Livre : « Les sénégalais de New York », Aly Kheury Ndaw raconte le long chemin de l’émigration
Friday, 24 May 2013 15:44
« L’histoire est ancienne, celle qui a tissé, tisse encore et tissera toujours, des liens indéfectibles entre Dakar et New York… », raconte le journaliste Aly Kheury Ndaw dans de l’avant-propos de son livre : « Les Sénégalais de New York ».
L’ouvrage « Les Sénégalais de New York » de Aly Kheury Ndaw (326 pages), paru aux éditions l’Harmattan en octobre 2012, devrait intéresser une large frange de lecteurs de tous horizons. Le journaliste est resté fidèle à son métier et met à profit son savoir-faire pour aller à la découverte de nos compatriotes au pays de l’Oncle Sam. Les sens en éveil, il met à profit un long séjour aux Etats-Unis pour se replonger avec délectation dans l’écriture.
Plus qu’un simple reportage sur les faits de tous les jours, au-delà du descriptif et du vécu, l’auteur entre, à force d’investigations et de recherches, dans les arcanes de l’histoire d’une émigration sénégalaise aux Etats-Unis, précisément à New York. L’ouvrage « les sénégalais de New York », récit vivant très documenté sur le plan de l’histoire, chiffres et dates à l’appui, prend une dimension documentaire et scientifique indéniable. Aly Kheury Ndaw met en scène Serigne Ndiaye, un fonctionnaire en poste, au début de l’année 1990, au service de presse de l’ambassade du Sénégal à Washington. Dans ses tribulations d’une ville à l’autre et à New York où il se rend, il ne tarde pas rencontrer des Sénégalais, d’abord ces célèbres « modou modou » commerçants au long cours, mais aussi des Sénégalais établis parfois depuis des lustres, parfaitement intégrés dans le tissu social et économique américain.
A la découverte du nouveau pays où il séjourne, Serigne Ndiaye se projette dans un travail de caractère sociologique, mais aussi d’historien en recoupant les dates et les pans de récits rapportés par ses interlocuteurs. L’auteur montre avec un certain ravissement comment les Sénégalais, sans se connaître, parviennent parfois, au détour d’une rue ou sur une place, à reconnaître un compatriote.
Curieux, avide d’en savoir plus sur ses compatriotes vivant dans ce pays de l’Oncle Sam, Serigne Ndiaye se résolut de retourner à Harlem autant de fois qu’il lui sera possible de le faire. Il avait décidé, avant tout, de faire connaissance avec ces Sénégalais de l’extérieur installés en Amérique, à New York.
Son modus operandi, il l’énonce clairement. Il s’agira de savoir qui sont ces Sénégalais ? Que font-ils dans ce mastodonte de ville ? Comment se comportent-ils ? Vivent-ils pleinement leur « sénégalité » loin de leur terre natale ? Se sentent-ils à l’aise en ce territoire étranger après avoir laissé derrière eux famille, parents, amis, ce qui leur importe le plus, ce qui leur est le plus cher dans leur vie ? Quid de ces émigrés quittant leur pays et ces émigrés arrivés à destination ?
Sont-ils fiers d’être attributaires de deux idiomes leur collant comme une étiquette de label de marchandise envoyé d’un point à l’autre ?
C’est un vaste chantier que Serigne prend à bras le corps. L’ouvrage de 326 pages, agréable à lire, est bien segmenté en chapitres qui peuvent se lire à part, tout en étant les différents éléments constitutifs de l’histoire racontée.
La vague des émigrés économiques
L’auteur fait un lien avec les premières vagues d’émigrants vers la France et explique comment « la France s’est enfermée » alors que « l’Amérique s’ouvrait ». La vague des émigrés vers la France dans les années 1960 est majoritairement composée de Sarakholés, Soninkés, Toucouleurs. En ces temps où le voyage se faisait à bord de bateau, ces gens étaient affublés du qualificatif d’«émigrés économiques ».
Les mesures draconiennes contre l’immigration en France, à partir de 1974, aboutissent à la loi Pasqua en 1986, avec une incidence sur le droit d’asile, le regroupement familial, le statut de mariage français, l’obtention de la nationalité française, etc.
Une grande majorité d’émigrés sénégalais se dirigeront à partir des années 1980 vers l’Italie et l’Espagne.
Quelques années après que la France se fut engagée dans le durcissement des conditions d’accès à son territoire, les Etats-Unis surprennent avec la « Diversity Visa Program », une mesure « originale et généreuse » en adéquation avec leur caractère de pays d’immigration.
Il s’agissait d’une loterie annuelle, organisée et proposée à travers le monde où les gagnants obtenaient une admission officielle en Amérique, « leur ouvrant à la fois de multiples possibilités d’accès à une kyrielle d’opportunités pouvant déboucher sur un mieux-être ».
Louis Mbarick Fall dit Battling Siki et les cinq frères Lèye
C’est ainsi que, dans les années 1980-1990, des dizaines de Sénégalais commencent à grossir les rangs de leurs compatriotes en Amérique en bénéficiant, par chance, de cette loterie américaine des visas, même si celle-ci à une importance limitée du fait des quotas retenus. Il s’agit de 55.000 visas annuels répartis entre les pays éligibles, ceux ayant une faible quantité de ressortissants aux Etats-Unis. Autant dire avec le Sénégal, plusieurs pays africains sont concernés.
De nos jours, avance Aly Kheury Ndaw, en France, en Italie et en Espagne, chacune des communautés sénégalaises égale plusieurs fois celle de New York. C’est en fait, au début des années 1970 que l’on note les premiers groupes d’émigrés sénégalais vers l’Amérique et ils sont Baol Baol, Ndiambour Ndiambour et Cayoriens.
L’auteur ouvre des pans d’histoire. Il parle de ces pionniers de l’émigration sénégalaise qui ont pour nom Louis Mbarick Fall né le 16 septembre 1897 à Saint-Louis (Sénégal) et mort le 15 décembre 1925 à New York. Il fut à 25 ans le premier africain champion du monde de boxe sous le nom de « Battling Siki ». Dans « Les Sénégalais de New York », on rencontre aussi les cinq frères Lèye considérés comme les premiers sénégalais émigrés chez l’oncle Sam, dès 1919. L’écrivain Lamine Diakhaté évoque leur histoire dans son célèbre roman « Chalys d’Harlem ».
Les chapitres du livre orientent le lecteur. On entre dans la « révolution des tresses » qui raconte comment la mode des tresses s’est imposée dans la mode des afro- américaines avec les coiffeuses sénégalaises. « Little Sénégal dans Harlem » démontre la capacité d’adaptation de nos compatriotes. Cet ouvrage illustré par une planche de photographies nous parle encore de la communauté sénégalaise, son rapport avec « l’argent, nerf de l’émigration », le développement des regroupements confrériques, les voix sénégalaises sur les ondes radiophoniques, les relations diplomatiques entre le Sénégal et les Etats-Unis qui célèbrent leurs 130 ans d’existence, etc.
Aly Kheury Ndaw, ancien journaliste au quotidien national Le Soleil, a marqué de son empreinte l’histoire de ce premier quotidien sénégalais par sa carrure et son style distingué qui a fait la race des grands hommes de presse sénégalais. Grand reporter, commentateur, éditorialiste et critique de cinéma, Aly Kheury Ndaw a été rédacteur en chef du quotidien Le Soleil. Il est un témoin précieux et un pionnier qui a jeté les bases d’une nouvelle presse sénégalaise marquée par le sceau du professionnalisme. C’est justement la rigueur de cette vieille école que l’on retrouve dans le livre « Les sénégalais de New York », un condensé de labeur et d’opiniâtreté avant de devenir un précieux document d’étude et de connaissance pour toutes les générations.
Jean PIRES