions de Yaoundé qui étaient centrées sur la coopération. Il y a des liens historiques, parfois des histoires difficiles entre les deux continents. Mais à l’ère de la mondialisation, il y a un intérêt pour ces deux continents à travailler ensemble, par leur proximité géographique et par l’énorme diaspora africaine qui se trouve en Europe. Il y a aussi des relations économiques et sociales importantes, l’Union européenne reste un partenaire très important de l’Afrique, mais il y a aussi un partage de valeurs communes comme tout ce qui a trait à l’Etat de droit, aux droits de l’Homme, à la démocratie… Des réunions régulières sont tenues entre la Commission de l’Union africaine et celle de l’Union européenne pour essayer d’établir un agenda commun. D’ailleurs, il y a un sommet des chefs d’Etat Union africaine/Union européenne  qui est prévu en 2014.

Comment le Sénégal se positionne-t-il dans ce partenariat ?
Notre relation avec votre pays est très importante, car le Sénégal et l’Union européenne se sont engagés dans une relation très solide qui colle un peu avec l’histoire de l’Europe. Le Sénégal occupe une place très importante parce que c’est un pôle de stabilité dans une sous-région qui, ces dernières années, a été marquée par beaucoup de crises dans les pays voisins, des crises qui perdurent encore. Le Sénégal est resté comme le seul pays qui, contre vents et marées, a gardé une certaine stabilité politique et a résolu ses problèmes par d’autres moyens que la violence et les coups d’Etat, d’où l’importance que l’Union européenne attache à sa relation avec lui. Il y a aussi, à l’ère de la mondialisation, le développement des menaces transnationales et de la criminalité organisée. L’Afrique de l’ouest devient de plus en plus un lieu de trafic en tous genres. Pour toutes ces raisons, l’Union européenne souhaite dialoguer et travailler avec le Sénégal. Leur relation a évolué au cours des temps. Nous sommes passés d’une relation plus centrée sur la coopération à une coopération plus globale qui touche à tous les domaines, que ce soit la politique, l’économie, le commerce, la coopération, etc. Cette relation est devenue plus multi-acteurs, c’est-à-dire que l’Union européenne ne travaille plus seulement avec l’Exécutif, les administrations. Elle travaille également avec les collectivités locales, l’Assemblée nationale. D’ailleurs, nous venons de lancer un programme d’appui à la modernisation de l’Assemblée nationale.
Nous travaillons avec le pouvoir judiciaire et avec de nombreuses institutions de contrôle comme la Cour des Comptes, l’Armp, la Centif, nous travaillons aussi avec les mouvements citoyens et la société civile. Sur le plan politique, vous avez peut-être suivi l’action de l’Union européenne dans le cadre du processus électoral. Nous avons aidé à l’audit du fichier électoral et déployé des missions d’observation de la présidentielle et des législatives en 2012. Nous avons aussi financé l’observation domestique des élections, tout cela dans un souci d’assurer un minimum de confiance dans le processus électoral dont la crédibilité était un peu menacée par tous les évènements qui se sont déroulés  en 2011 et au début de 2012. Sur le plan du dialogue politique, nous avons des réunions régulières avec le gouvernement du Sénégal.
Nous avons toujours, dans notre agenda, la consolidation de la démocratie et des droits de l'homme, les questions de sécurité, par exemple, le processus de paix en Casamance, mais aussi toutes les questions de sécurité régionale. Sur le plan de la coopération, nous arrivons à la fin d’un cycle. En 2013, le 10ème Fed (Fonds européen de développement) va prendre fin. Mais cette année-ci, nous allons engager 86 millions d’euros, soit 57 milliards de FCfa, pour des secteurs prioritaires de développement, dans des projets d'appui à  la bonne gestion des finances publiques et la lutte contre la corruption,  la politique de l’environnement, l’accès à l’eau et à l’assainissement en milieu rural.
Nous allons soutenir  la restructuration urbaine et nous engagerons un programme relatif à la sécurité,  avec un appui au ministère de l’Intérieur  pour une meilleure gestion des frontières. Et, enfin, nous allons engager un grand programme d’appui à la société civile, aux initiatives citoyennes pour renforcer leur rôle de veille par rapport à l’efficacité des politiques publiques. Quand nous terminerons l’engagement du 10ème Fed, nous aurons engagé, au total, 223 milliards de Fcfa pour la période 2008-2013.  Nous avons  entamé la programmation de notre nouvelle coopération qui couvrira la période 2014-2017. Nous n’avons pas encore le montant de l’enveloppe qui sera allouée au Sénégal  mais, très clairement, la discussion est déjà engagée avec le gouvernement et toutes les parties prenantes sur les priorités de la coopération.

Pouvons-nous avoir une idée de certaines de ces priorités ?
L’une des priorités sera d’appuyer le gouvernement dans sa politique de rééquilibrage du développement dans les régions, cette idée de territorialisation des politiques de développement. Il y a la question du renforcement de la sécurité alimentaire et le développement agricole durable  et, bien sûr, la consolidation des différents aspects de la gouvernance démocratique. L’Union européenne est aux côtés du Sénégal pour essayer de favoriser une croissance plus inclusive, plus compétitive parce qu’il y a beaucoup de défis à relever, d’autant plus que le taux de croissance démographique au Sénégal est très  élevé encore, 2,5 % par an. Il faut que l’économie ait un taux de croissance au-delà de 3 % pour  que la réduction du nombre réel de pauvres puisse se réaliser. Il y a donc beaucoup de choses à faire sur le plan économique. L’Union européenne et ses membres ont décidé de travailler mieux, ensemble, pour essayer d’appuyer le gouvernement du Sénégal dans une politique la plus efficace possible car l’efficacité des politiques publiques reste une de nos préoccupations. L’Union européenne et ses Etats membres restent les plus grands bailleurs de fonds du Sénégal.

2013 est pour l’Union européenne l’Année du citoyen. Qu’est-ce qui explique le choix de ce thème ?
En Europe, il y a un grand mouvement : celui des Indignés qui s’est répandu dans beaucoup de pays, surtout ceux du Sud de l’Europe. L’Union européenne organise un débat ouvert sur l’avenir de l’Europe et cela va se traduire par des visites de hautes personnalités de l’Union dans tous les pays membres pour avoir un dialogue direct avec les citoyens, pour leur demander comment ils voient leurs droits et comment ils voient l’avenir de l’Europe car des questions comme l’austérité, le chômage etc., se posent. Si je parle de cela, c’est parce qu’il y a un parallélisme avec le développement de la citoyenneté au Sénégal et qui s’est fortement manifesté en 2011 et en 2012 par la floraison de mouvements associatifs, que ce soit des femmes, des rappeurs, des paysans mais aussi des religieux qui sont engagés à porter, au niveau des autorités,  les demandes sociales. Je pense que cela fait partie de l’agenda de bonne gouvernance et de transparence qui a été voulu par le président Macky Sall. Cet agenda passe aussi par le dialogue avec ces mouvements qui véhiculent la demande de bonne gouvernance et la demande sociale de changement, mais par leur reconnaissance.

Dans vos actions, il y a un volet bonne gouvernance. Actuellement, au Sénégal, l’actualité est dominée par les enquêtes sur les biens supposés mal acquis. Est-ce que l’Union européenne appuie le Sénégal dans cette enquête ?
Sur la question de la traque des biens mal acquis, l’agenda de l’Union européenne est très clairement en appui à la bonne gouvernance, à la transparence et à la lutte contre la corruption. Cette question fait partie intégrante de notre politique, c’est d’ailleurs un point central de l’accord de Cotonou qui prévoit, en plus, dans des cas de corruption très grave, la suspension de la coopération. Dans certains pays, il y a des détournements au point qu’ils ont conduit à une suspension momentanée de la coopération. La lutte contre la corruption est donc une préoccupation pour l’Union européenne. Nous travaillons avec différentes institutions comme la Cour des Comptes, la Centif, l’Armp pour essayer de développer des instruments qui permettront de mieux lutter contre les pratiques de corruption et de blanchiment d’argent. Pour ce qui concerne la lutte contre les biens mal acquis, en effet, il y a eu des demandes de coopération judiciaire, mais là, elles se déroulent de façon bilatérale, c’est-à-dire que les demandes ont été adressées directement à différents Etats membres de l’Union européenne comme la France et la Grande Bretagne.  Il faut dire que l’Union européenne n’a pas compétence judiciaire pour faire ce type de travail. Par contre, nous travaillons avec le ministère de la Justice dans le cadre du Programme sectoriel justice que nous pensons poursuivre dans la prochaine programmation du Fed. Nous construisons aussi un certain nombre de tribunaux et aidons au déploiement de la carte judiciaire. Nous avons commencé à travailler sur les Maisons de justice aux côtés de la coopération française  parce que nous pensons que c’est un bon système d’intermédiation entre les citoyens avant de recourir à la procédure judiciaire.

Certains leaders de l’opposition avancent que la traque des biens mal acquis fait fuir les investisseurs. Est-ce que c’est le constat que vous avez fait ?
L’impact de la traque des biens mal acquis sur les investissements est plutôt positif, je pense, et non le contraire. Je n’ai pas les derniers chiffres des investissements au Sénégal, mais je pense que ce que les investisseurs étrangers recherchent quand ils viennent dans un pays, c’est une certaine sécurité juridique, c’est un cadre clair pour l’investissement. Vous savez qu’il y a ce fameux classement Doing Business où le Sénégal n’est pas tellement bien classé parce que des efforts restent encore à faire pour transformer le guichet unique en un véritable outil performant permettant la création d’entreprises. La question de la sécurité juridique et celle du niveau de corruption  dans un pays font partie des conditions qui attirent  ou repoussent un investisseur. Le Sénégal a intérêt à avoir un cadre clair de l’investissement et à remonter dans l’indice de Doing Business et dans l’indice de corruption, parce que cela va attirer plus d’investisseurs.

Actuellement, on note une crise budgétaire en Europe. Cette situation ne risque-t-elle pas d’amoindrir le soutien apporté par l’Union européenne au Sénégal dans le 11ème Fed ?  
En effet, la crise budgétaire est un sujet de préoccupation importante pour l’Union européenne. Mais ce  que nous avons réussi, dans les discussions des perspectives financières, est de ne pas trop toucher à la rubrique « Relations extérieures » et donc à la coopération au développement de l'Union européenne. C’est vrai qu’il y aura des restrictions du budget de l’Union européenne mais elle ne va pas affecter, de manière trop importante, cette rubrique. Il faut savoir que le Fonds européen de développement est un fonds extrabudgétaire. En plus du budget européen, il répond à une autre clé de répartition. La bonne nouvelle, c’est que le montant du 11ème Fed sera probablement plus élevé que le précédent.

L’Union européenne a accompagné le Sénégal pendant l’élection présidentielle, en soutenant la refonte et l’audit du fichier électoral. Quel est le bilan de cette participation si l’on sait qu’à un certain moment, certaines formations politiques avaient pris à partie l’Union européenne qui avait certifié  que le fichier était bon ?
C’est la presse qui avait dit que le fichier était bon. Nous, nous avions publié, sur notre site, les résultats de l’audit du fichier. Il avait été fait pour essayer de rétablir le minimum de confiance afin que les élections puissent se dérouler normalement. Cet audit  a débouché sur 106 recommandations. Les experts indépendants qui l’avaient réalisé  avaient indiqué  que le fichier était suffisamment crédible pour organiser des élections, moyennant quelques ajustements. Mais, il reste du travail à faire. D’ailleurs, nous sommes en discussion avec la direction générale des élections, le comité de veille, les organisations de la société civile qui ont fait l’observation nationale des élections pour essayer de continuer à avancer sur le fichier électoral, sur la loi électorale, pour que tous les problèmes rencontrés en 2012 puissent être atténués, et éventuellement disparaitre.
Sur le fichier, il y a 150.000 personnes décédées. Je crois que la direction générale des élections (Dge) est en train de travailler, avec l’Etat civil, pour essayer de nettoyer le fichier.  Nous avons la question du stock des cartes d’électeurs, l’enregistrement des millions de jeunes en âge de voter. Ils doivent être sensibilisés pour qu’ils puissent exercer leur droit de vote aux élections locales de mars 2014. Toutes ces questions sont encore là et font l’objet de dialogue avec le ministère de l’Intérieur, la société civile et des organisations telles que la Commission électorale nationale autonome (Cena) ou le comité de veille.

Avec les mesures non tarifaires concernant les normes d’hygiène et phytosanitaires, les exportations africaines vers l’Union européenne ont perdu en valeur plus de 50%, à cause du non respect des normes. Aujourd’hui, après la campagne de sensibilisation sur ces normes, quels sont les résultats obtenus ?
Vous avez tout à fait raison, l’accès au marché européen n’est pas uniquement une question de droit de douane. Pour parler du cas du Sénégal, il est bénéficiaire de l’initiative « Tout sauf les armes » du système de préférences généralisées (Spg). Cela veut dire que toute exportation du Sénégal entre libre de droits de douane sur le marché européen. Mais, comme vous le dites, il faut respecter les normes européennes qui sont très strictes. D’où un besoin de renforcer la qualité des produits exportés  vers l'Europe. Une récente mission de la direction générale s’occupe justement des règles phytosanitaires qui ont porté principalement sur les produits de la pêche.  
Cette mission a discuté avec la direction compétente sur les mesures qu’il faut prendre pour renforcer les contrôles qui permettent de continuer à exporter les produits de la pêche vers l’Union européenne. Ce travail est à faire, en plus  des outils de l’Union européenne pour aider le gouvernement et les entreprises à se mettre à niveau. Nous avons des appuis sur le respect des normes phytosanitaires.  Un autre projet, avec le ministère de l’Industrie et du Commerce, est en cours  pour notamment mettre à niveau le  laboratoire du commerce intérieur qui doit faire des contrôles sur certains produits afin de respecter, par exemple, les teneurs en métaux lourds qui sont admissibles sur le marché européen. C’est vrai que quand nous regardons les statistiques du commerce du Sénégal, nous voyons qu’il y a de plus en plus d'exportations  vers les pays de la sous région. Ce qui est une bonne chose pour l’intégration régionale alors que les exportations vers le marché européen stagnent. Il y a donc ce travail de mise à niveau qui est vraiment très important. L’Union européenne veut appuyer le  Sénégal pour que ces normes soient respectées et que les exportations sénégalaises vers l'Europe soient accrues…

Jean-Pierre Sacaze (Conseiller économique et commerciale à la délégation de l’Union européenne au Sénégal) : Nous avons également, dans ce domaine, des appuis directs aux entreprises. Cela leur permet d’avoir accès à un certain nombre de circuits de distribution en Europe et apporte une importante valeur ajoutée. Nous travaillons, par exemple, avec Soleil Vert. Soleil Vert a obtenu la certification GlobalGap, en 2011, pour les haricots verts et les mangues qui sont exportés en Europe (les haricots verts sont produits en contre saison). Avec 920 tonnes de fruits et légumes exportés au cours de la campagne 2011-2012, Soleil Vert a rejoint le groupe des dix plus gros exportateurs sénégalais de produits horticoles, à destination du marché européen. En fait, les normes sanitaires peuvent être contraignantes mais l’une des stratégies que nous essayons de développer, c’est vraiment d’aller au contact des entreprises qui ont déjà commencé à exporter et à améliorer leur processus, pour obtenir des certifications et souvent, c’est assez rapide.

Dominique Dellicour : « A travers l’outil d’export « Helpdesk », nous avons fait une sensibilisation qui permet aux exportateurs potentiels vers l’Union européenne de connaître les conditions dans lesquelles ils peuvent exporter pour assurer une plus grande transparence et encourager l’accès au marché européen ».

A propos des  accords Ape qui ont déclenché la polémique à un certain moment, le cap initial a-t-il été maintenu ou y a-t-il eu un changement ?
Nous avons accusé un énorme retard. Nous sommes dans un régime transitoire qui se traduit de deux façons : les pays qui sont moins développés, avec le statut de Pays moins avancés (Pma), sont éligibles à l'initiative « Tout sauf les armes » du Système de préférences généralisées (Spg), qui permet d’exporter vers l’Europe librement, sans droit de douane, ni quotas. Il y a les pays qui ne sont pas des Pma comme le Ghana, la Côte d’Ivoire, qui ont dû négocier des accords transitoires qui leur ont permis de continuer d’exporter avec des conditions avantageuses vers l’Union européenne. Un des points d’achoppement, c’est l’offre de marché : la liste des produits qui pourraient, à terme, être libéralisés pour l'entrée dans le marché de l'Afrique de l’Ouest.
Il y a d’autres questions en suspens telles que  l’application de la clause de la nation la plus favorisée. Ce sont des discussions qui sont toujours en cours. Il faut dire que les choses ont été retardées en Afrique de l’Ouest où il a fallu que les pays de la sous-région se mettent d’accord entre eux. Les économies de la sous-région ne sont pas les mêmes. Et c’est seulement récemment que les pays de la sous-région se sont mis d’accord sur un tarif extérieur commun dans le cadre de  la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Pour que les négociations sur les Ape avec l’Afrique de l’Ouest  aboutissent, il faut un engagement au plus haut niveau politique, permettant d’effectuer certains arbitrages. Entre temps, il y a des pays qui ont signé les accords notamment en Afrique australe, en Afrique de l’Est, les pays Acp des Caraïbes et du Pacifique. Nous avons quelques exemples de success story. C’est le cas de la Côte d’Ivoire avec son  agro-industrie (cacao, ananas, banane).  Le Sénégal, sur la voie de l'émergence, aura par ailleurs besoin d'un régime commercial préférentiel pour accéder au marché européen lorsqu'il ne sera plus un Pma.

On reproche aux Ape de détruire l’intégration et l’économie africaines. D’aucuns disent même que c’est parce que l’Union européenne a une peur bleue de l’économie asiatique performante, compétitive qu’elle veut se créer des espaces en signant des accords pour exporter librement afin de se prémunir de l’avancée chinoise, coréenne… Que répondez-vous à cela ?
Non. Dès le départ, les Ape étaient vus comme un instrument d’intégration régionale. L’idée était de bien signer avec un bloc régional. D’ailleurs, c’est ce qui était fait pour les Caraïbes. L’autre chose qui est importante, c’est de dire que, par exemple, dans le cas du Sénégal, il y a des études d’impact qui ont été faites et qui ont montré qu’un réajustement doit être apporté sur les recettes, parce qu’on passe du système de recette douanière à un système de fiscalité plutôt intérieur. Le Sénégal pouvait y gagner, parce que cela réduirait aussi le coût intermédiaire de ses facteurs de production. Car, si les produits intermédiaires rentrent libres de taxe, les coûts de production peuvent diminuer. Dans le cas du Sénégal, et même de la sous-région, c’est important d’avoir des études d’impact. Il ne faut pas oublier que la libéralisation a été proposée par l’Union européenne non pas sur deux années, mais sur 15 ans. Nous pouvons espérer que les économies d’Afrique vont devenir de plus en plus compétitives et produire de la valeur ajoutée.  A ce moment là, dans 15 ans, la compétition entre l’Europe et l’Afrique sera axée sur des termes différents de ce qu’ils sont aujourd’hui.  Entretemps, il existe, dans les accords Ape,  des clauses de protection des industries naissantes et des clauses de sauvegarde pour protéger les productions locales. Je comprends très bien que s’engager dans un accord de libre échange, nécessite d’avoir une bonne appréciation des impacts budgétaires et économiques, mais il faut regarder tous les éléments et négocier au mieux avec l’Union européenne un accord qui soit gagnant-gagnant.
L’Europe n’est pas dans une position de charité. Elle défend son intérêt. Vous pouvez défendre les vôtres. Il y a un point de jonction qui pourrait être trouvé et qui pourrait être favorable au développement de l’économie régionale et favorable aussi à l’Union européenne. L’Asie a les mêmes intérêts économiques commerciaux que d’autres pays. C’est vrai que nous sommes en compétition avec elle. Nous travaillons sur la qualité, sur notre compétitivité. Nous sommes des acteurs du commerce mondial. Et l’Afrique a une place dans ce commerce mondial.

Jean Pierre Sacaze : Peur des pays asiatiques, je ne le pense pas. Nous sommes en train de négocier  des accords de libre échange avec un certain nombre de pays asiatiques. Concernant la concurrence chinoise, il y a des éléments qu’il faut prendre en compte. La Chine  peut faire une  concurrence directe à des industries naissantes en Afrique. Cette concurrence est  exacerbée par le taux de change de la monnaie chinoise. Le commerce des services peut énormément apporter au Sénégal quand on regarde la qualité de la formation juridique, la qualité des ressources humaines comme on le voit d’ailleurs en Inde, en Afrique du Nord.

L’Union européenne a toujours accordé un intérêt particulier à la recherche de la paix en Casamance. Est-ce qu’un besoin dans ce sens a été exprimé par le gouvernement dans le cadre du 11ème Fed ?
C’est vrai que dans le cadre du 10ème Fed, nous avons fait beaucoup de choses, notamment la construction de 270 km de pistes rurales. Nous avons réalisé des travaux de haute intensité de main-d’œuvre à Ziguinchor comme les pavages. Pour le moment, nous sommes impliqués dans un projet avec le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) et le Centre national d’action anti-mines (Cnams) parce que nous voulons que le Sénégal respecte ses engagements sur la Convention d’Ottawa d’ici à 2015, que le déminage humanitaire soit complété. Ce projet est aussi toujours en cours. Dans le cadre de la programmation du 11ème Fed, nous avons prévu que la Casamance figure  comme un thème transversal qui sera pris en compte dans les trois secteurs prioritaires d'intervention de l'UE . Quand on regarde les chiffres en termes d’Objectifs du millénaire pour le développement (Omd), comme l’accès à l’eau, à la santé, l’éducation…, nous voyons que cette région souffre d’un retard par rapport à d'autres régions et qu'il faut y investir.

Le Sénégal et l’Union européenne avaient, par le passé, des relations souvent très heurtées. Quel est  aujourd’hui l’état de leurs relations ?
Le climat est aujourd’hui meilleur par rapport au temps où il y avait un différend concernant le Code des marchés. C’est un dossier qu’a traité mon prédécesseur et que j’ai hérité lorsque je suis arrivé à la tête de la Délégation au Sénégal. C’était presque un bras de fer entre l’Union européenne et le gouvernement. Mais la révision de ce code n’était pas uniquement une demande de l’Union européenne, il était aussi une demande de tous les partenaires techniques et financiers du Sénégal. L’Union européenne continue d’assurer la présidence du groupe Finances publiques au Sénégal et souhaite accompagner le gouvernement  dans le  processus de réforme budgétaire, afin d'améliorer la transparence du budget  et en vue de le rendre plus efficace. Cela passe nécessairement par des réformes. Une autre difficulté aussi a été l’adoption de la loi organique sur la Cour des comptes. Nous avions, à l’époque, eu un malentendu avec le régime précédent. Nous avions pensé que cette loi était importante pour garantir l’indépendance de cette institution, pour lui garantir  ses moyens de fonctionnement et renforcer sa capacité d’intervention. Cependant, avec l’arrivée du nouveau régime, ces différends ont été très vite dépassés.

La Croatie va intégrer bientôt  l’Union européenne. Où en êtes-vous avec le cas de la Turquie ?
 Le processus est toujours en cours, mais je pense qu’il prendra du  temps avant de se  concrétiser. Toutefois, entre temps, il y a un partenariat privilégié et très développé qui a été trouvé avec la Turquie. Si son intégration tarde toujours à se réaliser, c’est parce que, de  part et d’autres, il y a des questions très fondamentales qui sont en train d’être posées. Elles sont liées  notamment à la démocratie, au respect des droits de l’homme, de l’Etat de droit, de la liberté de la presse… Tous ces critères doivent être remplis par les Etats membres de l’Union avant l’adhésion. Le processus nécessite une volonté politique de part et d’autre.

Qu’est-ce qui rend difficile l’adhésion de la Turquie ? Est-ce son dynamisme économique, la question religieuse ?
Il y a une certaine réticence chez certains Etats de l’Union européenne, ils ne sont pas unanimes sur le statut à donner à la relation avec la Turquie. Mais le statut donné dans le cadre du partenariat que j’ai évoqué plus haut permet de renforcer les liens entre la Turquie et l’Union européenne.

Le poisson se fait de plus en plus rare sur les côtes sénégalaises et parmi les responsables, il y a les bateaux étrangers notamment européens. Est-ce que, dans vos discussions avec les autorités sénégalaises, vous tenez compte de cette réalité ?  
Nous avons un règlement contre la pêche illicite. Sous l’ancien régime, lorsque des autorisations avaient été données à des bateaux, pas seulement européens, pour pêcher illégalement les ressources pélagiques du Sénégal, j’ai effectué de nombreuses démarches auprès du ministère de la Pêche pour marquer  le désaccord de l’Union européenne avec ces autorisations qui ne respectaient pas le code sénégalais de la pêche et qui étaient contraires à notre règlement sur la pêche. Les bateaux de pays européens qui étaient bénéficiaires de ces licences ont fait l’objet de procédures à la Commission européenne. Nous saluons la décision du ministre de la Pêche d’arrêter ce système  d’octroi d’autorisations temporaires de licences de pêche. Et nous appuyons le gouvernement  par un projet pour une gestion durable des pêcheries au Sénégal.
Dans vos projets de coopérations avec le Sénégal, il y a une rubrique hors concentration de 15 milliards de FCfa relative à un appui aux organisations non étatiques et à la vulgarisation de la culture. De quoi s’agit-il ?
L'objectif de notre projet est  d’appuyer la société civile dans son rôle de veille et de dialogue avec le gouvernement, mais aussi dans son rôle de services essentiels aux populations. Nous avons choisi certains thèmes prioritaires, lancé des appels à proposition à la société civile et renforcé sa capacité d’être un vrai acteur du dialogue sur les politiques publiques. Pour la culture, nous avons également fait des appels à projets et nous avons soutenu un certain nombre d’acteurs culturels au Sénégal. Nous appuyons aussi, depuis de longue date, la biennale de Dakar. L’Union européenne a également appuyé toute une série d’événements culturels au Sénégal et certains acteurs, pour une professionnalisation des métiers culturels. A l’heure actuelle, nous sommes en train de travailler avec le ministre de la Culture, pour essayer de pérenniser le statut de la Biennale de Dakar pour qu’elle devienne plus autonome afin de financer ses activités.

La France est intervenue dans la crise au Sahel pour libérer le Nord Mali. Mais la présence de l’Union européenne n’a pas été sentie. Pourquoi ?
Il faut d’abord saluer le rôle que la France a joué dans cette crise au nord Mali, en répondant à la demande d’intervention du président Dioncounda Traoré. En ce qui concerne l’Union européenne, elle avait, depuis 2011, développé une stratégie  régionale de sécurité pour le Sahel, en identifiant très clairement les menaces terroristes. Nous avions alors nommé un coordonateur spécial pour la région du Sahel. L’Union européenne a déployé, dès 2012,  un programme qui couvrait trois pays : le Niger, le Mali et la Mauritanie. Nous avions mobilisé des fonds additionnels de l’ordre de 150 millions d’euros pour essayer de répondre aux soucis de ces pays, en termes de gouvernance et développement ainsi que dans le domaine de la  sécurité notamment pour lutter contre les mouvements terroristes.
L’Union Européenne est en train de revoir cette stratégie, en d’essayant de l’élargir sur d’autres pays du « deuxième cercle » comme le Sénégal, le Tchad, le Burkina Faso et même le Cameroun. Nous essayons de mobiliser des ressources complémentaires pour continuer à travailler sur la bonne gouvernance, le développement à long terme, la sécurité, mais aussi sur le radicalisme religieux. L’Union européenne collabore avec l’Union africaine à travers une facilité pour la paix. Dans ce cadre, nous avons donné 50 millions d’euros pour le déploiement de la Mission internationale de soutien au Mali (Misma), une force militaire conduite par la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao). L’Union européenne a également déployé une mission de formation pour l’armée malienne.

Où en êtes-vous avec le projet de restructuration du quartier de Hann ?
C’est un travail très lourd. Mais nous avons l’expérience d’avoir fait ce genre de travaux dans des quartiers à Saint Louis, qui étaient complètement chaotiques et où il n’y avait aucune urbanisation, aucun système d’assainissement, aucun espace public. Sur la base de cette expérience, et sur la base du travail de sensibilisation qui a été fait à Hann, nous croyons pouvoir la réussir. Ce travail de restructuration à mener, peut induire le recasement de  certains habitants du quartier. Il existe aussi un projet financé par l’Agence française de développement (Afd) et la Banque européenne d’investissement pour la dépollution de la baie de Hann, avec l’idée de créer un collecteur pour assainir la baie et taxer les entreprises polluantes.

Êtes-vous contre le système de subvention mis en place par l’Etat pour aider les couches démunies à mieux supporter les coûts de la vie ?
Cette question fait partie de la discussion sur l'allocation des ressources budgétaires. Parce que dans un budget, tout ce qui est utilisé  pour des subventions non ciblées,  ne peut être investi dans d’autres financements prioritaires. Le président Macky Sall a fait une déclaration pour dire que le secteur de l’énergie coûte énormément cher au peuple sénégalais, à des subventions. Je pense que l’Etat doit mettre en place un système  qui protégerait les revenus des couches les plus vulnérables et éliminer les subventions tous azimuts et très budgétivores, qui empêchent des investissements dans d’autres secteurs prioritaires.

Quelle est la politique de l’Union européenne en direction des cultures africaines en général, et sénégalaise en particulier ?
L’Union européenne finance, depuis presque dix ans, la production cinématographique africaine à travers une facilité au niveau central. Elle a décidé, dans le cadre de Cotonou, de réserver, de façon spécifique, une enveloppe aux acteurs de la société civile et a inclus les acteurs culturels comme membres de la société civile. Je vois une grande cohérence entre certains mouvements de la société civile, et le développement de la culture urbaine. Toutefois, en termes de déboursement, les montants restent modestes car  il y a beaucoup d’autres priorités à prendre aussi en compte. Nous essayons tout simplement de cibler quelques domaines culturels où nous pouvons avoir une valeur ajoutée.

L’Union européenne mettait 300 millions de Fcfa pour financer la Biennale, mais depuis quelques années, elle a largement diminué cette enveloppe. Du coup, cela s’est ressenti dans le fonctionnement de la Biennale. Qu’est-ce qui explique la baisse de cette subvention ?
Vous avez raison, pendant 10 ans, l’Union européenne a soutenu la Biennale de Dakar. Mais, après avoir fait plusieurs évaluations, on s’est dit que pour que la Biennale puisse vivre par elle-même, il faut qu’elle change de statut. Elle ne peut pas rester au sein du ministère de la Culture, il faut qu’elle soit une Fondation indépendante qui bénéficie aussi de subventions du privé car il y a des entreprises qui seraient parties prenantes pour la financer  dans le cadre  du mécénat. Mais, malgré de nombreuses demandes  pour  obtenir la révision du statut de la Biennale, rien n’a encore été fait à ma connaissance. Une assistance technique est en train d’être recrutée pour permettre au ministère de la Culture d'avancer sur ce dossier. La Biennale est bien connue en Europe comme en Afrique, elle pourrait vivre par elle-même si elle s’en donne les moyens. Elle ne peut pas dépendre uniquement de sources de financements extérieures, ce n’est pas sain et ce n’est pas soutenable.

Propos recueillis par Elhadji Ibrahima THIAM, Serigne Mansour Sy CISSE, Ndiol Maka SECK, (avec la Rédaction) et Sarakh DIOP (photos)


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